C’est un débat que l’on trouve aussi dans nos entreprises et nos familles : Pour préserver, protéger, notre culture, nos valeurs, notre « raison d’être », il ne faut pas tolérer trop de divergences et de mélange, au risque d’y perdre notre âme. Ou bien, et c’est là le débat, il est nécessaire de diversifier, d’ouvrir nos valeurs, d’accueillir des profils variés, pour garder un esprit d’innovation et se développer.

Un fait historique un peu oublié éclaire ce débat, et est l’objet du roman de Michel del Castillo, « L’expulsion », publié en 2018, que je viens de découvrir : l’expulsion des « morisques » d’Espagne par Philippe III en 1609/1610.

En effet, ces morisques sont les musulmans présents en Espagne depuis huit siècles, et convertis de force, mais pas complètement. Philippe III veut renvoyer en Afrique du Nord les quelques cinq-cent-mille morisques qui travaillent encore en Espagne, en leur donnant le choix entre une vraie pratique chrétienne et l’exil.  

Le roman de Michel del Castillo se veut un miroir grossissant pour interroger des questions qui restent brûlantes aujourd’hui : l’identité nationale ou culturelle et la tolérance (ou son absence) face à l’altérité.

Il met en scène un dialogue entre le cardinal Laguna, partisan, au nom de la préservation et de la protection de l’âme et de la culture espagnole, de l’expulsion, et Don Alvaro, duc de Gandie, partisan d’une intégration et d’une acceptation de la diversité et de la main d’œuvre apportées par les morisques.

Le cardinal défend l’idée que les morisques constituent une atteinte permanente à l’identité espagnole, considérant que l’islam ne peut appartenir à l’Espagne, même après des siècles de présence. L’expulsion est présentée comme la clôture définitive de la Reconquête, une purification nécessaire pour retrouver une homogénéité culturelle et religieuse.

Michel del Castillo oppose ainsi ceux qui voient dans la présence morisque une menace existentielle pour l’unité nationale, et ceux, plus rares, plus humanistes, qui défendent une identité composite enrichie par la diversité historique.

Ce roman est aussi l’occasion de s’interroger sur une question, elle aussi en écho à des débats actuels : Plusieurs civilisations et religions peuvent elles cohabiter harmonieusement ?  C’est le cardinal qui affirme que « nulle part cela n’a réussi », justifiant ainsi cette violence d’Etat. Michel del Castillo, en en montrant la tragédie humaine de cette politique (familles déchirées, enfants séparés -lors de l’expulsion, certains religieux veulent capturer les enfants des bras de leurs parents morisques, pour les emporter et en faire de bons chrétiens, aussi les morts en chemin – et ceux tués et jetés par-dessus bord lors de l’embarcation sur les bateaux en direction de l’Algérie).

Ce roman est, pour Michel del Castillo, une façon de s’intéresser aux débats actuels sur l’intégration des populations issues de l’immigration musulmane en Europe, avec les discours sur « l’islam incompatible avec nos valeurs », et la revendication de « frontières culturelles ».

En lisant ce roman, et en redécouvrant cet épisode de l’histoire de l’Espagne, on pense bien sûr aussi à Voltaire, et à son « Traité sur la tolérance » (1763), qui trouve aujourd’hui un regain de notoriété, et qui s’attaquait déjà au fanatisme catholique qui se pare de légitimité divine et judiciaire à propos de ce qu’on a appelé « l’affaire Calas » de l’époque, où un protestant est accusé d’avoir tué son fils qui voulait se convertir au culte catholique.

Mais pour Voltaire, la tolérance est naturelle et doit être le comportement nécessaire et naturel de l’homme : « Moins de dogmes, moins de disputes; et moins de disputes, moins de malheurs : si cela n’est pas vrai, j’ai tort ».

 Et aussi : « La nature dit à tous les hommes : Je vous ai tous fait naître faibles et ignorants, pour végéter quelques minutes sur la terre, et pour l’engraisser de vos cadavres. Puisque vous êtes faibles, secourez vous; puisque vous êtes ignorants, éclairez vous et supportez vous. Quand vous seriez tous du même avis, ce qui certainement n’arrivera jamais, quand il n’y aurait qu’un seul homme d’un avis contraire, vous devriez lui pardonner : car c’est moi qui le fait penser comme il pense. Je vous ai donné des bras pour cultiver la terre et une petite lueur de raison pour vous conduire ; j’ai mis dans vos cœurs un germe de compassion pour vous aider les uns les autres à supporter la vie. N’étouffer pas ce germe, ne le corrompez pas, apprenez qu’il est divin, et ne substituez pas les misérables fureurs de l’école à la voix de la nature ».

A cette vision, finalement plutôt optimiste de Voltaire, qui croit à la tolérance des hommes, Michel del Castillo, avec ce roman, apporte au contraire une vision plus sombre et tragique, faisant dire au cardinal que « nulle part plusieurs civilisations et religions n’ont réussi à cohabiter durablement ». Le roman montre bien cet échec tragique de la tentative de coexistence forcée (conversion contrainte + surveillance + expulsion quand cela échoue ». Il laisse planer le doute : la tolérance est-elle un idéal réaliste (à la façon de Voltaire), ou bien plutôt un vœu pieux face à des identités irréductibles ?

Un peu comme pour nous dire : Et si Voltaire s’était trompé ? Et si la tolérance était un pari perdu d’avance, face aux logiques identitaires ?

Ce roman et cet épisode de l’histoire espagnole sont donc un bon moyen pour nous questionner sur la possibilité, ou l’impossibilité, de faire coexister des différences que l’on considère comme irréductibles. Et, au-delà des contextes politiques et religieux, aussi sur des situations d’entreprises, telles qu’évoquées ci-dessus.

Oui, les romans et l’histoire sont aussi des sources de réflexion pour les managers et les politiques d’aujourd’hui.

Posted in , , , ,

Laisser un commentaire