• C’est un concept qui a eu un grand succès : C’est l’histoire du « Why » de Simon Sinek.

    Une vidéo Ted et un livre à succès en ont fait sa diffusion.

    Le concept repose sur un modèle visuel de trois cercles concentriques :

    • Le Pourquoi (Why) – au centre : C’est votre raison d’être, votre mission, votre conviction profonde ou la cause qui vous pousse à agir au-delà de la simple recherche du profit.
    • Le Comment (How) – au milieu : Ce sont vos processus, vos valeurs distinctives ou ce qui vous permet de concrétiser votre mission.
    • Le Quoi (What) – à l’extérieur : Ce sont les produits, les services ou les actions tangibles que vous proposez.

    Selon Sinek, la plupart des entreprises et des individus communiquent de l’extérieur vers l’intérieur : ils commencent par expliquer ce qu’ils font (What), puis comment ils le font, et très rarement pourquoi.

    À l’inverse, les leaders et les organisations les plus inspirantes (comme Apple, Martin Luther King ou les frères Wright) communiquent de l’intérieur vers l’extérieur. En plaçant le Pourquoi en premier, ils s’adressent directement au cerveau limbique. Pour Simon Sinek, il faut « commencer par Pourquoi ». Et il est tellement bon qu’il lui est facile de nous en convaincre.

    Le concept a connu un immense succès mondial car il est simple, intuitif et puissant sur le plan de la psychologie et du marketing :

    • Création d’engagement et de fidélité : Donner du sens attire des clients et des collaborateurs qui partagent les mêmes convictions, créant une relation qui va bien au-delà de la simple transaction commerciale.
    • Alignement interne : Avoir un « Pourquoi » clair permet à une équipe ou à un entrepreneur de garder le cap lors des moments difficiles et de prendre des décisions cohérentes.
    • Différenciation : Sur des marchés saturés où les produits (le « Quoi ») se ressemblent tous, le sens et l’histoire deviennent le principal facteur de distinction.

    Voilà un bon truc pour les consultants inspirés qui vont évangéliser avec ça tous leurs clients, afin de trouver ce fameux « Why », la vision extraordinaire qui poussera en avant une stratégie de chef.

    Et puis j’ai lu le livre de Philippe Silberzahn, « Tracer sa voie dans l’incertitude », qui vient casser le mythe.

    Ce livre est celui qui nous révèle les 8 règles qu’a formalisé Philippe Silberzahn pour « tracer sa voie », c’est le titre.

    Et parmi ces règles : Partir de soi.

    Citons l’auteur :

    « L’exemple favori de Sinek, c’est Apple. Il nous fait une longue démonstration pour nous expliquer que si on achète Apple, c’est parce que Steve Jobs a su nous convaincre de son « pourquoi ». En achetant un IPhone, on souscrirait à une grande idée, une grande cause. On achèterait du sens, pas un simple téléphone ».

    Oui, Philippe, on te sent un peu critique, pas vraiment convaincu.

    Le couperet de la désillusion arrive :

    « Si on achète un IPhone, c’est parce qu’on pense que c’est un bon téléphone. Tout le « pourquoi » ne servirait à rien si Apple faisait de mauvais téléphones. La preuve ? Apple fait un mauvais appareil de télévision et il ne se vend pas. En outre, les acheteurs d’IPhone seraient bien en peine d’expliquer le « pourquoi » d’Apple. La plupart s’en fichent éperdument. On peut essayer d’opposer Apple et son grand « pourquoi » (mais diable lequel ?) et Samsung qui n’en aurait pas, ou Dell qui n’en a pas non plus et sert de contre-exemple à Sinek. Pourtant Samsung, c’est environ 250 millions de téléphones vendus chaque année et Dell, c’est environ 80 milliards de dollars de chiffre d’affaires ! Dell n’a jamais donné dans le mélodrame à la Apple, jamais de « pourquoi » sentimental et visionnaire. Ils fabriquent juste de bons ordinateurs pour un prix raisonnable. EasyJet n’a pas de « pourquoi » et la mayonnaise Amora non plus ».

    Il nous précise quand même que si certains jouent au « pourquoi » et en tirent des bénéfices, tant mieux pour eux ; mais beaucoup n’en ont pas du tout et ne s’en portent pas mal pour autant.

    Cela fait aussi écho, forcément, à toute l’énergie qui a été déployée pour mettre en avant cette histoire de « raison d’être » qui a agité les comités de direction et le monde du Conseil ces dernières années, avec toutes ces remises de médailles aux plus inventifs sur le sujet, et dont j’ai parlé ICI. Je partage avec Philippe Silberzahn le même regard critique.

    Il faut être capable de prendre parfois le recul sur toutes ces modes et tendances trop facilement partagées par tous.

    C’est le talent de Philippe Silberzahn !

    Comme le disait déjà Pascal, avec son « pari » : « Il faut savoir douter où il faut, se soumettre où il faut, croire où il faut ».

  • En ces temps de campagnes électorales, de postures calculées et de jeux politiques où l’art du récit semble parfois l’emporter sur le fond, il est instructif d’aller relire les figures qui ont marqué les grandes heures des manœuvres de pouvoir. C’est exactement ce que permet la plongée que je fais dans la biographie que Simone Bertière a consacrée au Cardinal de Retz (La vie du Cardinal de Retz – 1990).

    Comme l’écrit l’historienne elle-même en prologue de son ouvrage :

    « À ce récit, qui tente d’embrasser une existence dans sa totalité et sa diversité, on a donné, non sans hésitations ni scrupules, le titre le plus simple et le plus exact : la vie du Cardinal de Retz. Avec un v minuscule, pour bien marquer qu’il se voudrait une humble préparation à la lecture, plus ardue, de l’admirable Vie du Cardinal de Retz que sont les Mémoires. »

    Car si Retz est resté dans la postérité pour la virtuosité littéraire de ses Mémoires rédigés sur le tard (vers 1675-1677), c’est bien sa vie vécue, sur le vif et dans le feu de l’action, qui offre une grille de lecture saisissante des travers de la politique.

    Le tribun, la rue et la tentation de l’impasse

    Retz n’est pas un révolutionnaire venu renverser la table ou abolir le régime : il veut simplement la place du chef, ou, à défaut, celle du recours indispensable sans lequel rien ne peut se décider. Cadet de famille frustré, pur produit de cette élite qu’il passe son temps à fustiger, il possède ce mal très contemporain : l’obsession de la visibilité, le culte du verbe et la certitude intime que son génie mérite d’occuper le premier rang.

    Ce qui frappe chez Gondi, c’est son art inégalé de haranguer le peuple de la capitale, de faire vibrer la rue et de se poser en tribun indomptable face au pouvoir central. Il excelle dans le bruit et la fureur des passions collectives, préférant la posture du combattant sans concession aux accommodements tièdes de la négociation de couloir.

    Son problème ? Il est trop brillant et trop imprévisible pour demeurer un partenaire fiable. Capable de tendre la main aux pires adversaires par pure tactique, puis de rompre avec éclat au nom des principes ou d’un froissement d’amour-propre, il finit par effrayer autant ses alliés que ses ennemis. Il incarne cette figure politique fascinante qui préfère la certitude d’avoir raison seul contre tous à la contrainte d’un compromis de gouvernement.

    L’art de la fausse démission et la guerre des réseaux

    Un des épisodes savoureux racontés par Simone Bertière se déroule en 1654. Enfermé au château de Vincennes, Retz hérite du siège d’archevêque de Paris à la mort de son oncle. La Cour, prise de panique face à cet ennemi juré devenu le patron spirituel de la capitale, lui propose un marché : sa démission contre de riches abbayes et un transfert dans une détention plus douce à Nantes.

    Retz signe. Mais il signe en joueur de poker.

    La renonciation est rédigée dans une ambiguïté savamment entretenue. Il sait que la diplomatie mettra des mois à valider l’acte et se jure bien, une fois au grand air, de hurler au consentement extorqué sous la contrainte. C’est le calcul d’un tacticien hors pair : engager solennellement sa parole tout en préparant, en coulisses, les moyens juridiques de la désavouer.

    Une manœuvre qui peut rappeler la tactique de certains leaders d’aujourd’hui, passés maîtres dans l’art de la « mise en retrait » médiatique et de l’adieu théâtral pour mieux orchestrer, depuis l’arrière-plan, les conditions de leur éternel retour.

    Le mannequin sur le créneau : la com’ avant la lettre

    Mais le piège nantais risque de devenir éternel. Le 8 août 1654, Retz tranche la question par une évasion qui tient du vaudeville politique.

    Pour tromper ses geôliers, Retz ne se contente pas de s’enfuir : il met en scène sa présence. Simone Bertière rapporte la scène avec une précision savoureuse : il se débarrasse de sa simarre et de sa calotte rouges, qu’on dispose sur un bâton calé entre deux créneaux, juste à côté d’un prie-Dieu apporté exprès. De loin, les gardes saluent la silhouette immobile d’un prélat qu’on croit absorbé par la prière ou la contemplation des promeneurs. Pendant qu’un costume vide fait illusion, l’homme se fait donner l’absolution, tire de sous son manteau une corde grosse comme le pouce et se laisse glisser de quarante pieds, un palonnier (barre de bois servant à fixer le carrosse à l’attelage) de carrosse entre les jambes.

    La suite a tout de l’épopée rocambolesque : une chute lourde, une épaule dérompue, une cachette « délicieuse » dans la paille d’une meule de foin parce qu’on y trouve de quoi boire, et une cavale épique vers l’Espagne puis Rome.

    Ce mannequin vêtu de pourpre laissé sur le chemin de ronde est la plus belle métaphore de la politique spectacle : l’art d’occuper l’espace visuel avec une coquille vide pour faire croire que tout continue comme avant, pendant que les vraies décisions et les véritables fuites se jouent ailleurs.

    Quand la base jubile : l’hystérie des partisans

    Mais l’évasion physique ne suffit pas : il faut immédiatement mener la bataille des relais d’opinion. Depuis sa fuite, Retz inonde les chanoines de Notre-Dame et les curés de Paris de lettres passionnées pour faire révoquer sa démission. Il active ses réseaux locaux, ses relais militants et ses cadres de terrain.

    La réaction ne se fait pas attendre. Simone Bertière rapporte l’enthousiasme délirant de ses partisans : au moment où sa fuite est connue le 13 août, les cloches sonnent à toute volée dans la capitale, un feu de joie est allumé sur le parvis de Notre-Dame et un Te Deum est chanté avec autant d’allégresse que si le prisonnier se fût sauvé « des fers et de la fureur des barbares ».

    C’est la démonstration éclatante d’un mécanisme politique indémodable : la capacité du tribun à faire passer son combat individuel d’ambition pour une cause sacrée auprès de ses militants. Quand le chef s’évade ou refuse de se soumettre au pouvoir central, la base jubile, convaincue d’assister au triomphe du Juste contre l’Arbitraire.

    Mazarin, ou le syndrome du bouc émissaire

    Si Retz s’agite tant, c’est contre Mazarin. Non pas contre l’institution monarchique, on se garde bien de toucher directement au Roi, mais contre l’« Italien », le ministre tout-puissant, le technocrate adossé au pouvoir souverain et perçu comme un corps étranger.

    Le schéma est d’une intemporalité troublante. À toutes les époques, le jeu politique génère ces affrontements où l’opposition (et parfois une partie de la majorité) focalise toute sa bile sur la figure d’un Premier ministre ou d’un conseiller de l’ombre jugé trop puissant, trop opaque ou trop technocratique. Attaquer l’ « intendant » permet de contester la politique menée sans prendre le risque d’ébranler le régime lui-même. Retz y excella, alternant alliances contre nature et revirements foudroyants… jusqu’à épuiser la patience de son propre camp.

    L’Histoire comme décodeur du présent

    Que reste-t-il de cette existence tumultueuse disséquée par Simone Bertière ? Le portrait clinique d’un homme à l’intelligence dévastatrice, capable d’analyser les faiblesses d’un système avec une lucidité chirurgicale, mais incapable de canaliser ses propres appétits stratégiques à court terme.

    En refermant le livre, le lecteur d’aujourd’hui ne peut s’empêcher d’avoir un sourire entendu. Le profil du tribun au verbe étincelant, gourou des foules, stratège brillant mais bâtisseur de sa propre impasse politique, n’appartient pas qu’au XVIIe siècle. Il revient régulièrement hanter la vie politique française sous d’autres formes, d’autres écharpes et sur d’autres tribunes.

    Les costumes d’apparat ont changé, les micros ont remplacé les chaires de vérité, mais les ressorts humains et stratégiques demeurent d’une stabilité déconcertante. C’est précisément pour cela que l’Histoire n’est jamais un simple récit du passé : elle offre le décodeur indispensable pour comprendre, décrypter, et parfois rire, des comédies du présent.

  • En management comme en gestion publique, la recherche du bon dosage entre centralisation et décentralisation ressemble à un balancier qui ne s’arrête jamais. D’un côté, l’exigence d’unité, la maîtrise de la trajectoire stratégique et la recherche de cohérence incitent naturellement la direction générale à renforcer le contrôle. De l’autre, l’impératif d’agilité, la réactivité face aux clients et la capacité d’innovation imposent de préserver une marge de manœuvre réelle pour les équipes de première ligne.

    Comment penser cet équilibre sans tomber dans des postures simplistes ? Pour éclairer cette question, le penseur britannique Charles Handy proposait dans « L’Âge de déraison » une grille de lecture visuelle et particulièrement féconde : l’image du « beignet inversé ».

    Le concept de Charles Handy : la géométrie du management

    Dans un beignet américain traditionnel (doughnut), la pâte entoure un trou central. Charles Handy inverse la métaphore pour décrire les organisations qu’il appelle modernes : le cœur est plein, et la périphérie est ouverte.

    Le cœur du beignet représente le socle obligatoire et non négociable. Il s’agit des tâches précises, des procédures clés, des règles du jeu communes et des arbitrages stratégiques majeurs qu’un siège ou une direction doit impérativement garantir. Si cette partie n’est pas remplie, l’organisation s’effondre.

    La périphérie, quant à elle, figure l’espace de liberté qui entoure ce cœur, limité seulement par la circonférence extérieure. Dans cet espace, personne ne dicte le comment. On attend du collaborateur, du manager local ou de la filiale qu’il y apporte une initiative, une adaptation au terrain, un « plus ». Comme l’écrit Handy, la tâche du leader consiste à définir clairement les normes du succès et les limites à ne pas franchir, avant d’abandonner aux équipes l’espace suffisant pour accomplir leurs missions à leur manière.

    Ce modèle offre une réflexion profonde sur nos habitudes managériales. Handy observe que la plupart des dirigeants ressentent une forme d’inconfort face à ces espaces ouverts. Par réflexe de réassurance, ils ont tendance à élargir le cœur du beignet, en cherchant à contrôler les méthodes plutôt que les résultats, les moyens plutôt que les fins. Le risque devient alors d’alourdir le centre, de le rendre coûteux et de paralyser l’initiative à la base.

    Le cas d’école SNCF : la « méthode Castex » au crible du beignet

    Cette tension théorique trouve une illustration très concrète dans un récent article du Figaro signé Jean-Yves Guérin, consacré à la gouvernance du groupe SNCF sous la présidence de Jean Castex. Le texte met en lumière la délicate recherche d’équilibre à la tête d’un géant industriel, une démarche qui ne va pas sans susciter des critiques et des incompréhensions de la part des observateurs et de l’entourage.

    L’article souligne d’abord la rupture de style avec la présidence précédente :

    « Son prédécesseur, Jean-Pierre Farandou, était davantage un patron de holding. À l’inverse, l’ex-premier ministre veut avoir la main sur toutes ses filiales. Quitte à bouleverser la gouvernance. »

    Cette volonté de reprise en main se traduit par un resserrement visible du pouvoir central. Le journal rapporte l’analyse tranchée de Gilles Savary, pour qui la scission de la fonction de PDG au sein de la filiale Voyageurs est « une façon très claire de montrer qu’il n’y a qu’un seul chef ». Il ajoute : « C’est un gaulliste centralisateur qui veut tout voir et tout gérer. »

    Sur le plan opérationnel, cette méthode repose sur un fonctionnement très politique qui interpelle certains experts du secteur :

    « Il s’appuie sur un cabinet de fidèles qui l’alimentent en notes sur tous les sujets », note un spécialiste des transports.

    Enfin, le journaliste observe avec un certain scepticisme la nouvelle feuille de route fixée à la direction des activités voyageurs, qualifiant de « termes un peu fourre-tout » une mission pourtant clé fondée sur « les principes de décentralisation, de performance et d’unité du groupe ferroviaire ».

    Au-delà du scepticisme : la recherche du juste ajustage

    Si le regard journalistique et les commentaires d’experts soulignent la crainte d’un retour au centralisme, la grille de lecture de Charles Handy permet d’apporter un éclairage plus nuancé sur ce qui se joue réellement dans cette prise de poste.

    D’un côté, la crainte exprimée par les observateurs met le doigt sur un risque managérial classique : celui d’un réflexe ministériel transposé à l’entreprise où le centre, alimenté par un cabinet restreint, chercherait à hypertrophier le cœur du beignet en contrôlant les arbitrages du quotidien, au risque d’étouffer la réactivité des filiales opérationnelles face à la concurrence.

    Mais d’un autre côté, cette pratique des notes et ce besoin de « tout voir » peuvent s’interpréter comme une phase indispensable d’acculturation et de prise de connaissance concrète. Pour un dirigeant abordant un groupe d’une telle complexité, aller chercher l’information à la source permet de capter la réalité du terrain, plutôt que d’en rester à des réunions centrales qui peuvent cacher la réalité.

    De plus, pour les cadres et opérationnels sollicités, la rédaction de ces synthèses peut aussi constitue un exercice stimulant pour prendre du recul sur les opérations et alimenter directement la stratégie globale.

    De même, l’intitulé qualifié de « fourre-tout » par le journaliste exprime pourtant l’essence même du dilemme du beignet :

    • L’unité vient consolider le cœur du beignet, indispensable pour maintenir la cohésion du groupe et sa culture.
    • La décentralisation préserve l’espace ouvert de la périphérie, garantissant l’agilité locale et l’adaptation aux spécificités territoriales.
    • La performance constitue la mesure des résultats, permettant au centre de piloter sur la valeur produite plutôt que d’imposer les moyens.

    L’art du « nouveau dirigeant » selon Charles Handy

    L’expérience de la SNCF, au travers de ce portrait de Jean Castex du Figaro, montre qu’il n’existe pas de formule magique figée, mais un ajustement permanent.

    Charles Handy prévenait déjà en visionnaire dans son livre sur les exigences de ce mode de direction, que nombreux recherchent aujourd’hui, et des risques de dérives quand le contrôle devient excessif :

    « Pour la plupart, nous ne sommes pas habitués à diriger des organisations uniquement d’après leurs résultats, avec des « beignets » vides et de grande dimension. Le plus souvent, les dirigeants se sentent plus à l’aise lorsque la partie centrale est importante et étroitement définie, quand ils peuvent contrôler les méthodes et non les résultats, les moyens et non les fins. […]

    Le nouveau dirigeant doit apprendre à définir les normes du succès aussi bien que les signes de l’échec avant de laisser l’espace suffisant à son équipe pour accomplir ses tâches à sa manière. Le nouveau dirigeant doit avoir un rôle de professeur, de conseiller et d’ami, autant, sinon plus, que celui de directeur, d’inspecteur et de juge. Voilà qui représente un changement fondamental à intégrer dans notre façon de mener les entreprises d’aujourd’hui.

    Si nous ne nous en révélons pas capables, alors le concept fédéraliste sera source d’une véritable situation d’anarchie qui fera que le contrôle reviendra au centre de la structure. Devenu trop gros et trop coûteux, ce centre fait de l’entreprise une infirme qui va commencer à dépérir et peut-être même en mourir. »

    Tout l’enjeu pour les dirigeants d’aujourd’hui, qu’ils soient à la tête d’un grand groupe public ou d’une organisation privée, réside précisément là : réussir à garder un centre fort pour garantir l’unité, sans laisser le contrôle scléroser l’espace d’initiative où réside la véritable capacité d’innovation de l’entreprise.

    En la matière, aucune recette n’étant définitive, il faut faire sienne la formule de Nicolas Boileau dans « L’art poétique » en 1674 : « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. »

  • Lors d’une récente discussion avec un jeune diplômé qui démarre ses premières expériences dans le monde de l’entreprise nous parlons de ce qu’il venait y chercher, pourquoi ici plutôt que là.

    Forcément on pense aux attributs classiques du confort moderne : une bonne ambiance, des missions stimulantes, un équilibre de vie, quelques avantages, acquérir de l’expertise. En somme, ce qui fait plaisir.

    Mais si l’on demande : « Quel est ton désir ? », un silence s’installe parfois. On ne sait pas trop. On a un peu oublié ce qu’était le désir.

    On confond facilement le plaisir et le désir. Le plaisir appartient à l’ordre de la consommation, du court terme et de la satisfaction immédiate. Il comble, rassure et endort. Le désir, lui, appartient à l’ordre de l’aventure : il met en mouvement, bouscule, exige et élève.

    Ce dialogue me rappelle un texte court et incandescent de Yannick Haenel, « Le désir comme aventure » (2021). L’écrivain y raconte un choc fondateur : à l’âge de 19 ans, arpentant les salles du musée du Louvre, il se retrouve foudroyé par un tableau d’Eugène Delacroix, « La Mort de Sardanapale ». Ce n’est pas une simple admiration esthétique ; c’est une déflagration intérieure où le jeune homme prend conscience de la force incandescente qui sommeille en lui. C’est le réveil brutal du désir comme expérience absolue. Et c’est ce désir et ce tableau qui ont guidé son envie d’écrire.

    La métamorphose plutôt que la consommation

    Dans un monde professionnel qui réduit trop souvent l’individu à un consommateur de tâches ou à un exécutant de processus, le désir réintroduit une dimension existentielle. Là où le plaisir cherche à combler un manque de manière sécurisée, le désir accepte la prise de risque et la métamorphose.

    Ce principe rappelle que le véritable désir ne cherche pas le confort, mais une forme d’accomplissement créateur. Chercher ce qui fait plaisir, pour le jeune diplômé comme pour tout candidat ou collaborateur, c’est vouloir consommer l’entreprise ; y porter son désir, c’est chercher à s’y transformer et à y bâtir une œuvre.

    Le piège de l’anesthésie contemporaine

    Pourquoi est-il devenu si difficile pour un jeune professionnel, comme pour chacun d’entre nous, de formuler son désir ? Parce que notre environnement tend à l’éteindre méthodiquement au profit de la prévisibilité et du contrôle.

    Yannick Haenel pose un diagnostic sans concession sur cette anesthésie moderne :

    « Tout est fait pour que le désir ne nous arrive plus, pour qu’il n’y arrive pas. La pesanteur d’un monde où le désir s’absente nous assigne à ne plus être que la proie du contrôle, à pourrir à l’étroit en nous-mêmes, dans l’infernalité d’un langage dévitalisé offert à la goule des réseaux de communication. »

    Le jargon managérial, le langage dévitalisé des organisations et le flux ininterrompu de contenus consommables agissent comme des éteignoirs. En offrant un confort tiède et du plaisir sur commande, la société moderne protège du risque, mais asphyxie la flamme.

    3. Rentrer en soi-même : la leçon de Rilke

    Cette interrogation sur la source profonde de nos engagements n’est pas nouvelle. Elle rappelle la démarche de Rainer Maria Rilke dans la première de ses « Lettres à un jeune poète ». Répondant au jeune Franz Xaver Kappus qui lui demandait si ses vers étaient bons, Rilke refuse les critères extérieurs et l’envoie chercher la seule vérité qui compte :

    « Vous regardez au-dehors, et c’est cela surtout que vous ne devriez pas faire maintenant. Personne ne peut vous conseiller ni vous aider, personne. Il n’est qu’un seul moyen : rentrez en vous-même. Cherchez la raison qui vous commande d’écrire ; examinez si elle étend ses racines au plus profond de votre cœur… »

    Appliquée au jeune actif qui débute son parcours, la question de Rilke devient : « Mourriez vous s’il vous était interdit de faire ce que vous faites ? » Remplacer la recherche d’approbation extérieure ou d’agrément immédiat par une auscultation de ses motivations intérieures, c’est précisément basculer du plaisir vers le désir.

    Le désir comme « territoire ardent »

    Qu’est-ce donc que ce désir qu’il faut réveiller ? Ce n’est ni une simple ambition de carrière ni un plan quinquennal. C’est un principe de vie, une poussée poétique et vitale.

    Haenel le définit magnifiquement :

    « Le désir est un territoire ardent, la région où il ne cesse de fleurir. C’est déjà dans le Cantique des cantiques : le jardin est l’image de la floraison de l’amour, où le vin, la parole et la rose y « sont assis en désir ». »

    Revenant à l’ébranlement vécu à 19 ans devant le chef-d’œuvre de Delacroix, l’auteur décrit ce que provoque la grande peinture, et par extension, toute rencontre avec ce qui nous dépasse :

    « La peinture creuse un trou dans le réel, et en creusant ce trou, elle vous comble. C’est l’aventure du désir, son ouverture à l’abîme. »

    S’engager dans sa vie professionnelle avec désir, c’est accepter d’ouvrir ce « trou dans le réel » : refuser les voies toutes tracées pour embrasser une aventure qui nous transforme.

    Composer son propre royaume

    À ce jeune interlocuteur, comme à chacun d’entre nous au moment de faire des choix d’engagement, l’écrivain offre une boussole exigeante mais libératrice :

    « Voilà, le rapport de chacun avec ses propres feux compose un étrange royaume. Il fait de nous un sacrificateur masqué, timide ou véhément, toujours obscur, rarement assumé ; il nous fait participer à ce trouble récit enchanté, aussi lumineux que ténébreux, et sans cesse recommencé, où nos désirs sont plus grands que nous, où leurs couleurs enflamment d’autres désirs, plus grands encore, qui composent une peinture désirable, un livre désirable, et finalement une étreinte, plus secrète encore, plus poétique que toute peinture et que tout livre, qui contient en chacune de ses caresses la clef de l’amour. »

    Conclusion

    Le plaisir dans l’entreprise est un horizon bien trop étroit. Il s’épuise dès que la nouveauté s’estompe ou que le confort s’installe.

    À la question « Que viens-tu chercher ? », la réponse ne peut pas être uniquement matérielle ou organisationnelle. Comme Rilke conseillant le jeune poète ou Haenel face à la toile de Delacroix à 19 ans, la seule question qui vaille est : quels sont les feux que tu portes en toi, et quel royaume entends-tu composer avec eux ?

  • Dans la grammaire des organisations, le terme de « Mazarin » surgit régulièrement pour habiller un certain type d’influenceurs. Ni figures de proue, ni simples exécutants, ces personnages gravitent dans les instances dirigeantes, les comités stratégiques ou les conseils d’administration. On les reconnaît à leur capacité à façonner l’agenda, à orienter les décisions majeures sans jamais monter au créneau, et à manier l’art du détournement stratégique avec une sérénité confondante.

    Si le mot a traversé les siècles, c’est que le cardinal italien avait porté l’ingénierie du rapport de force à un niveau rarement égalé. L’un de ses plus brillants coups d’éclat, consigné par Pierre Combescot dans « Les Petites Mazarines », dont j’ai déjà parlé ici, offre une grille de lecture saisissante pour quiconque cherche à débloquer une négociation en apparence irréductible.

    Le piège de Lyon (1658)

    En cet automne 1658, la France et l’Espagne s’épuisent dans une guerre qui dure depuis plus de vingt ans. Mazarin n’a qu’un objectif : sceller la paix définitive et asseoir la prépondérance française en faisant épouser au Roi l’infante Marie-Thérèse d’Espagne. Mais Madrid fait la sourde oreille, temporise et refuse d’abattre ses cartes, persuadée que le temps joue en sa faveur.

    Négocier en position de demandeur face à un partenaire passif est une faute. Mazarin décide donc d’inverser totalement la charge de la décision en créant une fausse option crédible.

    Il organise en grande pompe le déplacement de la Cour de France à Lyon pour y rencontrer la duchesse de Savoie et sa fille, la princesse Marguerite. Le message envoyé à l’Europe est limpide : si l’Espagne ne bouge pas, Louis XIV épousera la Savoyarde, fermant ainsi la porte à toute alliance ibérique et consolidant les positions françaises en Italie.

    Toute la comédie lyonnaise est orchestrée avec un soin d’orfèvre. On feint l’idylle, on multiplie les réceptions, on laisse filtrer les détails du futur contrat. L’Espagne, prise de panique à l’idée d’être isolée diplomatiquement, envoie en urgence son diplomate le plus fin, Don Antonio Pimentel.

    « Monsou Pimentel » face au joueur de lansquenet

    L’arrivée du diplomate espagnol au milieu des festivités lyonnaises marque l’aboutissement de la manœuvre. L’échange rapporté par Pierre Combescot résume à lui seul le renversement de posture :

    « Mazarin : Monsou Pimentel, vous êtes chassé, ou vous nous apportez la paix et le mariage ?

    — Le mariage et la paix, votre Éminence, à moins que vous ne préfériez la paix puis le mariage… »

    Le piège s’est refermé. En une répartie, Madrid vient d’accorder sur un plateau ce qu’elle refusait depuis des années. Combescot analyse la scène avec le vocabulaire des jeux de tirage d’Ancien Régime :

    « Mazarin n’a plus qu’à pousser ses pions ; il joue sur du velours. Et comme au lansquenet, il s’apprête à servir un « coupe-gorge » à ce cher Monsou Pimentel, en l’obligeant à abattre son jeu sans révéler le sien. »

    Au lansquenet, le coupe-gorge désigne cette situation où le joueur contraint son adversaire à engager la totalité de son enjeu sur une carte déjà découverte. Pimentel a dû abattre l’infante et le traité de paix ; Mazarin n’a eu qu’à remercier poliment la maison de Savoie et reprendre la route de Paris pour signer le Traité des Pyrénées (1659).

    Anatomie de la méthode : les 4 temps du « coupe-gorge »

    Transposée au monde des affaires ou aux arbitrages organisationnels, cette manœuvre ne relève pas de la simple duplicité : elle formalise une méthodologie précise pour débloquer un partenaire statique.

    1. Le brouillard d’intention

    Avant d’engager le rapport de force, Mazarin dissimule soigneusement son urgence réelle. En entreprise, le négociateur qui affiche d’emblée son besoin impérieux de conclure un deal se place sous la coupe de son interlocuteur. Le silence ou l’impassibilité sont les prérequis indispensables de la suite.

    2. L’option leurre

    Pour faire réagir un acteur passif, il ne sert à rien d’argumenter : il faut créer une concurrence menaçante et irréversible. Qu’il s’agisse de monter un appel d’offres parallèle ou de simuler un rapprochement avec un partenaire alternatif, cette voie de secours n’a pas besoin d’être votre choix préférentiel ; elle doit simplement paraître imminente aux yeux de votre cible pour faire naître chez elle la peur de perdre l’accord.

    3. Le coupe-gorge

    Une fois l’adversaire contraint de sortir de sa réserve sous la pression du temps et le risque de la fausse piste, la phase d’estocade consiste à le forcer à abattre ses propositions maximales sans dévoiler ses propres concessions. C’est l’instant où l’on passe de l’incertitude créatrice à l’exigence d’alignement immédiat.

    4. Le repli élégant

    Un grand coup diplomatique ne laisse pas de ruines inutiles. Une fois le Traité des Pyrénées en poche, Mazarin prend soin de dédommager la duchesse de Savoie et d’arranger d’autres alliances pour ses filles. En gestion de projet ou en négociation commerciale, refermer une fausse piste avec courtoisie permet de préserver son réseau tout en emportant le gain principal.

    Conclusion

    La leçon de Mazarin tient en une certitude : dans les structures complexes, la confrontation directe épuise les ressources sans garantie de résultat. L’art de la fausse direction permet d’obtenir d’un partenaire ce qu’aucun discours ne saurait lui arracher, en laissant le sentiment que l’urgence est venue de lui. Une stratégie à méditer chaque fois que l’on fait face à un statu quo qui ne bourge pas.

  • Dans nos souvenirs d’école, le XVIIᵉ siècle français a les traits nets d’un portrait officiel : la majesté de Louis XIV, la rigueur des jardins à la française, l’éclat futur de Versailles et l’autorité de la monarchie absolue. Une image d’Épinal gravée dans le marbre du « Grand Siècle ». Mais derrière la dorure des galeries et l’étiquette étouffante de la Cour se cache une réalité bien plus agitée, faite d’ambition, de jeux de séduction, de scandales et de politique charnelle.

    C’est cette coulisse tumultueuse que réanime Pierre Combescot dans son formidable récit aux allures de roman « Les Petites Mazarines »(1999).

    Des cageots de Rome à la Cour de France

    Nous sommes dans les années 1650-1660. La France sort à peine des convulsions de la Fronde, cette guerre civile qui a failli emporter la monarchie. Au sommet du pouvoir, le Premier ministre du royaume, le richissime et astucieux cardinal Mazarin, veille sur le jeune Louis XIV et la régente Anne d’Autriche.

    Pour consolider son emprise sur la haute noblesse française et verrouiller l’échiquier politique, Mazarin a une idée de génie : faire venir de Rome ses sept nièces — les Mancini et les Martinozzi. Débarquées à la Cour comme de précieux et exotiques « cageots de primeurs », ces jeunes filles vont devenir les plus redoutables pions de la diplomatie européenne.

    Sept nièces, sept destinées au sommet de l’Europe

    Pierre Combescot nous plonge avec délectation dans la trajectoire singulière de chacune de ces « Mazarineti », que le Cardinal marie aux plus grands noms du royaume et du continent :

    • Laura Martinozzi devient duchesse de Modène (sa fille Marie de Modène deviendra même reine d’Angleterre !).
    • Anne-Marie Martinozzi épouse le prince de Conti, cousin germain du Roi, faisant entrer le sang de Mazarin chez les princes du sang.
    • Laure Mancini, l’aînée des Mancini, devient duchesse de Mercœur en épousant le petit-fils d’Henri IV.
    • Olympe Mancini, la première favorite amoureuse du jeune Louis XIV, devient comtesse de Soissons et surintendante de la maison de la Reine (avant d’être compromise dans la sombre Affaire des Poisons ; elle sera aussi la mère du célèbre prince Eugène de Savoie).
    • Hortense Mancini, la plus belle et la plus romanesque, épouse le richissime duc de La Meilleraye (qui prend le titre de duc de Mazarin) avant d’élever la fuite et la liberté au rang d’art à travers toute l’Europe.
    • Marianne Mancini, la benjamine spirituelle et poétique, devient duchesse de Bouillon et protectrice de La Fontaine.

    Toutes incarnent cette alliance détonante entre le faste baroque italien et la haute politique française. Mais au milieu de cette fratrie sulfureuse, l’une d’elles va frôler le destin suprême.

    Marie Mancini : L’amour secret qui faillit changer l’Histoire

    Parmi ces sept nièces, Marie Mancini détache son ombre et sa lumière.

    Elle n’a ni la beauté classique de sa sœur Olympe, ni l’excentricité d’Hortense, mais elle possède une intelligence aiguë et un esprit profondément romanesque. C’est elle qui séduit véritablement le jeune Louis XIV. Entre le futur Roi-Soleil et la nièce du Cardinal se noue une passion dévorante. Marie éveille le jeune monarque aux arts, à la poésie, à l’amour vrai. Louis est si épris qu’il est prêt à braver sa mère et toute l’Europe pour faire d’elle sa reine.

    La ruse de Savoie : La comédie du pouvoir

    C’est dans le cadre du voyage à Lyon (retracé au chapitre 23) que se déploie tout le génie machiavélique de Mazarin, illustrant à la perfection la frontière poreuse entre la politique et les jeux de séduction.

    Alors que les négociations de paix avec l’Espagne piétinent, Mazarin orchestre une véritable comédie diplomatique. Il fait feindre au jeune roi une cour assidue à la princesse Marguerite de Savoie. Il organise les rencontres avec un faste théâtral, fait miroiter un mariage imminent et manipule les apparences.

    Le coup de maître réussit au-delà de toute espérance : piquées au vif et redoutant une alliance franco-savoyarde qui modifierait l’équilibre des forces en Italie, les autorités espagnoles envoient en urgence un émissaire à Lyon pour proposer enfin la main de l’Infante Marie-Thérèse d’Autriche.

    « Vous êtes Roi, vous pleurez, et je pars ! »

    Dans cette vaste pièce de théâtre où la séduction est instrumentalisée comme une arme géopolitique, Marie Mancini devient la victime tragique du jeu de son oncle. Complice involontaire de la manœuvre qui a appâté l’Espagne, elle voit la raison d’État refermer brutalement le piège sur ses propres amours.

    Lors de leur séparation inéluctable, Combescot remet en scène ce trait d’esprit devenu légendaire, lancé par Marie à un souverain effondré :

    « Vous êtes Roi, vous pleurez, et je pars ! »

    Sacrifiée sur l’autel de la paix des Pyrénées (1659), Marie est mariée plus tard au prince italien Lorenzo Onofrio Colonna. En renonçant à son amour de jeunesse, le jeune Louis accomplit son premier véritable acte souverain : il apprend que le cœur d’un monarque appartient d’abord à la Couronne.

    Venise, Milan et la comédie des jalousies

    Mais la vie de Marie Mancini ne s’arrête pas aux larmes du départ. Mariée au prince Colonna, elle poursuit une existence romanesque digne des plus grands opéras baroques. C’est notamment dans le décor flamboyant de Venise puis de Milan que Pierre Combescot déploie toute la gourmandise de sa plume.

    Alors que Laurent Colonna s’éprend de la comtesse Paleotti, Marie refuse de jouer les pigeonnées. Lors du voyage à Milan, elle exige la présence de sa rivale. Contre toute attente, « les deux femmes se sont prises d’amitié » jusqu’à devenir inséparables. La nuit venue, complices, elles s’échappent en cachette pour « courir les bals publics des faubourgs, par-delà le Canal, derrière le château Sforza ».

    Quand le mari découvre le manège, sa jalousie s’enflamme : il craint avant tout « le rôle risible du cocu » et imagine les pires scandales. Mais la plume fine de Combescot saisit l’ironie de la scène : aveuglé par son orgueil, Colonna ne comprend pas que Marie est simplement « de ces femmes qui ont plus d’imagination que de sens et de passion que de tempérament ». Une leçon d’audace où l’esprit et la provocation deviennent des armes d’émancipation féminine.

    Un brin d’Italie dans le fracas du siècle

    Au regard de la « grande misère du royaume », des provinces ravagées et des morts par milliers sur les champs de bataille, de quel poids pèse le destin de ces sept jeunes Italiennes ? D’un poids bien léger, sans doute. Pourtant, Pierre Combescot termine son roman sur une note poétique remarquable : ces aventurières furent « l’ultime caprice italien » venu bousculer la Cour cérémonieuse et rigide de France.

    Fières, libres et spirituelles, elles n’auront fait que « traverser l’Histoire tel un vol d’éphémères un soir d’été ». Ces Mazarines ont secoué le Grand Siècle par leur insolence et leurs coups d’éclat avant de s’évanouir. Il ne reste aujourd’hui de leur passage que « cendres et poussières » dispersées à tous vents, un parfum de scandale et, au détour d’un salon, « une froissure dans la soie, un vieil air de Baptiste » pour nous en restituer la grâce.

    Le XVIIᵉ siècle par la porte des alcôves

    À travers la plume alerte et truculente de Pierre Combescot, Les Petites Mazarines nous rappelle une chose essentielle : le Grand Siècle n’était pas un manuel d’Histoire figé. C’était un théâtre vivant, vibrant de trahisons, de calculs cyniques et de stratégies d’influence. En suivant les frasques, les intrigues et les destinées de ces nièces venues d’Italie, on comprend comment la Grande Histoire s’est forgée, à la frontière exacte entre la politique officielle et les réseaux de l’ombre.

    Qui comparera aux aventures politiques de notre XXIᵉ siècle ? Les décors ont changé, mais les ressorts humains et stratégiques demeurent  les mêmes.

    Ces jeux de pouvoir et d’alliances perdurent aujourd’hui dans la parole publique . Alliances de circonstance scellées puis reniées, petites phrases calculées pour tester l’opinion, postures d’autorité feintes pour forcer un rival au retrait ou sacrifiées sur l’autel de la stratégie électorale… Les prétendants au pouvoir contemporains ne font souvent que rejouer, devant les caméras et sur les réseaux sociaux, la grande comédie politique orchestrée trois siècles plus tôt par Mazarin et ses nièces.

    Le pouvoir n’a jamais changé de nature : il se négocie toujours au croisement exact de la stratégie, de l’ambition et des passions.

  • En ce moment, dans la préparation des grandes échéances politiques comme dans le cri d’alarme des mouvements militants, la notion de radicalité refait surface avec une insistance singulière. Longtemps reléguée aux marges du jeu démocratique ou agitée comme un chiffon rouge pour disqualifier l’adversaire, elle s’invite désormais au cœur même du discours. Quand des figures de l’exécutif prétendent « renverser la table » tandis que des mouvements citoyens revendiquent l’impertinence pour briser l’inertie, un même symptôme apparaît.

    Quel signe cette obsession indique-t-elle ? Et que dit-elle de notre capacité à conduire le changement, que ce soit à la tête d’un État ou au sein d’une organisation ?

    Un article dans le Nouvel Obs récent, « Présidentielle : La ruée vers la « radicalité » et le livre de Sandrine Rousseau, « Tu nuis à la cause – Une mise au point impertinente » (2026) , qu’elle dédicaçait à l’Université du MEDEF, donnent quelques éclairages sur le sujet pour y réfléchir.

    La radicalité de surface : le marketing de la rupture

    Voir les tenants de la conservation et du pouvoir institutionnel s’approprier le vocabulaire de la subversion a quelque chose de profondément paradoxal. Du centre droit à la droite gouvernementale, la tentation est grande d’ériger la « radicalité » en nouvelle promesse managériale et électorale. Surenchère verbale sur les sujets régaliens, promesses d’amputations budgétaires nettes, remise en cause des cadres juridiques établis : la nuance est désormais perçue comme un aveu de faiblesse, et la modération comme le synonyme d’un déclin consenti.

    Mais de quoi cette surenchère est-elle le nom ? L’historien des idées François Cusset, cité par le Nouvel Obs, y voit avant tout un « habillage rhétorique ». Pour un pouvoir épuisé par l’exercice des affaires, adopter les postures de la marge est une tentative d’insuffler un peu de relief à un discours technocratique perçu comme terne. C’est l’illusion qu’il suffirait d’élever le niveau sonore des annonces pour masquer l’impuissance publique et le manque de cap stratégique.

    Le risque d’un tel dévoiement est fort. En transformant la radicalité en un simple gadget de communication, une radicalité d’affichage qui se garde bien de remettre en cause les structures profondes, on accrédite l’idée que les règles du jeu démocratique sont intrinsèquement inopérantes. On prépare le terrain à ceux dont la rupture est la seule doctrine, tout en nourrissant la frustration des citoyens quand les effets d’annonce se dissolvent dans la continuité du quotidien.

    La radicalité de fond : l’impertinence comme devoir de vérité

    Faut-il pour autant jeter la radicalité aux orties et se réfugier dans le confort tiède du consensus ? Ce serait confondre la posture et la méthode. Car au sens étymologique (radix), être radical, c’est chercher la racine des choses. Et dans cette perspective, la radicalité remplit une fonction clé que les institutions en place, engluées dans leurs routines, sont souvent incapables d’assumer seules.

    Dans son ouvrage « Tu nuis à la cause »,Sandrine Rousseau développe une thèse stimulante sur la nécessité de l’impertinence et du dépassement du cadre. La première erreur face aux dysfonctionnements d’un système, rappelle-t-elle, est de croire que les réalités dérangeantes sont spontanément documentées par les canaux officiels :

    « La première erreur est de penser que les oppressions sont documentées, connues, chiffrées, partagées […]. Dans notre société cartésienne et industrielle, l’absence de mesure est un effacement. »

    Qu’il s’agisse des mesures indépendantes de la CRIIRAD après la catastrophe de Tchernobyl, du comptage militant des féminicides ou du repérage des clusters de cancers pédiatriques par des associations de parents, les avancées collectives naissent rarement de la statistique administrative. Elles surgissent parce que des acteurs marginaux, bénévoles ou militants, prennent le risque de la rupture pour fabriquer la donnée, lever le voile et contraindre l’institution à voir ce qu’elle s’obstinait à ignorer.

    C’est là que réside la valeur féconde de la radicalité d’avant-garde : elle déplace la frontière du possible et du tolérable. En portant des diagnostics jugés inacceptables ou excessifs à un instant donné, la marge rend soudainement les réformes crédibles et urgentes. Sans cette tension initiale, le consensus dérive presque toujours vers la paralysie. Comme le résume Sandrine Rousseau :

    « Les grandes avancées sociales et culturelles ne naissent jamais de la docilité. Elles jaillissent toujours de cette tension féconde entre l’indignation et la créativité, entre le courage de dire non et l’imagination de proposer autre chose. »

    Entre révélation et dérive : la double face de la rupture

    Cette dualité invite le décideur comme l’observateur à ne pas analyser la radicalité d’un bloc, mais à en mesurer soigneusement la portée et les périls.

    Lorsqu’elle est authentique et portée par une exigence de vérité, la démarche radicale agit comme un puissant révélateur. Elle met au jour les angles morts des gouvernances, brise l’inertie des compromis mous qui étouffent l’action, et réouvre le champ des possibles là où le pragmatisme se contente trop souvent d’accompagner les crises. En osant l’impertinence, elle offre une alternative à la violence en canalisant l’indignation vers une transformation concrète.

    Lorsqu’elle bascule du côté de la tactique électorale, cette rhétorique s’inverse et risque de tourner à vide. Elle substitue le théâtre de l’annonce à la résolution réelle des problèmes. François Cusset, dans l’article du Nouvel Obs souligne, avec un peu de parti pris (on voit bien qui il désigne), que lorsque l’expression de la radicalité devient un simple « habillage » pour redonner des couleurs à un discours essoufflé, elle s’apparente surtout à du « marketing politique ».

    En cherchant à séduire par la surenchère sans modifier le cours des choses, cette radicalité spectaculaire prend le risque de décevoir, d’épuiser le débat public sous des postures de préau et d’alimenter, in fine, la lassitude des citoyens.

    Traiter la racine, pas le décor

    La véritable radicalité ne se mesure pas au niveau sonore des déclarations d’été, à la brutalité des formules chocs ou à la recherche du buzz médiatique. La surenchère sécuritaire ou l’invective n’ont rien de radical : elles constituent bien souvent la forme la plus paresseuse du conformisme politique.

    Pour le dirigeant comme pour le citoyen, l’enjeu consiste à démêler la radicalité spectaculaire, celle qui agite les passions sans rien transformer du réel, de la radicalité stratégique, la seule qui accepte le coût politique du diagnostic vrai pour s’attaquer aux problèmes à leur racine.

    À l’heure des choix décisifs, le plus grand risque n’est pas de déranger, mais d’anesthésier. Entre la surenchère théâtrale et le discours tiède, calibré pour ne choquer personne à force de vouloir plaire à tous, il existe une voie exigeante : celle d’une « impertinence féconde », comme l’appelle Sandrine Rousseau, expression bien trouvée.

    Qu’il s’agisse de redessiner les contours du débat public ou d’engager une entreprise dans une transformation profonde, la véritable audace consiste à refuser le confort des prudences convenues.

     C’est cette capacité rare à nommer ce que l’on préfère taire, à bousculer les certitudes et à assumer le coût du diagnostic vrai qui distingue le simple gestionnaire du véritable dirigeant.

    Car en politique comme dans les organisations, ce ne sont jamais les postures policées qui font l’Histoire, mais le courage de penser et sortir du cadre pour bâtir l’avenir.

  • Dans mon précédent article du 4 septembre, je revenais sur l’ambivalence fondamentale qui traverse notre histoire politique, ravivée par les récits d’Ernst von Salomon : l’État doit-il agir POUR le peuple (posture technocratique, paternaliste ou protectrice) ou PAR le peuple (posture démocratique, populiste ou assembléiste) ?

    « Mais tu n’as pas parlé de David Lisnard ! « m’ont commenté certains.

    Alors je m’y mets, à la lumière de ses écrits (son livre « Ainsi va la France », compilation d’articles parus dans L’Opinion et Les Echos), et ses récentes déclarations.

    Le maire de Cannes et président de l’Association des Maires de France (AMF) cherche à imposer une troisième voie : celle d’un « désarmement bureaucratique », d’un libéralisme décentralisateur et d’un retour aux libertés locales.

    Dans sa tribune publiée dans L’Opinion le 24 novembre 2022, reprise dans son ouvrage « Ainsi va la France« , David Lisnard lance une interpellation directe : une « lettre à ceux de mes amis libéraux qui ne comprennent rien aux communes ». Le maire de Cannes y brandit la célèbre formule d’Alexis de Tocqueville :

    « Ne voient-ils pas, ces libéraux de papier, que « c’est dans les communes que réside la force des peuples libres », et qu’elles n’ont jamais été aussi modernes et utiles, pourvu qu’on les laisse travailler, qu’on cesse de les priver de leur pouvoir d’aménagement et d’urbanisme, de leur ingénierie juridico-administrative, de leurs finances ? »

    Et d’ajouter un constat empreint de pragmatisme :

    « S’il n’y a plus les maires pour s’occuper des communes, qui sont autant de réalités géographiques, humaines et historiques, correspondant à un ordre spontané et non à une décision parisianiste verticale, qui s’occupera du local ? Qui s’occupera de la voirie, de l’éclairage public, des cimetières, des cantines scolaires (…) de délivrer les actes de naissance, de mariage, de décès, c’est-à-dire d’accompagner toute la vie des habitants ? Des commissaires de gouvernement ? »

    Ce réquisitoire contre la technocratie centrale impressionne par sa cohérence. Mais lorsqu’on passe cette doctrine au crible de notre grille d’analyse, l’État doit-il agir POUR ou PAR le peuple ? le modèle révélé s’avère bien plus complexe qu’une simple apologie de la liberté.

    Si l’on cherche à situer David Lisnard dans ce débat :

    • Il rejette l’État « POUR le peuple » au sens du paternalisme parisien. Pour lui, l’État-providence centralisé infantilise les citoyens, neutralise les maires et étouffe la société sous un maquis de normes et d’agences administratives.
    • Il refuse l’État « PAR le peuple » au sens du démocratisme direct ou populiste. Il ne croit ni aux Assemblées constituantes tirées au sort, ni à la démocratie de la rue ou au référendum permanent.
    • Il propose un « PAR le peuple » territorialisé : la subsidiarité ascendante. Son « peuple » n’est ni la masse sociale des précaires, ni une abstraction identitaire pure. C’est la communauté des citoyens-contribuables ancrés dans leur territoire.

    En empruntant au concept d’ordre spontané cher à l’économiste Friedrich Hayek, Lisnard soutient que la commune n’est pas une création bureaucratique, mais le produit naturel de l’Histoire et de la géographie. Pour lui, le peuple s’exprime légitimement là où il vit : à l’échelle municipale, autour des services du quotidien.

    Le retour du régalien

    Cette vision d’un État modeste et modéré à la base se heurte pourtant à la posture régalienne que tient le candidat à la présidentielle. Lors de son passage sur CNews le 3 septembre 2026, relayé par Le Figaro, David Lisnard tenait des propos sans ambiguïté :

    « Il est une évidence qu’on doit rétablir le délit de séjour illégal en France. Ce délit a été abrogé en 2012. C’est absurde (…) Il est évident qu’il faut revoir la Constitution pour sortir de l’étau des jurisprudences européennes pour pouvoir déterminer, comme plein de démocraties, des quotas, pour savoir qui on accueille. Le droit au peuplement est fondamental dans une nation. »

    Ainsi, à l’instar de ses concurrents, Lisnard n’hésite plus à proposer de toucher au texte fondamental. Cela met en lumière une fracture théorique : il réclame un désarmement absolu de l’État sur le plan économique et local, mais exige un réarmement massif de l’État sur le plan pénal, policier et frontalier.

    Féodalité municipale ?

    C’est ici que surgissent les limites de l’argument tocquevillien de David Lisnard. Vouloir remplacer le centralisme étatique par la « République des maires » soulève plusieurs interrogations :

    La dérive du maire-seigneur

    Alexis de Tocqueville admirait les communes de la Nouvelle-Angleterre parce qu’elles reposaient sur de petites assemblées citoyennes directes. La commune française contemporaine, en revanche, est souvent une structure très présidentialisée. Le maire y concentre un pouvoir considérable : urbanisme, attribution des logements, commande publique, police municipale, subventions aux associations. En retirant le contrôle des agences d’État, ne risque-t-on pas de transformer la ville en une baronnie locale, où le clientélisme et l’allégeance au maire remplacent la neutralité du service public ?

    Le « lien fiscal universel » : un suffrage censitaire déguisé ?

    Lisnard regrette la fin de la taxe d’habitation, estimant qu’elle a rompu le « lien fiscal universel » qui incitait chaque citoyen à contrôler l’action des élus. L’intention de responsabiliser le citoyen est compréhensible. Mais dans une société traversée par les inégalités, lier trop étroitement la légitimité démocratique à la contribution fiscale directe peut glisser vers une forme de cens indirect : seuls ceux qui payent auraient voix au chapitre sur la gestion de la cité.

    La compétition des territoires vs l’égalité républicaine

    Permettre à chaque commune de fixer ses règles et ses impôts favorise naturellement les villes déjà dotées de ressources financières ou touristiques importantes, à l’instar de Cannes. Mais qu’en est-il des petites communes désindustrialisées ou des banlieues paupérisées ? Sans péréquation nationale fortifiée par un État régulateur, l’autonomie communale absolue risque de creuser l’écart entre des Cités-États prospères et hyper-sécurisées d’un côté, et des périphéries abandonnées de l’autre.

    Un néo-gaullisme municipal plutôt qu’un libéralisme pur

    En définitive, David Lisnard n’est pas tout à fait un libéral au sens philosophique de Tocqueville. Sa pensée se rapproche davantage d’un néo-gaullisme municipal : une alliance entre la liberté de gestion pour les notables locaux et la fermeté régalienne pour l’État central.

    Son projet ne consiste pas à supprimer l’État, mais à le découper : laisser la vie quotidienne aux maires, et confier les frontières à la police.

    Contrairement aux mouvements autoritaires du XXe siècle ou aux partis de masse qui ont utilisé des cellules locales comme réseaux de transmission et de surveillance d’un pouvoir centralisé (à l’image des Orstgruppen du NSDAP dans les années 1920, aussi évoqués par Ernst von Salomon dans son livre), le localisme de David Lisnard repose sur une logique inverse : la méfiance envers le centre. Il ne s’agit pas d’installer des relais de l’État dans les territoires, mais de dresser le rempart des libertés communales face aux empiétements de l’État-providence

    Reste à savoir si les Français, historiquement attachés à l’égalité républicaine et à la protection de l’État central, seront prêts à troquer le paternalisme parisien contre l’autorité de leur conseil municipal.

    Car la véritable leçon du libéralisme classique, celui de Tocqueville, réside dans une méfiance égale envers toutes les concentrations de pouvoir. Le véritable libéralisme ne consiste pas simplement à déplacer le curseur de l’autorité du préfet vers le maire, ni à remplacer la bureaucratie d’État par une féodalité locale, fût-elle animée des meilleures intentions pragmatiques.

    Si la commune doit être le berceau de la liberté, ce n’est pas parce qu’elle confère un pouvoir d’aménagement ou de régulation accru aux édiles, mais parce qu’elle offre aux citoyens le cadre le plus direct pour exercer leur libre arbitre, limiter l’arbitraire administratif et contester les abus d’autorité, d’où qu’ils viennent. Le « désarmement bureaucratique » ne sera authentiquement libéral que s’il s’accompagne d’un désarmement du pouvoir local lui-même, en remettant l’individu, et non l’institution municipale, au centre du jeu politique.

    David Lisnard nous invite à trancher le nœud gordien de nos institutions : plutôt que d’attendre de l’État qu’il fasse notre bonheur ou qu’il réinvente la démocratie depuis Paris, ne devrions-nous pas redevenir les artisans directs de notre quotidien au cœur de nos communes ?

    La promesse est séduisante, mais l’équilibre reste fragile. Entre le risque de succomber au paternalisme d’un État-providence et celui de glisser vers une France des baronnies locales et des Cités-États inégales, le chemin de la liberté politique est étroit.

  • À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement militaire américain (GMA) administre l’occupation de sa zone en Allemagne et met en place un processus de dénazification (Entnazifizierung).

    Pour trier la population (évaluer le niveau de responsabilité et de soutien au régime nazi), les autorités alliées imposent le passage d’un formulaire obligatoire : le Fragebogen. Ce questionnaire comporte 131 questions extrêmement détaillées, portant sur :

    • Le parcours politique, les adhésions aux organisations nazies (NSDAP, SS, SA, Hitlerjugend…).
    • Le patrimoine, les finances, les voyages et l’historique d’emploi.
    • La généalogie et les opinions personnelles.

    L’administration américaine exige la distribution de ce document à plusieurs millions d’Allemands. L’initiative devient un fardeau bureaucrate monumental : la plupart des gens mentent, omettent des faits ou caricaturent leurs réponses pour éviter des sanctions (perte d’emploi, arrestation, confiscation de biens).

    L’écrivain allemand Ernst von Salomon utilise ce formulaire d’occupation comme fil conducteur de son œuvre, « Le questionnaire », que je lis en ce moment (916 pages quand même !), publiée en 1951, et qui devient un phénomène de librairie en Allemagne après-guerre. Il réapparaît ainsi avec succès dans l’édition, après son livre « Les réprouvés », paru en 1930, lu aussi et dont j’ai parlé ICI, relatant son histoire dans les cadets puis les corps francs après 1918, son implication dans l’assassinat de Walter Rathenau, ministre des affaires étrangères, et sa période de six ans en prison.

    C’est dans ce livre qu’il raconte les épisodes de sa vie, en suivant la trame du questionnaire Fragebogen.

    La question 40 (Appartenance à des organisations) est le prétexte au récit de son engagement et à ses réflexions sur le régime instauré par les nationaux-socialistes et Hitler à partir de 1933.

    Pour expliquer son engagement dans les cadets, puis les corps francs, il indique : « Jusqu’à la révolution de 1918, j’avais sans doute vécu dans un monde tracé à l’avance. Je sortais d’une famille de fonctionnaires et d’officiers et, destiné à la carrière militaire, j’avais été élevé au corps royal des cadets de Prusse. Je grandissais donc dans un état d’esprit généralement admis et dans un milieu où le seul intérêt qu’on prenait à l’Etat consistait dans l’obligation de le servir ».

    C’est l’occasion pour lui de commenter une question prégnante dans l’Allemagne des années 20, et qui reste d’actualité aujourd’hui : L’Etat est-il pour le peuple ou par le peuple ?

    Cette expression trouve son origine dans le célèbre discours de Gettysburg prononcé par le président américain Abraham Lincoln en 1863, qui définit la démocratie comme le « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».

    Pourtant ce deux notions ne sont pas de simples synonymes et divisent la philosophie politique et les positions des partis politiques depuis l’Antiquité.

    Dans la vision « POUR le peuple », on est dans vision paternaliste ou technocratique de l’Etat. Elle considère que l’Etat doit agir dans l’intérêt supérieur de la population, mais que les citoyens n’ont pas nécessairement les compétences pour diriger. Le pouvoir est donc confié à des experts ou à une élite qui sait ce qu’il faut faire. Cela recoupe la conception de Platon et son « Roi-philosophe », qui considère que la politique est un métier qui demande un savoir que la masse ne possède pas. C’est aussi l’argument de ceux qui soutenaient le « despotisme éclairé » de Frédéric II de Prusse : « Tout le peuple, rien par le peuple » (voir Voltaire).

    Aujourd’hui, c’est la vision que défendent les hauts fonctionnaires, les experts économiques, les institutions non élues, les banques centrales, qui veulent décider sur la base de critères scientifiques et techniques.

    Inversement, dans la vision « PAR le peuple », on va stipuler que la légitimité du pouvoir n’existe que si les citoyens participent directement à la création des lois et aux décisions politiques. Le peuple est l’unique souverain. C’est le fondement des théories de Jean-Jacques Rousseau (le contrat social), pour qui la souveraineté ne peut jamais être déléguée ou représentée sans être perdue.

    C’est la posture de tous les démocrates radicaux, partisans de la démocratie directe, de la désignation de représentants par tirage au sort, ou ceux partisans de l’autogestion. Ce sont tous les mouvements divers qui réclament de redonner la parole aux « vrais gens » contre les élites confiscatrices. On parle aujourd’hui des mouvements populistes. Ce sont les mêmes qui vont soutenir et réclamer des RIC (référendums d’initiative citoyenne) pour mieux intégrer les citoyens dans le processus législatif quotidien.

    L’objectif principal est clair : la liberté politique, l’égalité des citoyens, et l’autonomie.

    Ernst von Salomon, lui, dans ce « Questionnaire », rejette simultanément ces deux visions, qu’il considère comme des illusions bourgeoises ou plébéiennes. C’est aussi pourquoi il n’adhèrera pas au NSDAP et à la politique d’Hitler.

    Sa position est :

    Le rejet de l’Etat « PAR le peuple », le peuple, au sens d’une somme d’électeurs, est jugé incapable de grandeur politique. Le vote ne produit que le compromis bourgeois, la tiédeur et la décadence.

    Le rejet de l’Etat « POUR le peuple », par rejet de l’idée d’un Etat providence ou paternaliste : « Nous ne luttons pas pour que le peuple devienne heureux. Nous luttons pour lui imposer une destinée ». C’est ce refus d’un « bonheur de masse », qui nie à l’Etat d’avoir la charge du « confort du peuple », qui lui fait refuser radicalement ce qu’il considère comme la dérive « populaire » que prendra le nazisme. A ses yeux, il l’écrit clairement, le nazisme est une tyrannie de la plèbe, un mouvement de masse qui a remplacé l’Etat de droit par le règne de la brutalité.

    Si l’on résume la position de l’auteur, l’Etat ne doit être ni pour ni par le peuple, mais au-dessus de lui. C’est un Etat-Destin, comme une entité mystique et historique supérieure, à l’image de la tradition prussienne, et une élite de « type nouveau ».

    C’est aussi une communauté de combat, où le peuple ne doit être ni le décideur, ni le bénéficiaire passif, mais la matière première d’une communauté de destin unie dans le sacrifice et la grandeur de la Nation.

    Ce débat sur l’Etat et le peuple, éclairé par l’Histoire et le témoignage d’Ernst von Salomon est toujours présent, surtout en cette période préparant l’élection présidentielle de l’année prochaine.

    Qu’en est-il de ce débat aujourd’hui ?

    C’est Bruno Retailleau qui affirmait dans son entretien pour Le Figaro du 3 septembre, « En France, la seule cour suprême, c’est le peuple. Je lui donnerai le dernier mot ».

    C’est l’occasion d’aller lire les déclarations et les programmes des candidats déclarés pour la prochaine élection présidentielle de 2027, à l’aune de ce débat, pour identifier, si possible, les conceptions de l’Etat qui s’y révèlent.

    J’ai essayé de conduire l’exercice. J’ai repris les déclarations et les programmes de quelques-uns, l’IA (Merci Gemini) m’a un peu aidé à tout retrouver.

    Voilà le résultat.

    Les partis et candidats : POUR ou PAR le peuple ?

    La plupart des partis aujourd’hui font de leur programme un mélange de « PAR le peuple » et de « POUR le peuple », avec des nuances et écarts quand même significatifs.

    La France Insoumise (LFI)

    Le parti de La France Insoumise (LFI) est le plus proche de la vision « PAR le peuple », sur laquelle insiste son programme « L’avenir en commun ». Il se déclare à la fois pour et par le peuple à travers un concept original, la « souveraineté populaire permanente ».

    En gros, pour LFI, notre Vème République est une « monarchie présidentielle » qui a confisqué le pouvoir au profit d’une oligarchie financière et politique. Sa mesure phare est de passer à une VIème République en convoquant une Assemblée constituante composée de citoyens élus ou tirés au sort (j’ai pas tout compris) pour rédiger une nouvelle Constitution, en excluant, ça c’est sûr, les parlementaires actuels du processus de rédaction.

    Ce parti soutient aussi le RIC (Référendum d’initiative citoyenne) sous toutes ses formes.

    Autre mesure pour garantir un Etat « PAR le peuple », le droit de révocation des élus : Pour que le peuple garde le contrôle permanent, les citoyens doivent pouvoir démettre un élu en cours de mandat par référendum s’il ne respecte pas ses engagements.

    Mais pour LFI, il y a quand même dans le programme un peu de l’Etat « POUR le peuple ».

    Cela correspond à un Etat fort et planificateur, en charge d’une planification écologique et la reprise en main de la gestion directe de secteurs clés (l’énergie, l’eau, les transports, la santé). Pour lui, on arrête toute gestion « managériale » des services publics et on revient à l’Etat protecteur, qui redistribue les richesses grâce à une fiscalité fortement progressive et importante.

    On retrouve dans ce programme quelques similitudes de forme avec le programme du NSDAP et du nazisme des années 20 évoqué par Ernsr von Salomon : une rhétorique opposant la masse saine ‘ » le peuple ») à une élite corrompue (« l’oligarchie ») ou la finance pour LFI, le système parlementaire pour le NSDAP.

    On retrouve aussi ce besoin d’une forte personnalisation du parti par le leader et le mouvement, et la contestation radicale du système (la Vème République pour LFI et la République de Weimar pour le NSDAP).

    Cependant, sur le fond, les deux programmes divergent totalement.

    Déjà sur la définition du « peuple » : Pour LFI, le peuple est défini sur des critères sociaux (les précaires, les travailleurs, les citoyens). Il en a une vision très inclusive, toute personne résidant sur le territoire et respectant les lois fait partie du peuple, sans distinction d’origine ou de religion (on parle de « Nouvelle France »).

    Alors que le NSDAP et le nazisme avaient défini le peuple comme reposant sur la race et le sang, dans une vision biologique qui n’a rien à voir.

    Même opposition sur la démocratie, LFI prônant ce qu’il appelle une « démocratie radicale et continue », alors que le NSDAP était pour un régime totalitaire, pour abolir le vote et supprimer le pluralisme politique.

    Sur le modèle économique, LFI est plutôt dans la tradition de la gauche sociale, avec l’idée d’une planification et de la redistribution massive des richesses, là où le nazisme, qui a utilisé le terme « socialiste » dans les années 1920, a abandonné cette référence ensuite pour nouer une alliance forte avec les grands patrons allemands pour militariser le pays.

    Cette comparaison entre LFI et le NSDAP, fréquemment utilisé à des fins de dénigrement, par ses détracteurs, n’a donc pas vraiment lieu d’être (pour le moment, diront les méchantes langues qui n’aiment pas LFI…).

    Le Rassemblement National (RN)

    Comme LFI, le Rassemblement National (RN) veut dépasser le clivage entre PAR et POUR le peuple en proposant sa propre synthèse : Un Etat extrêmement fort agissant « pour le peuple », mais dont la légitimité repose sur un recours direct et sans intermédiaire au vote, c’est-à-dire « par le peuple ».

    Mais, à la différence de La France Insoumise, la définition du « peuple » n’est pas du tout la même. Pour le Rassemblement National, la définition du « peuple » n’est pas purement citoyenne ou sociale, mais repose sur des critères stricts de nationalité, d’identité et de souveraineté nationale.

    Cette distinction est importante, mais une fois cette définition posée, les programmes se ressemblent.

    Dans la vision de l’Etat « PAR le peuple » on retrouve le recours massif au référendum, l’instauration du RIC, et, concernant les institutions, non pas une VIème République, mais l’instauration de la proportionnelle intégrale.

    Dans la vision de l’Etat « POUR le peuple », il s’agit de protéger le peuple contre des menaces extérieures (mondialisation, immigration, insécurité). Pour cela la doctrine instaure des principes forts sur la priorité nationale, l’Etat souverainiste et sécuritaire (justice et police renforcées), la primauté des lois nationales sur le droit européen ou les traités internationaux.

    Là encore, les détracteurs essayent de comparer ces programmes avec ceux du NSDAP et du nazisme des années 1920.

    Alors que la différence fondamentale, comme pour LFI, réside dans la définition du « peuple », la principale similitude est dans une vision d’un Etat exclusif : L’Etat ne doit pas agir pour « tous les êtres humains présents sur le territoire » (référence LFI), mais exclusivement pour ceux qu’il considère comme les membres légitimes de la communauté politique. Autre similitude, le rejet de l’universalisme : les deux mouvements rejettent une vision libérale classique selon laquelle toute personne vivant et travaillant dans un pays acquiert progressivement les mêmes droits qu’un national.

    En revanche la notion de « préférence nationale » du RN reste un système de discrimination légale et sociale, mais les étrangers en situation régulière conservent le droit de vivre sur le territoire, mais sont placés en second rang pour l’accès à l’emploi, au logements sociaux, ou à certaines allocations (comme les prestations familiales). Alors que le NSDAP des années 1920 prévoyait l’expulsion des non-allemands, et a même mené, à terme, comme on le sait, l’extermination physique des minorités qu’il jugeait « nuisibles » (terme repris malencontreusement par LFI à propos des milliardaires « nuisibles » récemment).

    Autre différence forte : Alors que le NSDAP avait pour projet de détruire la République de Weimar pour instaurer un régime totalitaire, le RN s’inscrit dans les institutions de la Vème République, qu’il souhaite modifier par référendum.

    Cette comparaison entre le RN et le NSDAP, fréquemment utilisé à des fins de dénigrement, par ses détracteurs, n’a donc pas vraiment lieu d’être (pour le moment, diront les méchantes langues qui n’aiment pas le RN…).

    Edouard Philippe et « Horizons »

    Edouard Philippe, dans ses déclarations récentes, se positionne clairement dans un Etat « pour le peuple » d’inspiration technocratique et il rejette la vision d’un Etat « par le peuple », au sens de la démocratie directe.

    Dans la vision « POUR le peuple », il parle de rationalité, de vérité et d’efficacité.  Son credo est « l’autorité et le sérieux budgétaire », avec une vision de l’Etat reposant sur l’ordre et la revalorisation des fonctions régaliennes (justice, police, armée), et une gestion rigoureuse des finances publiques. Il défend une gouvernance rationnelle, appuyée sur l’expertise de la haute fonction publique, et voit l’Etat comme un planificateur qu’il veut « solide et pragmatique ».

    Dans le rejet de l’Etat « PAR le peuple », il inclue l’opposition résolue à une idée que le peuple doive participer directement ou indirectement à la création des lois ou au contrôle des institutions.

    D’où toute opposition au RIC, et pour un usage très cadré du référendum (dans la campagne il affirme que le référendum doit être utilisé de manière descendante, proposé par le Président, et sur des sujets précis et techniques, mais uniquement pour valider une stratégie d’en-haut, et non comme un outil de participation populaire).

    Pour Edouard Philippe, le pouvoir est exercé au nom du peuple et pour son bien, mais par l’intermédiaire strict des institutions et des élites qui sont rationnelles.

    La vision d’Edouard Philippe correspond donc à la tradition du réformisme, de la démocratie représentative et de l’attachement à l’Etat de droit, managé par les élites et les experts, en antithèse absolue avec la vision du NSDAP des années 1920 (pour le moment, diront les méchantes langues qui n’aiment pas Edouard Philippe…).

    Bruno Retailleau et LR

    Si l’on lit ses déclarations, on peut constater que Bruno Retailleau propose une doctrine originale qui mêle un Etat régalien fort d’en haut (le souverainisme) et un recours radical au peuple (par le référendum), pour s’opposer à ce qu’il nomme « le gouvernement des juges ».

    Il parle de « pacte constitutionnel » pour redonner le dernier mot à la souveraineté populaire pour sortir l’Etat de son impuissance.

    Une position sur l’Etat « PAR le peuple » avec le peuple comme cour suprême

    Contrairement à Edouard Philippe, il adopte un discours beaucoup plus « populiste » au sens institutionnel. La légitimité du nombre doit briser les blocages des élites juridiques.

    Dans son entretien que je citais plus haut, la déclaration « La seule cour suprême, c’est le peuple » fixe bien la doctrine : la démocratie est confisquée par les cours de justice. Si le Conseil constitutionnel ou la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) censure une loi votée par les représentants, il veut introduire une procédure permettant au Président de donner la parole aux Français pour « censurer la censure » par référendum. Cette proposition a l’air de faire mouche. Le Figaro publie un sondage le 4 septembre qui indique que huit français sur dix, tous partis confondus, veulent avoir le dernier mot en cas de censure d’une loi par le Conseil constitutionnel.

    Autre proposition radicale, l’élargissement massif du référendum, en modifiant la Constitution pour que le peuple puisse décider par vote direct de toute question législative, y compris sur des sujets de société, la politique pénale ou l’immigration.

    Lui aussi est pour le RIP, dont il veut abaisser le seuil à 2,5 millions contre 5 millions aujourd’hui, pour que le peuple puisse initier des lois plus facilement.

    Tout en étant « POUR le peuple », Bruno Retailleau garde un but précis : Restaurer l’autorité et défendre l’identité culturelle de la communauté nationale. Pour lui, la définition du « peuple » a deux dimensions, d’une part une dimension institutionnelle (le peuple comme pouvoir politique ultime) et d’autre part une dimension culturelle (le peuple comme communauté historique). Cette vision s’oppose complètement à celle de la gauche universaliste (comme LFI) et la vision managériale ou technocratique (celle d’Edouard Philippe).

    Pour Bruno Retailleau, pour faire partie du « peuple français » il ne suffit pas de respecter les lois ou d’avoir des papiers, il faut le partage d’une histoire commune, de mœurs spécifiques et de racines culturelles chrétiennes et laïques. Il exige donc une assimilation des populations immigrées à cette identité nationale préexistante. C’est ce qu’il appelle « La France des honnêtes gens ».

    Dans cette vision, l’Etat, pour Bruno Retailleau, doit agir pour préserver la souveraineté des Français face à l’extérieur. Il propose donc de modifier la Constitution, lui aussi (comme le RN) pour affirmer la supériorité absolue du droit français sur les traités ou jurisprudences de l’Union européenne dans certains cas.

    Il veut aussi protéger le peuple face à la « submersion migratoire » ou à « l’ensauvagement ». Pour cela il veut utiliser le peuple par référendum comme moyen de valider des mesures de rupture que le droit actuel interdit comme la fin des aides sociales automatiques pour les étrangers.

    Que conclure ?

    On comprend bien que dans cette question de « PAR » ou « POUR » le peuple vue par les candidats politiques à la Présidence de la République en 2027 tout est aussi dans la définition que chacun donne au « peuple », et dans un équilibre entre un peu de chaque, avec quand même des visions assez différentes.

    Mais si l’on est attaché à la liberté, et à une vision libérale de la société, quelle position peut-on prôner ? C’est là que l’on parlera plutôt de l’Etat arbitre.

    Une vision libérale : l’Etat arbitre

    Dans une vision libérale, qui n’est celle d’aucun des candidats analysés ci-dessus, ce clivage entre l’Etat « pour » ou « par » le peuple est dépassé par un principe supérieur, la méfiance absolue envers l’Etat et la primauté des libertés individuelles.

    On y inclue trois piliers fondamentaux :

    1. Le refus d’un Etat « POUR le peuple » paternaliste

    Pour un libéral, l’Etat n’a pas à définir le bonheur ou l’intérêt supérieur des citoyens à leur place. Un Etat qui prétend « agir pour le bien » du peuple glisse souvent inévitablement vers la technocratie ou le dirigisme. Le peuple est composé d’abord d’individus autonomes, responsables, capables de savoir eux-mêmes ce qui est bon pour eux.

    • La limitation des pouvoirs (contre la tyrannie de l’Etat « PAR le peuple »

    Être libéral, c’est aussi se méfier de la démocratie directe ou absolue. Si le peuple souverain peut tout décider à la majorité (51%) il peut aussi voter des lois liberticides pour la minorité (49%). L’Etat « par le peuple » est donc à encadrer par des contre-pouvoirs, une Constitution et le respect des droits fondamentaux (comme la propriété privée et la liberté d’expression).

    • L’Etat minimum ou arbitre

    Le rôle de l’Etat n’est ni de guider le peuple, ni d’être l’outil de sa volonté permanente. L’Etat doit être un arbitre neutre qui garantit les règles du jeu (la justice, la sécurité, le respect des contrats) pour permettre aux individus, au marché, et à la société civile de s’auto-organiser librement.

    Pour approfondir ces notions rien de tel que de remonter aux sources et de relire Alexis de Tocqueville qui, dans son ouvrage « De la démocratie en Amérique » tranche le débat.

    Dans sa hantise de l’Etat « pour » le peuple, qu’il appelle le despotisme doux, il redoute un Etat qui se chargerait seul d’assurer la jouissance des citoyens, et de veiller sur leur sort, réduisant le peuple à n’être plus « qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger ».

    Dans sa hantise d’un Etat « par » le peuple il voit la tyrannie de la majorité, comprenant que le suffrage universel sans contre-pouvoir peut mener à l’écrasement des minorités et de la pensée originale par la masse.

    La solution ne réside ni dans la soumission à un Etat bienveillant, ni dans le vote permanent, mais plutôt dans la vitalité des associations locales, la décentralisation et l’indépendance de la justice.

    Qui seront les Alexis de Tocqueville d’aujourd’hui pour aider les candidats et nos dirigeants politiques à sortir du dilemme entre par et pour le peuple ?

    Serons-nous un troupeau d’animaux timides dirigés par un Etat berger ? Ou avons-nous envie d’autre chose ?

    On a encore huit mois pour y réfléchir…