• Se retrouver invité dans une équipe, un Comex, ou toute autre assemblée, pour une intervention ou une animation, un « séminaire », c’est l’occasion de sentir, à des détails parfois imperceptibles, si cette équipe est soudée, ou au contraire conflictuelle, ou mal alignée.

    Et bien sûr, dans toute équipe, il y a un leader, officiel si c’est le chef, ou bien naturel, comme un élément fédérateur que l’on repère assez vite.

    Ce qui me frappe dans ces équipes bien ajustées, c’est la conformité à un langage, des expressions, des règles implicites, un dialecte exclusif, que, en tant que non initié, on ne comprend pas toujours.

    Je retrouve les signes de ce qui fait une telle communauté en lisant le roman de François-Olivier rousseau, « La gare de Wannsee », qui a eu le Grand Prix du roman de l’Académie française en 1988.

     Derrière ce titre énigmatique se cache une plongée immersive dans le Berlin des années 1920-1930, où deux jeunes peintres suédois, Sven et Nils, viennent chercher la gloire au cœur d’une scène artistique bouillonnante.

    Au-delà de sa beauté littéraire, ce roman offre aussi une réflexion sur la création collective, le leadership et l’entrepreneuriat.

    Au bord du lac Wannsee, loin des académies officielles, se forme un petit cercle d’artistes : peintres désargentés, poètes excentriques, modèles et personnalités hautes en couleur. Ils vivent entre pensions modestes et ateliers de fortune, partagent expositions, scandales et ambitions.

    Ce n’est pas une école formelle, mais un écosystème vivant où la création émerge de la friction et de la complicité. Exactement comme une équipe fondatrice ou une communauté de créateurs dans le monde des affaires.

    Rousseau y décrit avec finesse la dynamique du groupe :

    « La claire conscience, en chacun d’entre nous, de participer d’une entité qui était à la fois nous tous ensemble, et un peu plus que cela : le groupe, qui relayait jusqu’à nos prédilections secrètes. Ce n’était pas que nous aliénions nos aspirations personnelles, ni le sentiment de notre individualité, mais il était le seul interlocuteur à qui nous voulions confier ces aspirations, en même temps que le cadre dans lequel notre unicité se révélait avec le plus d’éclat, sous la lumière du potentiel génie qu’on lui prêtait et dont même nos faiblesses, même nos travers ridicules, étaient interprétés comme de paradoxaux indices.

    Nous avions fondé une de ces sociétés d’admiration mutuelle, calfeutrée, étanche, indifférente à tout jugement extérieur, où l’on s’éclabousse soi-même de l’encens qu’on jette aux autres. Entre nous, nous ne parlions déjà plus la langue de tout le monde, mais un dialecte exclusif que notre complicité avait fabriqué. Il était truffé d’idiomes incompréhensibles aux non-initiés que nous échangions comme une monnaie vernaculaire sans contre-valeur externe. »

    On retrouve ici tout ce qui fait une équipe.

    Dans une startup ou un collectif créatif, le leader doit cultiver cette « entité supérieure » : un espace où l’individualité s’amplifie au contact des autres. Les faiblesses y deviennent des signes de singularité, les idées folles y sont encouragées. Ce « dialecte exclusif » que décrit Rousseau, c’est ce qu’on appellerait une culture interne, ces références, blagues et raccourcis que seuls les membres comprennent.

    La Gare de Wannsee nous rappelle que les plus belles aventures créatrices naissent rarement dans la solitude. Elles naissent dans des collectifs où l’on s’admire, se challenge et se comprend à demi-mot.

    Le leadership le plus puissant n’est pas celui qui impose une vision solitaire, mais celui qui fait émerger une entité collective plus grande que la somme des talents.

    Ce roman est une bonne porte pour nous interroger sur ce qui fait notre Wannsee, ce lieu, physique ou symbolique, cette culture qui nous permet de révéler notre meilleur et celui des autres.

    Et de nous interroger aussi sur ce qui constitue notre « dialecte exclusif » avec notre équipe.

  • La formule est célèbre. On l’attribue souvent à Isaac Newton, mais elle remonte en réalité au XIIe siècle, sous la plume de l’érudit Bernard de Chartres :

    « Nous sommes comme des nains assis sur des épaules de géants. Si nous voyons plus de choses et plus lointaines qu’eux, ce n’est pas à cause de la perspicacité de notre vue, ni de notre grandeur, c’est parce que nous sommes élevés par eux. »

    Cette métaphore pose les bases d’une saine relation intergénérationnelle en entreprise. Avant de vouloir révolutionner les processus ou contester la culture d’une organisation, encore faut-il en maîtriser les fondamentaux. On ne se hisse pas sur les épaules d’un géant d’un simple bond ; cela demande de l’effort, de l’écoute, et le respect du savoir-faire accumulé par les anciens.

    Mais l’inverse est tout aussi vrai.

    Reconnaître la stature de ceux qui nous ont précédés ne doit pas nous écraser. Être un « nain » dans un métier que l’on démarre n’est pas une condamnation à la soumission ou à l’effacement. C’est, au contraire, une formidable invitation à l’excitation de grandir. S’appuyer sur l’expérience des aînés doit servir de tremplin pour oser la créativité, pour aller voir là où leur regard ne pouvait pas encore porter.

    Je retrouve cette réflexion dans le roman La gare de Wannsee, où François-Olivier Rousseau fait tenir à son personnage de peintre, Sven Oxelhom, des propos sur la création et la transmission :

    « Mon talent s’est nourri des formes nouvelles que je voyais naître autour de moi. J’ai emprunté le génie de mes contemporains alors qu’il n’était encore qu’une étincelle, et j’en ai fait mon feu. […] De [mes dons], j’aurai fait le meilleur usage en devenant le suiveur hors pair dont le pas ne marque qu’un retard presque imperceptible sur le pas de celui qu’il imite, au point qu’à les voir cheminer ensemble, si proches, on peut se demander un instant lequel conduit l’autre… »

    Les organisations ont cruellement besoin de ces « suiveurs hors pair » : des collaborateurs capables de capter les signaux faibles, de s’approprier les meilleures pratiques des anciens, de les brasser, de les perfectionner et de les diffuser.

    François-Olivier Rousseau, à travers son personnage, invoque l’inspiration de maîtres multiples, source d’inspirations à mélanger et à brasser.

    « A défaut d’un maître unique, je m’en suis donné plusieurs. Je leur prodiguais les marques de mon enthousiasme juvénile et ils payaient l’hommage que je leur rendais par des conseils dont s’enrichissait mon savoir-faire ; sans se douter qu’ils étaient déjà engagés avec moi dans une compétition secrète et que je ne les admirais qu’en attendant de les dépasser. […] Suiveur, imitateur ou opportuniste visionnaire plutôt, trafiquant sans scrupule des inspirations que j’attrapais autour de moi, encore informes pour les façonner, les échanger, les brasser, j’en aurai perfectionné l’expression et je les aurai répandues. J’aurai servi l’art plus sûrement que bien des créateurs absolus qui le dévastent autant qu’ils le renouvellent… »

    Ce passage peut être lu comme une leçon de management déguisée en réflexion artistique. Le bon leader ou le jeune talent ne se contente pas d’imiter servilement. Il absorbe, brasse et transcende. Il choisit plusieurs maîtres et s’en nourrit sans complexe. L’admiration n’est pas soumission : c’est le carburant d’une compétition secrète et féconde.

    On peut aussi en tirer, en extrapolant, quelques règles pour devenir ce « suiveur hors pair » :

    – Lire :  les classiques du management, mais aussi le plus de diversité possible pour créer l’inspiration, sortir des certitudes. Et pas seulement demander à ChatGPT ou autre. Non pas pour appliquer des recettes, mais pour enrichir son regard.

    – Trouver des mentors multiples, comme le peintre de Rousseau, multiplier les sources d’inspiration évite la dépendance à un seul modèle.

    Pratiquer l’imitation créative : copier d’abord consciemment les meilleures pratiques, puis les tordre, les hybrider, les adapter au contexte nouveau. C’est ainsi que naissent les avancées durables.  

    De quoi réfléchir pour identifier les épaules des géants, et il y a des géants de toutes sortes, qui nous ont fait et qui nous font grandir (car cela ne s’arrête jamais finalement).

  • Pour comprendre les hommes de pouvoir, dans les entreprises comme dans les sphères politiques, l’Histoire et les romanciers apportent aussi des éclairages précieux. C’est le cas d’un personnage hors du commun, Charles Auguste Louis Joseph de Morny (plus connu sous le nom de Charles de Morny), et de la biographie que lui consacre Jean-Marie Rouart en 1995 dans Morny, un voluptueux au pouvoir, l’une de mes lectures d’été.

    Dès sa préface, Rouart révèle les ressorts intimes de sa fascination. Il évoque d’abord la bâtardise de Morny, qui « correspondait à mon idée du héros » et nourrit sa réflexion sur les esprits créateurs : ceux qui, par une forme de distance vis-à-vis de leurs origines, échappent à leur milieu et inventent leur destin. Mais il y a plus profond encore :

    « Mon intérêt pour Morny avait aussi une autre cause : il ressemblait aux personnages qui, comme romancier, m’ont toujours fasciné. Je n’ai jamais cessé de vouloir percer l’énigme de ces ambitieux dévorés par la passion malheureuse du pouvoir dont l’attrait, aussi fort et illusoire que l’amour, semble comme lui prétexte moins à des joies brèves qu’à des rêves et à des souffrances. Même désir d’illuminer sa vie par une source aléatoire, de s’y donner follement, de s’y consumer. La politique m’a surtout passionné sous le jour sombre et romantique de l’échec. »

    Charles de Morny incarne ce héros ambivalent. Fils adultérin de la reine Hortense et probablement petit-fils caché de Talleyrand, il transforme sa bâtardise en énergie créatrice et en liberté d’action. Militaire en Algérie, député orléaniste, il devient l’artisan central du coup d’État du 2 décembre 1851, ministre de l’Intérieur, puis président du Corps législatif. Toujours un peu en marge, il exerce le pouvoir avec un mélange rare de charme, de cynisme et de pragmatisme.

    Son parcours est d’une originalité saisissante. Il n’appartient pleinement ni à l’ancienne aristocratie ni au monde bourgeois émergent. Cette distance lui permet une lucidité et une flexibilité exceptionnelles.

    Elle nourrit aussi son libéralisme précurseur. Orléaniste de cœur au sein d’un régime bonapartiste, Morny pousse Napoléon III vers l’ouverture : soutien déterminant au tournant libéral de 1860, efforts de dialogue avec l’opposition. Dans un empire né d’un coup de force, il comprend que la durabilité du pouvoir passe par une modernisation contrôlée des libertés politiques et économiques.

    Mais c’est surtout son goût du pouvoir, viscéral et universel, qui fascine. Rouart dissèque cette passion dévorante, « comparable à l’amour dans son intensité illusoire » : une source d’illumination, de don de soi total, mais aussi de souffrances et de vanité. Morny unit sans contradiction volupté et ambition. Amateur de femmes, de luxe et de courses, il est également un homme d’affaires visionnaire : investisseur dans la sucrerie de Bourdon, spéculateur avisé sur les futurs boulevards haussmanniens, fondateur de Deauville (et de son champ de courses, avec le Prix Morny) et du Vésinet, promoteur des chemins de fer. « Morny est dans l’affaire » : cette simple rumeur suffit à attirer capitaux et autorisations. Chez lui, pouvoir politique et pouvoir économique se renforcent mutuellement.

    Cette quête effrénée de plaisirs et de puissance finit par le consumer. Rouart précise que sa mort en 1865, à seulement 53 ans, est en partie la conséquence des substances et pilules aphrodisiaques que son médecin lui prescrivait et qu’il consommait abondamment. Ce détail éclaire crûment le personnage : un voluptueux qui paie au prix fort son appétit de vie et de pouvoir.

    Au-delà du Second Empire, cette biographie offre une réflexion intemporelle sur les mécanismes du pouvoir. Elle montre comment l’ambition, la capacité à créer des réseaux, à anticiper les tendances économiques et à exercer une influence discrète restent des leviers décisifs, dans la politique comme dans le management contemporain. Elle rappelle que le pouvoir, souvent perçu comme rationnel, est aussi pulsionnel, illusoire et coûteux, parfois jusqu’à l’autodestruction. Dans un monde d’entreprises et d’organisations où les jeux d’influence, les coalitions et les stratégies personnelles continuent de façonner les trajectoires, Morny incarne un archétype toujours actuel : l’homme qui sait transformer son intelligence des réseaux et son appétit de puissance en action concrète, avec ses lumières et ses ombres tragiques.

    Une lecture qui enrichit durablement le regard sur les véritables ressorts du leadership et des dynamiques de pouvoir.

  • « Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. » On connaît cette célèbre formule de William Shakespeare. Elle m’est revenue en lisant le roman, L’Heure de gloire de François-Olivier Rousseau.

    C’est en effet un roman qui prend le microcosme du théâtre comme décor pour mieux ausculter la gigantesque comédie humaine et le grand théâtre des vanités sociales.

    En 1995, avec ce récit, à travers les souvenirs d’un narrateur au soir de sa vie, Rousseau ressuscite avec une précision chirurgicale les fastes, les travers et les bouleversements profonds du monde des lettres et des arts sur près d’un demi-siècle.

    Le roman s’articule autour de la figure de Bertrand Noval, un dramaturge bourgeois qui a connu son « heure de gloire » (c’est le titre) à la Belle Époque grâce au triomphe de sa pièce Le Connétable. Noval traverse les salons littéraires et les coulisses des théâtres parisiens de la fin du XIXe siècle, avant que le séisme de la Grande Guerre ne vienne balayer ce monde frivole. Échoué dans le tourbillon des Années Folles, confronté à l’avènement du surréalisme et du jazz, le dramaturge assiste impuissant à son propre déclassement. C’est cette trajectoire descendante, de la lumière des projecteurs à l’ombre de l’oubli, que le roman dépeint.

    Le cœur dramatique de cette chute se cristallise lors de la générale de sa nouvelle pièce, Plantefol. François-Olivier Rousseau y déploie un grand morceau de bravoure littéraire en disséquant l’anatomie d’un fiasco. Sur scène, le texte s’enlise et Noval subit la solitude absolue du créateur face au silence glacial de la salle. Le naufrage n’est pas qu’artistique, il est social.

    C’est l’occasion pour l’auteur de dresser une satire féroce de la presse théâtrale et des journalistes de l’époque. Dépeints comme une meute versatile et cynique, ces « faiseurs de rois » ne cherchent pas l’art, mais le mot d’esprit assassin qui brillera dans les salons le lendemain. Ceux qui encensaient Noval hier s’acharnent aujourd’hui sur son cadavre scriptural, illustrant la cruauté d’un milieu où la malveillance fait office de discernement.

    Au cœur de ce naufrage, la trahison la plus douloureuse vient de la scène elle-même : sentant le désastre imminent, l’acteur vedette Larsonnier choisit de sauver sa propre peau. Sur scène, le comportement de la troupe est crucial, mais c’est Larsonnier, l’acteur principal, qui signe l’arrêt de mort de la pièce. Sentant le vent du désastre tourner dans la salle, il choisit délibérément de rompre le pacte avec l’auteur. Plutôt que de défendre le texte de Noval avec le sérieux requis, il insuffle à son jeu un détachement comique, une ironie feinte. Par ce cabotinage désinvolte, Larsonnier envoie un signal clair au public et aux critiques : « Je sais que cette pièce est mauvaise, je ne suis pas dupe, je joue cela au second degré ». C’est une stratégie de survie individuelle particulièrement cruelle : pour sauver sa réputation de comédien et s’attirer la complicité de la salle, il sacrifie délibérément l’auteur et précipite le naufrage de l’œuvre.

    Par ce cabotinage désinvolte, il sacrifie l’auteur pour préserver sa propre réputation, transformant le drame en une bouffonnerie dont Noval reste la seule victime hébétée.

    Si cette déchéance est ancrée dans le Paris des Années Folles, elle résonne avec une universalité frappante qui dépasse le cadre théâtral. Les vicissitudes de Bertrand Noval préfigurent de manière saisissante les affres des dirigeants d’entreprises contemporains. Comme ces capitaines d’industrie portés aux nues par leurs succès passés, Noval commet l’erreur fatale de se laisser bercer par les compliments d’une cour de « béni-oui-oui », familiers des salons.

    Ce comportement trouve un écho saisissant dans les dynamiques de pouvoir au sein des comités de direction et des Comex. Le personnage de Larsonnier est la figure archétypale du top manager ou du bras droit opportuniste.

    Tant que le dirigeant enchaîne les succès, ce cadre exécute la stratégie avec zèle. Mais dès que le projet phare de l’entreprise (le Plantefol industriel) commence à battre de l’aile et que la crise menace, ce profil change radicalement de posture. Pour préserver son employabilité et sa réputation sur le marché, il commence à se désolidariser subtilement ,puis plus ouvertement, du patron. Dans les réunions cruciales ou les déjeuners feutrés avec les actionnaires, il adopte ce même « détachement ironique », laissant entendre à qui veut l’entendre qu’il n’adhère pas aux choix de la direction : « C’est le projet du PDG, j’applique les ordres mais je n’en pense pas moins ». En se désolidarisant du capitaine alors que le navire prend l’eau, le « Larsonnier de bureau » cherche à apparaître comme le recours lucide et épargné par le désastre, quitte à pousser le dirigeant vers la sortie.

    Prisonnier de sa réputation et du triomphe ancien du Le Connétable, le héros s’enferme dans un déni stratégique. Il n’écoute plus les signaux faibles d’un monde qui change et continue d’appliquer de vieilles recettes à un marché en pleine disruption. Le fiasco de Plantefol est le pendant artistique de la déchéance d’un grand patron : c’est le moment de vérité où l’ego s’effondre face à la réalité d’un public (ou de clients) qui a déjà tourné la page.

    Et dans ce naufrage managérial, le dirigeant voit surgir des figures semblables à l’acteur Larsonnier : ces cadres dirigeants et bras droits opportunistes qui, flairant la fin d’un règne, se désolidarisent subtilement du patron. Par un détachement calculé et des confidences feutrées aux actionnaires ou aux médias, ils lâchent le capitaine en plein vol pour préserver leur propre image de marque, prouvant que sur les planches comme dans les conseils d’administration et les Comex, la survie individuelle l’emporte toujours sur la loyauté.

    Les romans sont parfois, sans le savoir, des révélateurs de comportements universels, et des leçons de management.

  • Voici un mot que j’ai entendu deux fois récemment.

    Un dirigeant d’un groupe public : « Nous lançons un exercice de construction d’un récit pour le futur de notre environnement et de notre entreprise. Nous allons répartir en quatre chantiers : économie et démographie, décarbonation, souveraineté, transparence et ouverture ».

    Un organisateur d’un forum du futur : « Nous allons faire un spectacle qui sera un récit du futur ».

    Dans les deux démarches, il y aura probablement des documents écrits, mais pour moi, cette notion de récit fait référence à l’oral, car les récits sont d’abord écoutés avant d’être lus. Le récit, c’est ce que l’on raconte, comme l’odyssée d’Homère, ou les leçons de Socrate (qui n’a jamais écrit une seule ligne).

    Je lis ICI un texte du philosophe Walter Benjamin qui fait la différence entre l’information et le récit, ou ce qu’il appelle narration.  L’information, c’est l’immédiat directement consommable ; c’est court, et cela est aussi suivi d’explications. Le récit, au contraire, c’est ce qui exige du temps, il se déroule sur le temps long, il nous transforme progressivement. Il se déroule et n’a pas besoin d’explication. Il nous amène à réfléchir et à assimiler doucement le message qu’il transporte.

    Citons Walter Benjamin :

    « Chaque matin, on nous renseigne sur tout ce qui s’est passé à la surface du globe. Et cependant nous sommes pauvres en histoires surprenantes. Cela tient à ce qu’aucun événement n’arrive plus jusqu’à nous sans être accompagné d’explications. Autrement dit, à peu près rien de ce qui advient ne profite à la narration, presque tout sert à l’information. Pour une bonne part, l’art du narrateur tient à ce que l’histoire qu’il nous rapporte se passe de toute explication. A cet égard on peut considérer Leskov comme un maître du genre (qu’on songe à des récits comme la Fraude et l’Aigle blanc). L’extraordinaire, le merveilleux, est conté au lecteur avec la plus grande précision, mais l’événement ne lui est pas imposé dans ses connexions logiques. C’est à lui d’interpréter la chose comme il l’entend. Le récit acquiert de la sorte un champ d’oscillation qui manque à l’information. »

    Peut-être est on dans un temps où nous avons besoin de ce temps long pour mieux comprendre et décrypter le monde d’aujourd’hui et imaginer les possibles de celui qui nous attend. Pour sortir des notifications, des statistiques et des data, des flux continus et des contenus instantanés que nous scrollons sans toujours y faire la différence entre l’important et l’accessoire, nous avons le besoin d’histoires longues et qui mettent en perspectives tous les signaux qui nous impactent.

    Peut-être allons-nous voir renaître cette habitude du récit en 2026, dans nos entreprises et lieux de réflexion, pour aller chercher ce « champ d’oscillation ».

  • J’ai lu quelque part cette formule : « On ne choisit plus un expert sur son contenu, l’IA en produit à l’infini ,mais sur ce qu’il a vu et encaissé en vrai. La preuve par la blessure va remplacer la preuve par le LinkedIn bullshit. »

    Elle dit quelque chose de vrai qui peut inspirer tous ceux qui veulent convaincre et promouvoir leur expertise.

    Le Figaro publiait le 18 mai 2026 une longue enquête sur le vertige des écrivains face à l’IA. Une étude citée dans l’article est particulièrement explicite sur ce phénomène.

    L’université de Pittsburgh a soumis à des lecteurs, à l’aveugle, des poèmes de Shakespeare et Dickinson mélangés à des textes générés par IA. Résultat : ils ne savaient pas faire la différence. Mais dès qu’on leur révélait l’auteur, ils préféraient systématiquement les humains.

    Ce n’est donc pas le texte qui compte. C’est celui qui est au bout.

    « Le lecteur cherchera encore ce qu’aucune machine ne peut éprouver : qu’au bout de la phrase, quelqu’un a vraiment tremblé… et souffert. »

    Raphaël Doan, essayiste et haut fonctionnaire, parmi les premiers en France à avoir publiquement utilisé l’IA dans son écriture, va dans le même sens : « Les auteurs devront instaurer une relation de confiance avec leurs lecteurs, qui jugeront eux-mêmes s’il leur semble entendre la voix de l’auteur ou pas. »

    Entendre la voix. Pas lire les mots.

    L’IA a liquidé en quelques mois la valeur du contenu maîtrisé. Elle sait tout, formule mieux que la plupart, ne doute pas en public. Elle produit de la compétence pure, sans sueur, sans défaillance.

    Précisément : sans cicatrice.

    Car c’est là que se loge ce qu’elle ne peut structurellement pas faire. L’IA procède par calcul statistique. Ce calcul lui interdit de produire ce que le Figaro appelle « l’opacité, l’excès, la fissure », ces failles que l’on reconnaît dans la voix de quelqu’un qui a vraiment traversé quelque chose.

    Gaspard Koenig, interrogé aussi par Le Figaro, le formule avec une netteté qui tranche : « Je trouve insultant de publier une phrase qu’on n’a pas pensée, qui ne vient pas de soi et ne reflète pas notre intention. C’est une question de dignité. » Et il va plus loin : « Un sujet humain témoigne de sa singularité, de son intériorité à un autre par le langage et l’écriture. Si la parole vient de la masse, d’une simple corrélation statistique, dans un but purement utilitaire, la communication n’a plus d’intérêt humain. »

    La corrélation statistique ne souffre pas. Elle ne doute pas. Elle n’a rien traversé.

    Le diplôme, le titre, les cases cochées de l’expertise sur LinkedIn, tout cela certifiait une compétence abstraite. Mais la compétence abstraite est désormais disponible à l’infini, gratuitement, en quelques secondes.

    Ce qui reste rare : avoir été ébranlé et être resté debout. Avoir conseillé, s’être trompé, en avoir porté le poids. Avoir écrit depuis un endroit douloureux et vrai.

    La cicatrice est le seul diplôme que l’IA ne délivrera jamais.

    La blessure n’est plus un aveu de faiblesse à dissimuler dans une biographie LinkedIn soigneusement polie. Elle devient la seule certification que personne, aucune machine, aucun prompt, ne peut falsifier.

    Pas ce que vous savez. Ce que vous avez traversé.

    C’est ça, désormais, la preuve.

  • Le constat est flagrant : les commerces de proximité, et notamment les bistrots dans nos villages et villes rurales, sont en voie de disparition. On est passé d’environ 200 000 bistrots dans les années 1960 à seulement 35 000 aujourd’hui, soit une chute de plus de 80 %. Près de 59 % des communes rurales n’ont plus aucun commerce de proximité.

    Tout le monde le voit, et cela inspire les politiques pour faire des propositions. Mais voilà, pas les mêmes. Et c’est là que l’idéologie vient s’en mêler.

    Le 15 mai 2026, depuis un bistrot PMU de Loos-en-Gohelle (Pas-de-Calais), Marine Tondelier a présenté son « grand plan national de sauvegarde des cafés ». Sa solution ? Augmenter la TASCOM (Taxe sur les Surfaces Commerciales) qui pèse sur les grandes surfaces afin de dégager des recettes pour aider les communes à préserver les commerces locaux et les lieux de convivialité. En résumé : on taxe les gros pour sauver les petits.

    Cela rappelle la proposition de loi adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale le 10 mars 2025 par Guillaume Kasbarian, qui vise au contraire à assouplir drastiquement les conditions d’obtention de la licence IV pour faciliter l’ouverture de nouveaux bistrots dans les communes de moins de 3 500 habitants. Deux diagnostics communs, deux réponses radicalement opposées.

    Ces deux approches révèlent surtout deux visions du monde profondément différentes, presque antinomiques.

    D’un côté, la loi que Guillaume Kasbarian a fait voter incarne l’approche libérale : il fait confiance à la liberté individuelle et à l’initiative privée. Pour lui, le rôle de l’État n’est pas d’imposer des solutions par le haut, mais de supprimer les obstacles administratifs qui étouffent l’entrepreneuriat local. En assouplissant la licence IV, il parie sur les maires, les porteurs de projet et les habitants eux-mêmes pour redonner vie aux villages. C’est l’idée que la vitalité d’un territoire naît d’abord de la liberté d’entreprendre.

    De l’autre, Marine Tondelier défend une vision interventionniste et solidaire : le marché tel qu’il fonctionne aujourd’hui crée des inégalités et une concurrence déloyale. La solution passe donc par une régulation forte et une redistribution via la fiscalité. En augmentant la TASCOM sur les grandes surfaces, elle souhaite corriger les déséquilibres du système et financer collectivement le maintien des commerces de proximité. Pour elle, la solidarité et la justice sociale priment sur la liberté économique pure.

    Pour les libéraux, la liberté n’est pas seulement un slogan : c’est un principe fondamental. Elle suppose que l’individu (ou le maire, ou l’entrepreneur) est le mieux placé pour savoir ce qui convient à son territoire. L’État a pour rôle de garantir les règles du jeu (sécurité, propriété, contrats) sans chercher à orienter ou à corriger en permanence par des taxes et des subventions. Cette philosophie s’inscrit directement dans la lignée des grands penseurs libéraux français du XIXe siècle, et notamment de Frédéric Bastiat.

    Bastiat, dans son célèbre pamphlet La Loi (1850), mettait déjà en garde contre l’État qui, sous prétexte de solidarité ou de protection, finit par spolier les uns pour favoriser les autres. Il dénonçait la « spoliation légale » : utiliser la loi pour prendre aux uns (ici les grandes surfaces) ce qui leur appartient afin de le redistribuer selon des critères politiques. Pour Bastiat, la véritable solidarité naît de la libre coopération entre individus, et non d’une contrainte fiscale imposée d’en haut.

    Ainsi, derrière ce débat technique sur les bistrots ruraux se cache une opposition philosophique vieille de plus de 170 ans : faut-il libérer les énergies ou corriger les déséquilibres par la puissance publique ?

    La politique, c’est aussi dans les bistrots que ça se passe !

    Santé !

  • On a pu croire que les jeunes allaient tous vouloir se lancer à corps et cœur perdus dans la nouvelle révolution de l’intelligence artificielle, les LLM, ChatGPT et tous les autres.

    Eh bien, ce n’est pas si sûr, du moins pour ceux que l’on appelle la Gen Z, ceux nés à la fin des années 90 et après.

    En effet, plusieurs études récentes, comme ICI, semblent démontrer un mouvement de rébellion croissant contre l’IA au sein de la génération Z.

    Selon un sondage Gallup récent, seulement 18 % des Gen Z se disent « optimistes » vis-à-vis de l’IA (baisse de 9 points par rapport à 2025).

    Et 44 % des jeunes travailleurs interrogés disent saboter activement la stratégie IA de leur entreprise (refus d’utiliser les outils, saisie d’informations sensibles dans les chatbots, etc.).

    Ce que rejettent ces jeunes, ce n’est pas la technologie elle-même, mais ce qu’ils considèrent comme une menace directe sur l’emploi (et surtout le leur, qui leur fait craindre que l’IA ne va pas les aider, mais les remplacer), mais aussi l’éducation et la pensée humaine.

    C’est la crainte qu’à force de trop se faire absorber par l’IA et de dépendre d’elle en tout, leur propre cerveau va en subir des conséquences graves qui les rendront inaptes.

    C’est ce que l’on appelle le « cognitive offloading » : déléguer sa réflexion à l’IA.

    C’est ainsi que certains étudiants et écoles revendiquent de ne pas laisser entrer trop d’IA dans l’éducation, pour préserver les lieux d’éducation comme le dernier endroit où l’on peut encore développer et protéger la pensée humaine et critique.

    L’Enquête Gallup / Walton Family Foundation / GSV Ventures (avril 2026) est la référence principale. Elle porte sur plus de 1 500 jeunes de 14 à 29 ans.

    • Excitation vis-à-vis de l’IA : chute de 36 % à 22 % en un an.
    • Espoir: chute à 18 % (-9 points).
    • Colère : hausse à 31 % (+9 points). L’utilisation reste stable (environ 50 % l’utilisent au moins une fois par semaine), mais les sentiments deviennent plus négatifs, même chez les utilisateurs quotidiens.

    Ce n’est donc pas un rejet irrationnel de la technologie, mais une réaction pragmatique et en colère face à une disruption mal gérée qui touche directement leur entrée dans la vie adulte. La Gen Z est la première génération à vivre pleinement les promesses et les dégâts immédiats de l’IA générative.

    C’est pourquoi les milieux éducatifs commencent à s’interroger sur les meilleures manières d’éduquer les nouvelles générations, en profitant quand c’est utile de l’IA, mais en protégeant aussi la formation des esprits.

    Ces réflexions apparaissent déjà dans les universités américaines, et commencent à préoccuper aussi les milieux éducatifs en France.

    Il ne s’agit plus du tout d’interdire l’utilisation de l’IA, et de la sanctionner, comme on l’a vu dans les années 2023 – 2024, mais d’adapter l’enseignement avec de nouvelles méthodes : Beaucoup d’établissements déplacent l’accent des productions finales (dissertations, rapports) vers les processus de pensée (raisonnement en classe, oraux, portfolios, drafts intermédiaires, journaux de réflexion). Les étudiants doivent souvent documenter leurs prompts IA, expliquer leur valeur ajoutée et justifier leurs choix. Cela vise à contrer le phénomène de « cognitive offloading ».

    Parmi les expériences connues :

    • Classes ou espaces « AI-free » : Certains professeurs déclarent leurs cours entièrement sans IA pour préserver la lecture profonde, l’écriture manuscrite, les discussions orales ou les examens papier. Exemples : cours de littérature, philosophie ou histoire où l’on insiste sur la pensée originale et la lenteur.
    • Apprentissage sans IA : À Jackson State University (États-Unis), un groupe de travail dédié explore explicitement la création d’environnements d’apprentissage sans IA pour favoriser les connexions humaines, les examens oraux et les outils traditionnels. Ce n’est pas « anti-IA
    • Approches hybrides : Sessions ou évaluations sans IA alternées avec des usages encadrés (ex. : brainstorming IA puis travail autonome ; quizzes sans outil après préparation avec IA). Des modèles comme « Human-AI-Human » ou des périodes « retrieval practice » (rappel sans aide) sont testés.

    Avec l’IA, les enseignants ont compris que les productions finales (dissertations, rapports finis) sont devenues trop faciles à générer ou améliorer avec l’IA. Les établissements se concentrent donc sur le parcours : comment l’étudiant a raisonné, itéré, critiqué et intégré (ou non) l’IA. Cela rend visible l’engagement cognitif réel et décourage la passivité.

    On va ainsi demander, par exemple, aux étudiants de donner la liste des prompts qu’ils ont utilisés, et comment.

    Autre évolution : Forte augmentation des examens oraux (« oral defenses ») et présentations où l’étudiant doit expliquer son travail en direct.

    En France, Sciences Po a récemment structuré sa doctrine IA :

    • Les étudiants doivent documenter leur usage de l’IA : détailler les étapes, outils utilisés et adopter une démarche réflexive.
    • Évolution des modalités d’évaluation : formats classiques (devoirs sur table, oraux) + formats hybrides (analyses comparatives IA/humain, travaux augmentés avec réflexion critique).
    • L’évaluation valorise la problématisation, l’argumentation et la pensée personnelle. Les enseignants sont accompagnés pour tester de nouveaux formats (Institut des compétences et de l’innovation).

    Après une étape d’euphories ou d’interdictions, on est peut-être enfin en train de passer à une étape d’utilisation de l’IA…intelligente.

    En formant ainsi les jeunes qui vont entrer, ou qui viennent d’entrer, dans le monde du travail, et en étant attentifs à leurs peur de devenir des idiots sur pattes, ceux-ci seront peut-être ceux avec des cerveaux qui pensent, au milieu de certains de leurs seniors, et de la génération Y qui les a précédés, qui auront perdu le sens critique en s’abrutissant de ChatGPT et autres LLM sans parachute. Ceux-là aussi vont devoir se (re) former à la pensée humaine, peut-être.

    A suivre.

  • En ce mois de mai, avec plein de jours fériés, c’est le sujet des propositions : les jours fériés.

    Il y a ceux qui veulent que le 1er mai soit férié, mais qu’on puisse y travailler, et ouvrir les magasins (pas encore les entreprises, sauf le rail, l’électricité et d’autres, mais pas trop). Il y en a qui avaient même penser supprimer des jours fériés (l’idée géniale de François Bayrou, pas encore reprise, mais qui sait).

    Et puis, il y a ceux qui aiment tellement les jours fériés qu’ils aimeraient en rajouter d’autres. C’est la proposition de Thomas Portes, député LFI. Il voudrait en rajouter sept nouveaux :

    • le 16 janvier, en référence à la publication en 1982 de l’ordonnance généralisant la cinquième semaine de congés payés. « Cela fait donc 44 ans que les salariés de France n’ont pas bénéficié de davantage de congés payés », justifie le groupe présidé par Mathilde Panot ; 
    • le 4 février, en commémoration du vote en 1794, par la Convention nationale, de l’abolition de l’esclavage dans toutes les colonies françaises ; 
    • le 18 mars« en l’honneur de la Commune de Paris et en hommage aux morts de la répression pendant la Semaine Sanglante », qui s’est déroulée du 21 au 28 mai 1871 ;
    • le 26 juin, en mémoire « de la sanglante répression qui s’est abattue » sur « les ouvriers mobilisés lors des journées de juin 1848 », qui « symbolisent la rupture de l’oligarchie française avec le projet d’une République sociale et émancipatrice » 
    • le 30 juillet, afin de « célébrer les amitiés ». « L’amitié est une notion politique au potentiel révolutionnaire », écrit La France insoumise, qui ajoute que « les relations amicales doivent être célébrées parce qu’elles favorisent l’épanouissement individuel et l’expression de la solidarité » ;
    • le 4 août, en référence au vote en 1789, par l’Assemblée nationale, de l’abolition des privilèges féodaux des nobles et des membres du clergé ; 
    • le 22 septembre« en l’honneur de la proclamation de la Première République », avec l’objectif de « valoriser ce moment marquant de notre histoire commune, qui marqua le début de la fin de siècles d’oppression féodale ». 

    On le remarque : Aucun de ces nouveaux jours fériés ne fait référence à une fête religieuse. C’est que du pur laïc, sans l’Eglise. Et un rappel à ces temps glorieux de moments révolutionnaires de la France.

    Voilà des innovations audacieuses. Car, si les hommes ne peuvent rien contre le temps qui s’écoule, ils peuvent ajuster et triturer le calendrier, les jours fériés et les autres. Et y mettre les bons symboles.

    Ces propositions de LFI pourraient nous rappeler des propositions encore plus audacieuses comme celle du 20 septembre 1793, par le député de la Montagne, Gilbert Romme, mathématicien de profession. Pour lui, l’évidence, c’est que l’Eglise impose trop de son autorité au temps, et, en cette période révolutionnaire, l’Eglise, on n’en veut plus. Alors, ces fêtes religieuses, Noël et Pâques, ça suffit. Et aussi cette idée du dimanche, tous les sept jours, le jour du Seigneur, non mais allons ! Sans parler de tous ces saints qui encombrent le calendrier.

    Il fait adopter son nouveau calendrier, le calendrier républicain, avec l’aide d’un autre député au nom fleuri de Fabre d’Eglantine. Il doit ce nom à sa victoire aux jeux Floraux de Toulouse, où il a reçu l’églantine d’or, qu’il a ajouté à son nom à cette occasion. C’est aussi lui qui est l’auteur d’une chanson célèbre, encore aujourd’hui, « Il pleut, il pleut, bergère, rentre tes blancs moutons… ».

    Ce calendrier démarre à la fondation de la République, le 22 septembre 1792. Il va comporter douze mois égaux de trente jours, mais en bon mathématicien, le député y ajoute, pour compléter l’année, cinq jours qui n’appartiennent donc à aucun mois, et donc appelés « jours complémentaires ».

    Autre innovation, la Convention étant contre toute astrologie, il s’agit d’abandonner la nomenclature planétaire des jours de la semaine (c’est comme ça en effet que la Lune, Mars, Mercure, Jupiter, Vénus, sont à la source de nos lundi, mardi, mercredi, jeudi et vendredi. Pour les deux derniers jours, l’Eglise revient avec le jour du Sabbat et le jour du Seigneur). Donc on va découper le mois en décades et proposer de nouveaux noms de mois. C’est Fabre d’Eglantine qui trouve des images colorées, qui seront accessibles à la masse du peuple.

    Alors, pour les jours de la décade, il fait adopter les termes de primidi, duodi, tridi, quartidi, quintidi, sextidi, septidi, octidi nonidi et décadi. Ça a du chic, non ?

    Et pour les mois, l’idée est d’indiquer d’un seul coup, la saison, la température et l’état de la végétation : vendémiaire, brumaire, frimaire en automne ; nivôse, pluviôse, ventôse en hiver ; germinal, floréal, prairial au printemps ; messidor, thermidor, fructidor en été.

    Restent les cinq jours complémentaires pour terminer l’année. On les appellera les « sans-culottides ». Ce seront des jours fériés, destinés à célébrer les fêtes républicaines de la Vertu, du Génie, du Travail, de l’Opinion et des Récompenses. Sous le Directoire, on y ajoutera les fêtes commémoratives de la Révolution, en mélangeant un peu l’ancien et le nouveau calendrier : le 14 juillet, prise de la Bastille ; le 10 août, constitution de la Commune insurrectionnelle de Paris ; le 1er vendémiaire, jour de l’an républicain ; le 21 janvier, anniversaire de l’exécution du tyran ; le 9 thermidor, la fin de la Terreur par la Révolution triomphante.

    Et pour oublier les saints, on va plutôt mettre en avant la culture et les animaux domestiques bien plus utiles. Ainsi l’Epiphanie, la Toussaint, la Nativité de la Vierge et l’Annonciation vont être remplacés par la poule, les salsifis, les noisettes et la pierre à chaux. Le dimanche, lui, a disparu dans le décadi. Finie la semaine. Tous les décadis de l’année seront consacrés à des fêtes qui auront pour devoir de « faire chérir la nature et les vertus sociales » par tous les citoyens.

    Gilbert Romme et Fabre d’Eglantine ont réussi à faire voter avec enthousiasme ce nouveau merveilleux calendrier. Il durera un peu plus de treize ans. Et puis, Napoléon changera encore l’Histoire. Le 1er janvier 1806, 11 nivôse an XIV, le calendrier grégorien est remis en usage dans tout l’Empire français.

    En revanche, Thomas Portes et les députés de LFI ont eu moins de chances ; leur proposition de nouveaux jours fériés, dans le même esprit, n’est pas passée à l’Assemblée nationale (Pas encore…).

    (NOTA : J »ai retrouvé cette histoire – celle de 1793, pas celle de LFI – dans le roman de Jean d’Ormesson, « La douane de mer »).

  • Le passé ou l’avenir, voilà une question stratégique.

    Le passé, c’était mieux avant, pour certains.

    L’avenir, ce sera pire, avec le changement climatique, ou bien ce sera de mieux en mieux, avec le progrès et les technologies.

    Mais le passé, c’est aussi mieux s’inspirer pour l’avenir, comme cette citation de Churchill qu’on entend partout dès qu’on parle de ces sujets : « Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur ».

    Jean d’Ormesson est mort en 2017, mais il avait déjà commencé son livre « La douane de mer », en 1993, par : « Le 26 juin, un peu avant midi, il m’est arrivé quelque chose que je n’oublierai plus : je suis mort ».

    Cela s’appelle « la douane de mer » car cet épisode se passe justement sur un bateau, face à la douane de mer, à Venise. Je soupçonne Jean d’Ormesson d’avoir choisi ce lieu pour avoir le plaisir de donner ce titre à son ouvrage. Car il n’est pas vraiment question de Venise. Ce roman imagine que l’esprit de ce mort rencontre un autre esprit, venu d’une contrée lointaine de l’Univers, qu’il appelle Urql, et qui ne sait rien de la planète Terre. Et la rencontre de ces deux esprits, O (c’est l’auteur) et A, c’est l’esprit d’ailleurs, va être l’occasion d’écrire ensemble un rapport, pendant trois jours, pour pouvoir expliquer aux habitants de Urql ce que sont les hommes et ce qu’est la vie sur Terre.

    Voilà l’occasion pour Jean d’Ormesson de se livrer à des digressions infinies pour éduquer A.

    Et il aborde justement, le deuxième jour, ce sujet du passé et de l’avenir. De manière très savoureuse.

    Il appelle ça les deux monstres.

    Ah bon ?

    « Le premier est l’avenir. On le dirait devant nous. L’autre est le passé. On le dirait derrière nous. Depuis l’instant où il arrive au monde, dès sa naissance ou peut-être dès la conception – et le débat est loin d’être sans importance – chaque homme a un passé. Jusqu’à l’instant où il meure, et qui marque pour lui la fin de tout avenir dans l’espace et le temps, chaque homme a un futur. Tout au long de leur vie, et du haut de leur présent, les hommes ont un passé et ils ont un avenir. Et les deux monstres, entre eux, se déchirent le présent ».

    Mais lequel de ces deux monstres, demande A, est-il le plus menaçant ?

    Réponse évidente ; c’est bien sûr l’avenir qui est le plus menaçant.

    « L’avenir est le lieu de l’attente, mais aussi des périls. Le passé est un cimetière où les morts enterrent les morts ».

    Car c’est dans l’avenir que tout se joue.

    « Du passé montent des images, des souvenirs, des regrets, des remords qui finissent par se fondre dans la mélancolie et dans la nostalgie des univers disparus : une sorte de douceur morte et de charme désuet. L’avenir est plus viril, et presque militaire : il réveille les troupes au son du fifre et du tambour, il sonne la charge, il marche au combat sous des drapeaux déployés. Il est plein d’espérances. Et aussi de menaces ».

    Les deux monstres sont genrés :

    « Le passé est du côté du soir, des femmes », alors que « L’avenir est du côté du matin, des hommes ».

    On pourrait en conclure que le passé est celui qui dort, et l’avenir celui qui bouillonne.

    « On s’agite dans l’avenir, on est riches dans l’avenir, on est heureux dans l’avenir ».

    « Dans l’affrontement des deux monstres que contemple le prisonnier des fenêtres de sa cellule de l’éternel présent, c’est l’avenir qui est vaincu. C’est le passé qui triomphe ».

    Car « D’un côté, le passé du monde et le nôtre ne cesse jamais de s’accroître et, de l’autre, la durée de l’avenir, quelque indéterminée qu’elle puisse être, ne cesse jamais de se réduire. ».

    Rien de plus faux !

    L’avenir ne fait que reculer devant l’invasion du passé.

    « Ce n’est pas l’avenir, c’est le passé qui nous submerge. Dans la lutte à mort entre les deux dragons, le monstre menaçant, ce n’est plus l’avenir. C’est le passé ».

    Mais que reste-t-il alors de liberté pour les hommes ?

    « La liberté ne s’exerce que sur la mince ligne de rencontre entre le passé et l’avenir ».

    « Le propre du passé, c’est que la liberté n’y a plus cours. Le passé est un monstre froid dont aucun élément ne peut plus être modifié. Tu as encore le droit, à la rigueur, d’en transformer le sens en agissant sur l’avenir. Mais tu n’as plus le pouvoir de rien changer à sa structure ni aux évènements qui l’ont constitué ».

    Pourtant, ce passé qui dévore n’est pas roi. Il n’a aucun pouvoir. Mais que peut le passé sur l’avenir alors ?

    « Tout ce qu’il est capable de faire, car il n’y a pas d’avenir qui ne soit commandé par le passé, c’est d’empêcher l’avenir d’être n’importe quoi ».

    D’Ormesson rejoint Churchill.