• J’ai lu quelque part cette formule : « On ne choisit plus un expert sur son contenu, l’IA en produit à l’infini ,mais sur ce qu’il a vu et encaissé en vrai. La preuve par la blessure va remplacer la preuve par le LinkedIn bullshit. »

    Elle dit quelque chose de vrai qui peut inspirer tous ceux qui veulent convaincre et promouvoir leur expertise.

    Le Figaro publiait le 18 mai 2026 une longue enquête sur le vertige des écrivains face à l’IA. Une étude citée dans l’article est particulièrement explicite sur ce phénomène.

    L’université de Pittsburgh a soumis à des lecteurs, à l’aveugle, des poèmes de Shakespeare et Dickinson mélangés à des textes générés par IA. Résultat : ils ne savaient pas faire la différence. Mais dès qu’on leur révélait l’auteur, ils préféraient systématiquement les humains.

    Ce n’est donc pas le texte qui compte. C’est celui qui est au bout.

    « Le lecteur cherchera encore ce qu’aucune machine ne peut éprouver : qu’au bout de la phrase, quelqu’un a vraiment tremblé… et souffert. »

    Raphaël Doan, essayiste et haut fonctionnaire, parmi les premiers en France à avoir publiquement utilisé l’IA dans son écriture, va dans le même sens : « Les auteurs devront instaurer une relation de confiance avec leurs lecteurs, qui jugeront eux-mêmes s’il leur semble entendre la voix de l’auteur ou pas. »

    Entendre la voix. Pas lire les mots.

    L’IA a liquidé en quelques mois la valeur du contenu maîtrisé. Elle sait tout, formule mieux que la plupart, ne doute pas en public. Elle produit de la compétence pure, sans sueur, sans défaillance.

    Précisément : sans cicatrice.

    Car c’est là que se loge ce qu’elle ne peut structurellement pas faire. L’IA procède par calcul statistique. Ce calcul lui interdit de produire ce que le Figaro appelle « l’opacité, l’excès, la fissure », ces failles que l’on reconnaît dans la voix de quelqu’un qui a vraiment traversé quelque chose.

    Gaspard Koenig, interrogé aussi par Le Figaro, le formule avec une netteté qui tranche : « Je trouve insultant de publier une phrase qu’on n’a pas pensée, qui ne vient pas de soi et ne reflète pas notre intention. C’est une question de dignité. » Et il va plus loin : « Un sujet humain témoigne de sa singularité, de son intériorité à un autre par le langage et l’écriture. Si la parole vient de la masse, d’une simple corrélation statistique, dans un but purement utilitaire, la communication n’a plus d’intérêt humain. »

    La corrélation statistique ne souffre pas. Elle ne doute pas. Elle n’a rien traversé.

    Le diplôme, le titre, les cases cochées de l’expertise sur LinkedIn, tout cela certifiait une compétence abstraite. Mais la compétence abstraite est désormais disponible à l’infini, gratuitement, en quelques secondes.

    Ce qui reste rare : avoir été ébranlé et être resté debout. Avoir conseillé, s’être trompé, en avoir porté le poids. Avoir écrit depuis un endroit douloureux et vrai.

    La cicatrice est le seul diplôme que l’IA ne délivrera jamais.

    La blessure n’est plus un aveu de faiblesse à dissimuler dans une biographie LinkedIn soigneusement polie. Elle devient la seule certification que personne, aucune machine, aucun prompt, ne peut falsifier.

    Pas ce que vous savez. Ce que vous avez traversé.

    C’est ça, désormais, la preuve.

  • Le constat est flagrant : les commerces de proximité, et notamment les bistrots dans nos villages et villes rurales, sont en voie de disparition. On est passé d’environ 200 000 bistrots dans les années 1960 à seulement 35 000 aujourd’hui, soit une chute de plus de 80 %. Près de 59 % des communes rurales n’ont plus aucun commerce de proximité.

    Tout le monde le voit, et cela inspire les politiques pour faire des propositions. Mais voilà, pas les mêmes. Et c’est là que l’idéologie vient s’en mêler.

    Le 15 mai 2026, depuis un bistrot PMU de Loos-en-Gohelle (Pas-de-Calais), Marine Tondelier a présenté son « grand plan national de sauvegarde des cafés ». Sa solution ? Augmenter la TASCOM (Taxe sur les Surfaces Commerciales) qui pèse sur les grandes surfaces afin de dégager des recettes pour aider les communes à préserver les commerces locaux et les lieux de convivialité. En résumé : on taxe les gros pour sauver les petits.

    Cela rappelle la proposition de loi adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale le 10 mars 2025 par Guillaume Kasbarian, qui vise au contraire à assouplir drastiquement les conditions d’obtention de la licence IV pour faciliter l’ouverture de nouveaux bistrots dans les communes de moins de 3 500 habitants. Deux diagnostics communs, deux réponses radicalement opposées.

    Ces deux approches révèlent surtout deux visions du monde profondément différentes, presque antinomiques.

    D’un côté, la loi que Guillaume Kasbarian a fait voter incarne l’approche libérale : il fait confiance à la liberté individuelle et à l’initiative privée. Pour lui, le rôle de l’État n’est pas d’imposer des solutions par le haut, mais de supprimer les obstacles administratifs qui étouffent l’entrepreneuriat local. En assouplissant la licence IV, il parie sur les maires, les porteurs de projet et les habitants eux-mêmes pour redonner vie aux villages. C’est l’idée que la vitalité d’un territoire naît d’abord de la liberté d’entreprendre.

    De l’autre, Marine Tondelier défend une vision interventionniste et solidaire : le marché tel qu’il fonctionne aujourd’hui crée des inégalités et une concurrence déloyale. La solution passe donc par une régulation forte et une redistribution via la fiscalité. En augmentant la TASCOM sur les grandes surfaces, elle souhaite corriger les déséquilibres du système et financer collectivement le maintien des commerces de proximité. Pour elle, la solidarité et la justice sociale priment sur la liberté économique pure.

    Pour les libéraux, la liberté n’est pas seulement un slogan : c’est un principe fondamental. Elle suppose que l’individu (ou le maire, ou l’entrepreneur) est le mieux placé pour savoir ce qui convient à son territoire. L’État a pour rôle de garantir les règles du jeu (sécurité, propriété, contrats) sans chercher à orienter ou à corriger en permanence par des taxes et des subventions. Cette philosophie s’inscrit directement dans la lignée des grands penseurs libéraux français du XIXe siècle, et notamment de Frédéric Bastiat.

    Bastiat, dans son célèbre pamphlet La Loi (1850), mettait déjà en garde contre l’État qui, sous prétexte de solidarité ou de protection, finit par spolier les uns pour favoriser les autres. Il dénonçait la « spoliation légale » : utiliser la loi pour prendre aux uns (ici les grandes surfaces) ce qui leur appartient afin de le redistribuer selon des critères politiques. Pour Bastiat, la véritable solidarité naît de la libre coopération entre individus, et non d’une contrainte fiscale imposée d’en haut.

    Ainsi, derrière ce débat technique sur les bistrots ruraux se cache une opposition philosophique vieille de plus de 170 ans : faut-il libérer les énergies ou corriger les déséquilibres par la puissance publique ?

    La politique, c’est aussi dans les bistrots que ça se passe !

    Santé !

  • On a pu croire que les jeunes allaient tous vouloir se lancer à corps et cœur perdus dans la nouvelle révolution de l’intelligence artificielle, les LLM, ChatGPT et tous les autres.

    Eh bien, ce n’est pas si sûr, du moins pour ceux que l’on appelle la Gen Z, ceux nés à la fin des années 90 et après.

    En effet, plusieurs études récentes, comme ICI, semblent démontrer un mouvement de rébellion croissant contre l’IA au sein de la génération Z.

    Selon un sondage Gallup récent, seulement 18 % des Gen Z se disent « optimistes » vis-à-vis de l’IA (baisse de 9 points par rapport à 2025).

    Et 44 % des jeunes travailleurs interrogés disent saboter activement la stratégie IA de leur entreprise (refus d’utiliser les outils, saisie d’informations sensibles dans les chatbots, etc.).

    Ce que rejettent ces jeunes, ce n’est pas la technologie elle-même, mais ce qu’ils considèrent comme une menace directe sur l’emploi (et surtout le leur, qui leur fait craindre que l’IA ne va pas les aider, mais les remplacer), mais aussi l’éducation et la pensée humaine.

    C’est la crainte qu’à force de trop se faire absorber par l’IA et de dépendre d’elle en tout, leur propre cerveau va en subir des conséquences graves qui les rendront inaptes.

    C’est ce que l’on appelle le « cognitive offloading » : déléguer sa réflexion à l’IA.

    C’est ainsi que certains étudiants et écoles revendiquent de ne pas laisser entrer trop d’IA dans l’éducation, pour préserver les lieux d’éducation comme le dernier endroit où l’on peut encore développer et protéger la pensée humaine et critique.

    L’Enquête Gallup / Walton Family Foundation / GSV Ventures (avril 2026) est la référence principale. Elle porte sur plus de 1 500 jeunes de 14 à 29 ans.

    • Excitation vis-à-vis de l’IA : chute de 36 % à 22 % en un an.
    • Espoir: chute à 18 % (-9 points).
    • Colère : hausse à 31 % (+9 points). L’utilisation reste stable (environ 50 % l’utilisent au moins une fois par semaine), mais les sentiments deviennent plus négatifs, même chez les utilisateurs quotidiens.

    Ce n’est donc pas un rejet irrationnel de la technologie, mais une réaction pragmatique et en colère face à une disruption mal gérée qui touche directement leur entrée dans la vie adulte. La Gen Z est la première génération à vivre pleinement les promesses et les dégâts immédiats de l’IA générative.

    C’est pourquoi les milieux éducatifs commencent à s’interroger sur les meilleures manières d’éduquer les nouvelles générations, en profitant quand c’est utile de l’IA, mais en protégeant aussi la formation des esprits.

    Ces réflexions apparaissent déjà dans les universités américaines, et commencent à préoccuper aussi les milieux éducatifs en France.

    Il ne s’agit plus du tout d’interdire l’utilisation de l’IA, et de la sanctionner, comme on l’a vu dans les années 2023 – 2024, mais d’adapter l’enseignement avec de nouvelles méthodes : Beaucoup d’établissements déplacent l’accent des productions finales (dissertations, rapports) vers les processus de pensée (raisonnement en classe, oraux, portfolios, drafts intermédiaires, journaux de réflexion). Les étudiants doivent souvent documenter leurs prompts IA, expliquer leur valeur ajoutée et justifier leurs choix. Cela vise à contrer le phénomène de « cognitive offloading ».

    Parmi les expériences connues :

    • Classes ou espaces « AI-free » : Certains professeurs déclarent leurs cours entièrement sans IA pour préserver la lecture profonde, l’écriture manuscrite, les discussions orales ou les examens papier. Exemples : cours de littérature, philosophie ou histoire où l’on insiste sur la pensée originale et la lenteur.
    • Apprentissage sans IA : À Jackson State University (États-Unis), un groupe de travail dédié explore explicitement la création d’environnements d’apprentissage sans IA pour favoriser les connexions humaines, les examens oraux et les outils traditionnels. Ce n’est pas « anti-IA
    • Approches hybrides : Sessions ou évaluations sans IA alternées avec des usages encadrés (ex. : brainstorming IA puis travail autonome ; quizzes sans outil après préparation avec IA). Des modèles comme « Human-AI-Human » ou des périodes « retrieval practice » (rappel sans aide) sont testés.

    Avec l’IA, les enseignants ont compris que les productions finales (dissertations, rapports finis) sont devenues trop faciles à générer ou améliorer avec l’IA. Les établissements se concentrent donc sur le parcours : comment l’étudiant a raisonné, itéré, critiqué et intégré (ou non) l’IA. Cela rend visible l’engagement cognitif réel et décourage la passivité.

    On va ainsi demander, par exemple, aux étudiants de donner la liste des prompts qu’ils ont utilisés, et comment.

    Autre évolution : Forte augmentation des examens oraux (« oral defenses ») et présentations où l’étudiant doit expliquer son travail en direct.

    En France, Sciences Po a récemment structuré sa doctrine IA :

    • Les étudiants doivent documenter leur usage de l’IA : détailler les étapes, outils utilisés et adopter une démarche réflexive.
    • Évolution des modalités d’évaluation : formats classiques (devoirs sur table, oraux) + formats hybrides (analyses comparatives IA/humain, travaux augmentés avec réflexion critique).
    • L’évaluation valorise la problématisation, l’argumentation et la pensée personnelle. Les enseignants sont accompagnés pour tester de nouveaux formats (Institut des compétences et de l’innovation).

    Après une étape d’euphories ou d’interdictions, on est peut-être enfin en train de passer à une étape d’utilisation de l’IA…intelligente.

    En formant ainsi les jeunes qui vont entrer, ou qui viennent d’entrer, dans le monde du travail, et en étant attentifs à leurs peur de devenir des idiots sur pattes, ceux-ci seront peut-être ceux avec des cerveaux qui pensent, au milieu de certains de leurs seniors, et de la génération Y qui les a précédés, qui auront perdu le sens critique en s’abrutissant de ChatGPT et autres LLM sans parachute. Ceux-là aussi vont devoir se (re) former à la pensée humaine, peut-être.

    A suivre.

  • En ce mois de mai, avec plein de jours fériés, c’est le sujet des propositions : les jours fériés.

    Il y a ceux qui veulent que le 1er mai soit férié, mais qu’on puisse y travailler, et ouvrir les magasins (pas encore les entreprises, sauf le rail, l’électricité et d’autres, mais pas trop). Il y en a qui avaient même penser supprimer des jours fériés (l’idée géniale de François Bayrou, pas encore reprise, mais qui sait).

    Et puis, il y a ceux qui aiment tellement les jours fériés qu’ils aimeraient en rajouter d’autres. C’est la proposition de Thomas Portes, député LFI. Il voudrait en rajouter sept nouveaux :

    • le 16 janvier, en référence à la publication en 1982 de l’ordonnance généralisant la cinquième semaine de congés payés. « Cela fait donc 44 ans que les salariés de France n’ont pas bénéficié de davantage de congés payés », justifie le groupe présidé par Mathilde Panot ; 
    • le 4 février, en commémoration du vote en 1794, par la Convention nationale, de l’abolition de l’esclavage dans toutes les colonies françaises ; 
    • le 18 mars« en l’honneur de la Commune de Paris et en hommage aux morts de la répression pendant la Semaine Sanglante », qui s’est déroulée du 21 au 28 mai 1871 ;
    • le 26 juin, en mémoire « de la sanglante répression qui s’est abattue » sur « les ouvriers mobilisés lors des journées de juin 1848 », qui « symbolisent la rupture de l’oligarchie française avec le projet d’une République sociale et émancipatrice » 
    • le 30 juillet, afin de « célébrer les amitiés ». « L’amitié est une notion politique au potentiel révolutionnaire », écrit La France insoumise, qui ajoute que « les relations amicales doivent être célébrées parce qu’elles favorisent l’épanouissement individuel et l’expression de la solidarité » ;
    • le 4 août, en référence au vote en 1789, par l’Assemblée nationale, de l’abolition des privilèges féodaux des nobles et des membres du clergé ; 
    • le 22 septembre« en l’honneur de la proclamation de la Première République », avec l’objectif de « valoriser ce moment marquant de notre histoire commune, qui marqua le début de la fin de siècles d’oppression féodale ». 

    On le remarque : Aucun de ces nouveaux jours fériés ne fait référence à une fête religieuse. C’est que du pur laïc, sans l’Eglise. Et un rappel à ces temps glorieux de moments révolutionnaires de la France.

    Voilà des innovations audacieuses. Car, si les hommes ne peuvent rien contre le temps qui s’écoule, ils peuvent ajuster et triturer le calendrier, les jours fériés et les autres. Et y mettre les bons symboles.

    Ces propositions de LFI pourraient nous rappeler des propositions encore plus audacieuses comme celle du 20 septembre 1793, par le député de la Montagne, Gilbert Romme, mathématicien de profession. Pour lui, l’évidence, c’est que l’Eglise impose trop de son autorité au temps, et, en cette période révolutionnaire, l’Eglise, on n’en veut plus. Alors, ces fêtes religieuses, Noël et Pâques, ça suffit. Et aussi cette idée du dimanche, tous les sept jours, le jour du Seigneur, non mais allons ! Sans parler de tous ces saints qui encombrent le calendrier.

    Il fait adopter son nouveau calendrier, le calendrier républicain, avec l’aide d’un autre député au nom fleuri de Fabre d’Eglantine. Il doit ce nom à sa victoire aux jeux Floraux de Toulouse, où il a reçu l’églantine d’or, qu’il a ajouté à son nom à cette occasion. C’est aussi lui qui est l’auteur d’une chanson célèbre, encore aujourd’hui, « Il pleut, il pleut, bergère, rentre tes blancs moutons… ».

    Ce calendrier démarre à la fondation de la République, le 22 septembre 1792. Il va comporter douze mois égaux de trente jours, mais en bon mathématicien, le député y ajoute, pour compléter l’année, cinq jours qui n’appartiennent donc à aucun mois, et donc appelés « jours complémentaires ».

    Autre innovation, la Convention étant contre toute astrologie, il s’agit d’abandonner la nomenclature planétaire des jours de la semaine (c’est comme ça en effet que la Lune, Mars, Mercure, Jupiter, Vénus, sont à la source de nos lundi, mardi, mercredi, jeudi et vendredi. Pour les deux derniers jours, l’Eglise revient avec le jour du Sabbat et le jour du Seigneur). Donc on va découper le mois en décades et proposer de nouveaux noms de mois. C’est Fabre d’Eglantine qui trouve des images colorées, qui seront accessibles à la masse du peuple.

    Alors, pour les jours de la décade, il fait adopter les termes de primidi, duodi, tridi, quartidi, quintidi, sextidi, septidi, octidi nonidi et décadi. Ça a du chic, non ?

    Et pour les mois, l’idée est d’indiquer d’un seul coup, la saison, la température et l’état de la végétation : vendémiaire, brumaire, frimaire en automne ; nivôse, pluviôse, ventôse en hiver ; germinal, floréal, prairial au printemps ; messidor, thermidor, fructidor en été.

    Restent les cinq jours complémentaires pour terminer l’année. On les appellera les « sans-culottides ». Ce seront des jours fériés, destinés à célébrer les fêtes républicaines de la Vertu, du Génie, du Travail, de l’Opinion et des Récompenses. Sous le Directoire, on y ajoutera les fêtes commémoratives de la Révolution, en mélangeant un peu l’ancien et le nouveau calendrier : le 14 juillet, prise de la Bastille ; le 10 août, constitution de la Commune insurrectionnelle de Paris ; le 1er vendémiaire, jour de l’an républicain ; le 21 janvier, anniversaire de l’exécution du tyran ; le 9 thermidor, la fin de la Terreur par la Révolution triomphante.

    Et pour oublier les saints, on va plutôt mettre en avant la culture et les animaux domestiques bien plus utiles. Ainsi l’Epiphanie, la Toussaint, la Nativité de la Vierge et l’Annonciation vont être remplacés par la poule, les salsifis, les noisettes et la pierre à chaux. Le dimanche, lui, a disparu dans le décadi. Finie la semaine. Tous les décadis de l’année seront consacrés à des fêtes qui auront pour devoir de « faire chérir la nature et les vertus sociales » par tous les citoyens.

    Gilbert Romme et Fabre d’Eglantine ont réussi à faire voter avec enthousiasme ce nouveau merveilleux calendrier. Il durera un peu plus de treize ans. Et puis, Napoléon changera encore l’Histoire. Le 1er janvier 1806, 11 nivôse an XIV, le calendrier grégorien est remis en usage dans tout l’Empire français.

    En revanche, Thomas Portes et les députés de LFI ont eu moins de chances ; leur proposition de nouveaux jours fériés, dans le même esprit, n’est pas passée à l’Assemblée nationale (Pas encore…).

    (NOTA : J »ai retrouvé cette histoire – celle de 1793, pas celle de LFI – dans le roman de Jean d’Ormesson, « La douane de mer »).

  • Le passé ou l’avenir, voilà une question stratégique.

    Le passé, c’était mieux avant, pour certains.

    L’avenir, ce sera pire, avec le changement climatique, ou bien ce sera de mieux en mieux, avec le progrès et les technologies.

    Mais le passé, c’est aussi mieux s’inspirer pour l’avenir, comme cette citation de Churchill qu’on entend partout dès qu’on parle de ces sujets : « Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur ».

    Jean d’Ormesson est mort en 2017, mais il avait déjà commencé son livre « La douane de mer », en 1993, par : « Le 26 juin, un peu avant midi, il m’est arrivé quelque chose que je n’oublierai plus : je suis mort ».

    Cela s’appelle « la douane de mer » car cet épisode se passe justement sur un bateau, face à la douane de mer, à Venise. Je soupçonne Jean d’Ormesson d’avoir choisi ce lieu pour avoir le plaisir de donner ce titre à son ouvrage. Car il n’est pas vraiment question de Venise. Ce roman imagine que l’esprit de ce mort rencontre un autre esprit, venu d’une contrée lointaine de l’Univers, qu’il appelle Urql, et qui ne sait rien de la planète Terre. Et la rencontre de ces deux esprits, O (c’est l’auteur) et A, c’est l’esprit d’ailleurs, va être l’occasion d’écrire ensemble un rapport, pendant trois jours, pour pouvoir expliquer aux habitants de Urql ce que sont les hommes et ce qu’est la vie sur Terre.

    Voilà l’occasion pour Jean d’Ormesson de se livrer à des digressions infinies pour éduquer A.

    Et il aborde justement, le deuxième jour, ce sujet du passé et de l’avenir. De manière très savoureuse.

    Il appelle ça les deux monstres.

    Ah bon ?

    « Le premier est l’avenir. On le dirait devant nous. L’autre est le passé. On le dirait derrière nous. Depuis l’instant où il arrive au monde, dès sa naissance ou peut-être dès la conception – et le débat est loin d’être sans importance – chaque homme a un passé. Jusqu’à l’instant où il meure, et qui marque pour lui la fin de tout avenir dans l’espace et le temps, chaque homme a un futur. Tout au long de leur vie, et du haut de leur présent, les hommes ont un passé et ils ont un avenir. Et les deux monstres, entre eux, se déchirent le présent ».

    Mais lequel de ces deux monstres, demande A, est-il le plus menaçant ?

    Réponse évidente ; c’est bien sûr l’avenir qui est le plus menaçant.

    « L’avenir est le lieu de l’attente, mais aussi des périls. Le passé est un cimetière où les morts enterrent les morts ».

    Car c’est dans l’avenir que tout se joue.

    « Du passé montent des images, des souvenirs, des regrets, des remords qui finissent par se fondre dans la mélancolie et dans la nostalgie des univers disparus : une sorte de douceur morte et de charme désuet. L’avenir est plus viril, et presque militaire : il réveille les troupes au son du fifre et du tambour, il sonne la charge, il marche au combat sous des drapeaux déployés. Il est plein d’espérances. Et aussi de menaces ».

    Les deux monstres sont genrés :

    « Le passé est du côté du soir, des femmes », alors que « L’avenir est du côté du matin, des hommes ».

    On pourrait en conclure que le passé est celui qui dort, et l’avenir celui qui bouillonne.

    « On s’agite dans l’avenir, on est riches dans l’avenir, on est heureux dans l’avenir ».

    « Dans l’affrontement des deux monstres que contemple le prisonnier des fenêtres de sa cellule de l’éternel présent, c’est l’avenir qui est vaincu. C’est le passé qui triomphe ».

    Car « D’un côté, le passé du monde et le nôtre ne cesse jamais de s’accroître et, de l’autre, la durée de l’avenir, quelque indéterminée qu’elle puisse être, ne cesse jamais de se réduire. ».

    Rien de plus faux !

    L’avenir ne fait que reculer devant l’invasion du passé.

    « Ce n’est pas l’avenir, c’est le passé qui nous submerge. Dans la lutte à mort entre les deux dragons, le monstre menaçant, ce n’est plus l’avenir. C’est le passé ».

    Mais que reste-t-il alors de liberté pour les hommes ?

    « La liberté ne s’exerce que sur la mince ligne de rencontre entre le passé et l’avenir ».

    « Le propre du passé, c’est que la liberté n’y a plus cours. Le passé est un monstre froid dont aucun élément ne peut plus être modifié. Tu as encore le droit, à la rigueur, d’en transformer le sens en agissant sur l’avenir. Mais tu n’as plus le pouvoir de rien changer à sa structure ni aux évènements qui l’ont constitué ».

    Pourtant, ce passé qui dévore n’est pas roi. Il n’a aucun pouvoir. Mais que peut le passé sur l’avenir alors ?

    « Tout ce qu’il est capable de faire, car il n’y a pas d’avenir qui ne soit commandé par le passé, c’est d’empêcher l’avenir d’être n’importe quoi ».

    D’Ormesson rejoint Churchill.

  • On dit que pour bien entreprendre et réussir, le secret est d’identifier quelque chose qui fait mal et auquel on veut répondre : Where is the pain ?

    C’est ce mal que ressentent tous ceux à qui, passé 50 ans, voire même avant, on fait comprendre, plus ou moins violemment, qu’ils n’ont plus leur place dans l’entreprise. Au revoir !

    C’est sur ce mal plus ou moins avoué, et vécu personnellement, que Caroline Sarrot Lecarpentier a construit toute sa démarche : rapprocher les générations, les faire coopérer.

    Ce qui était une aspiration, une forme de révolte, est devenu un projet entrepreneurial.

    C’est comme ça qu’est né cet incroyable évènement, qui fêtait sa deuxième édition le 16 avril, VIVAGEN.

    J’y étais, et quel festival !

    Deux cents personnes dans la salle, des inscrits refusés ; des inscrites peut-être plutôt, car l’assistance était majoritairement composée de femmes de plus de 50 ans (du vécu ?). Les hommes se comptaient et jouaient au macho ‘ (« Il y a que des nanas ici ! »). Et puis bien sûr, des jeunes, autour de 20 ans, enrôlés dans une équipe de bénévoles pour préparer, animer les interviews et les tables rondes.

    Le tout préparé et animé comme un vrai spectacle : des applaudissements tous les quart d’heure, des invités mis en avant pour des entretiens intergénérationnels sans temps mort. Un travail de pros.

    Bon, et le contenu alors ?

    Forcément pas mal de truismes ; oui les jeunes c’est important, oui, les vieux (pardon, les seniors, enfin, non, on doit pas dire seniors, plutôt expérimentés…d’accord). Et c’est tellement mieux quand tout le monde travaille ensemble (tiens, appelons ça « l’intelligence circulaire », cool), et surtout cette conviction d’un des participants : « Les gens vont donner le meilleur d’eux-mêmes quand ils se sentiront bien » …Certes. Les générations dans l’entreprise, c’est comme la forêt, les vieux arbres protègent les jeunes pousses.

    Tout le monde savoure, et pas seulement les femmes de 50 ans.

    Mais aussi des témoignages d’expériences en entreprises (souvent avec l’aide de Caroline, qui a plein d’idées pour faire réconcilier les générations) : créer une réunion dans l’entreprise des jeunes de 25 ans et des collaborateurs qui ont passé 25 ans dans l’entreprise : on appellera ça « Part’âge » ; et une autre réunion de rencontres entre générations, on appellera ça « Bavard’âge ». Oui, on aime bien les formules.

    Un truc qui s’est bien développé, c’est le « reverse mentoring », des jeunes qui forment des vieux. Mais c’est un peu le premier stade, et puis on a aussi l’inverse : un des jeunes qui témoignent indique qu’il a vu que ceux qui sont les plus calés dans l’utilisation de l’IA, c’est plutôt les plus seniors ; les jeunes s’y mettent pas forcément aussi bien. Car pour bien maîtriser les prompts et l’IA, il est utile d’avoir l’expertise et les compétences sur les sujets traités, et ainsi bien profiter de l’interaction entre l’homme et la machine.

    Il y a comme une vague d’initiatives, comme le montrent tous ces témoignages, sur ces questions de rencontres intergénérationnelles. Caroline a trouvé le bon sujet. On sent que VIVAGEN est bien parti et n’est pas près de s’arrêter.

    Et puis, forcément, il y a des invités stars, ceux qu’on n’aurait pas crû rencontrer ici. Un artisan bronzier, un navigateur et alpiniste qui a fait des tonnes d’exploits, un général, et la Directrice fondatrice d’une agence de publicité : ceux-là, ils ont tous plus de 65 ans, même de 70 ans, et on a le sentiment que ce sont eux les plus jeunes.

     Car pour eux, être vieux, ça n’existe pas. Ils ne décrochent pas, ils aiment ça. Leur secret pour rester de tels jeunes à 70 ans : la passion. Pour eux les histoires de jeunes et de vieux, ce n’est pas un problème. Le Général a toujours encadré des jeunes, même si pour être général aujourd’hui (lui, il est général cinq étoiles), il faut quand même être plutôt vieux (ah, pardon, senior ? Expérimenté ?), pas comme Gabriel Attal, nous dit-il, qui veut être Président à 37 ans (Napoléon, ce jeune Général…C’était une autre époque).

    Le navigateur, il a commencé jeune, et même très jeune, avec Eric Tabarly, duquel il a beaucoup appris, mais à qui il a, lui aussi, appris des trucs de jeunes pour piloter les bateaux.

    Et la Directrice de l’agence de publicité, elle, elle préfère les vieux expérimentés qu’elle considère irremplaçables car « ce sont les meilleurs » (Elle encourage les cumuls emploi-retraite). Mais il faut aussi des jeunes, qui sont recrutés en masse chaque année, car le métier est difficile, et tout le monde ne restera pas. Et puis elle lance que ce qui compte, c’est la compétence, et rien d’autre. Et elle a cette formule qui fait glousser l’assistance : « T’es le patron, mais t’es con ! ». Elle aurait pu le faire avec la patronne, mais ça n’aurait pas eu le même effet, c’est sûr, sur cette assistance genrée. Et puis, pour elle, on reste jeune comme dans une publicité pour Evian, dont elle est fière : « Live Young ».

    Tout le monde applaudit, on fait des photos de groupe en levant les bras ; sourires et rencontres dans la salle, entre jeunes et vieux.

    Bref, merci pour ce moment.

    Tout le monde a hâte de la prochaine session, la date est déjà fixée.

    Petit moment de réflexion pour chacun à répondre dans l’appli sur son téléphone qui s’affiche sur l’écran : « Vous allez faire quoi concrètement demain matin pour l’intergénérationnel ? ». Et les réponses : réunir, parler autour de moi, voir un jeune, voir un vieux…Oui, on pourra encore réfléchir demain.

  • Avec l’IA et les neurosciences, on se pose la question encore plus qu’avant : L’homme peut-il être considéré comme une machine avec toutes ses composantes, y compris le cerveau, et fonctionner comme une machine entraînée ? Et alors pourquoi ne pourrait-on pas reproduire complètement son fonctionnement avec une vraie machine, un robot bien entraîné ?

    Au XVIIIème siècle, un médecin français un peu provocateur a déjà répondu « oui, sans hésiter ». Julien Offray de La Mettrie, dans son livre choc « L’Homme machine » (1747), affirme que nous sommes tous des automates sophistiqués. Pour lui, il n’y a qu’une seule substance dans l’univers : la matière. L’âme ? Un mythe. La pensée, les émotions, la volonté ? Rien d’autre que les « ressorts » du cerveau et du corps. La liberté n’est qu’une autonomie relative du mécanisme humain. « Un rien, une petite fibre, quelque chose que la plus subtile anatomie ne peut découvrir, eût fait deux sots d’Erasme et de Fontenelle ». Ces grands esprits ne l’ont été que par un heureux hasard de la circonvolution des fibres de leur cerveau.

    Mangez bien, dormez bien, et votre machine humaine tournera rond. Il développe la thèse que c’est ce que nous mangeons qui crée notre personne : « On dirait en certains moments que l’âme habite dans l’estomac ». Ce serait même le régime alimentaire qui expliquerait le caractère d’un peuple, et qui ferait que les mangeurs de viande rouge et saignante seraient de nature plus féroce.

    La Mettrie va même plus loin : si les animaux sont des machines, l’homme l’est aussi. Son livre a scandalisé à l’époque, et on le comprend : dire que Voltaire et le pape sont des horloges un peu plus compliquées, ça ne passe pas inaperçu. Il devra se réfugier à Berlin, sous la protection du roi de Prusse, Frédéric II, et mourra prématurément à 42 ans, ironie du sort, d’une indigestion de pâté de faisan avarié.

    Mais c’est un autre auteur philosophe, deux siècles plus tard, Hans Jonas, qui se dira pas du tout d’accord. Dans « le phénomène de la vie » (1966), qui vient d’être réédité en français (c’est une suite de 11 essais rédigés entre 1950 et 1966, montrant le cheminement de la pensée de l’auteur), il regarde un organisme vivant et voit quelque chose que La Mettrie a complètement raté.

    Pour Hans Jonas, une machine, même très complexe, reste toujours identique à elle-même tant qu’on la répare ou qu’on la recharge. Un organisme vivant, lui, doit constamment se renouveler. C’est le métabolisme : il mange, digère, remplace ses cellules, et malgré ça, il reste « lui-même ». Cette petite différence change tout. Elle crée une intériorité, un « souci de soi ». L’être vivant a peur de mourir, il veut continuer d’exister. Même la bactérie la plus simple possède une forme primitive de liberté et de finalité. Avec un humour détaché, Hans Jonas fait remarquer que « la question est de savoir si le mathématicien qui est le grand architecte de l’univers est aussi l’architecte, grand ou petit, de l’amibe ».

    On imagine bien Hans Jonas répliquer à La Mettrie : « Désolé, mon vieux, mais ta machine n’a pas de souci. Elle s’en fiche complètement de tomber en panne. Le vivant, lui, s’en préoccupe ».

    Mais, alors, qui a raison ?

    On peut essayer de répondre en allant voir, justement, les neurosciences modernes, et par exemple cet auteur que j’aime bien, Antonio Damasio, qui est l’auteur du célèbre livre « L’erreur de Descartes » (1994). C’est dans ce livre que Damasio montre que la raison toute pure n’existe pas. Nos décisions les plus rationnelles dépendent en réalité de signaux venus du corps : les fameux « marqueurs somatiques » dont il parle abondamment. Quand j’hésite entre deux choix, mon corps m’envoie discrètement des sensations de bien-être ou de malaise. Sans ces petits signaux émotionnels, même les gens très intelligents deviennent incapables de décider.

    En gros, Damasio nous dit : Oui, tout est matériel. Mais non, ce n’est pas juste une machine avec des ressorts. Les sentiments ne sont pas un bug ; Ils sont le système d’exploitation du vivant.

    Il va même plus loin encore : La conscience commence par le sentiment d’être un corps qui se régule. Faim, soif, fatigue, plaisir…Ces sensations sont le premier « Je » que nous ressentons. Sans corps vivant, sans vulnérabilité réelle, pas de vraie intériorité.

    Et c’est là qu’on en revient à l’IA dont je parlais au début de cet article. Oui, nous y voilà, l’IA entre en scène dans le débat.

    Avec l’IA, on peut entraîner des modèles, écrire des poèmes, conduire une voiture ou diagnostiquer des maladies, et cela s’améliore chaque jour. Certes. Mais ces systèmes n’ont, bien sûr, ni corps, ni métabolisme, ni sentiments de bien-être ou de malaise. Ils n’ont pas ce « souci de soi » dont parle Hans Jonas. Ils simulent brillamment le comportement humain, mais ils ne vivent rien.

    La Mettrie aurait sûrement adoré ChatGPT et trouvé cela génial. Jonas aurait haussé les sourcils en disant « C’est très malin…mais ce n’est pas vivant ». Damasio, lui, nous inviterait à rester vigilants. Dans un entretien dans le dernier numéro de Philosophie magazine il rappelle que ce qu’il manque aujourd’hui à l’intelligence artificielle et aux machines pour devenir vraiment conscientes, c’est un corps à protéger. Tant que l’IA n’aura pas un véritable corps vulnérable et des sentiments authentiques, elle restera une simulation extrêmement performante, mais pas une conscience.

    Il précise un peu une voie pour y parvenir dans cet entretien à Philosophie magazine : « Notre proposition est la suivante : en introduisant une forme de vulnérabilité dans les systèmes IA, par exemple en les connectant à un « corps » fragile avec la charge de maintenir ce dernier en état de marche – peu importe ce que nous entendons ici par « corps » – nous avons quelque chance de les éveiller à la conscience. Les robots n’ont aucune représentation interne de leur état. Ils n’ont pas de sensations ni d’émotions. Ce qui fait qu’ils ont un rapport neutre, indifférent, à eux-mêmes et au monde. Il leur manque quelque chose, qui n’est pas une capacité intellectuelle de haut niveau, encore une fois, mais un sens de leur propre existence et de leur place dans le monde beaucoup plus élémentaire ».

    Pourtant, on a aussi constaté que certaines machines semblaient parfois plus « humaines » que les humains. Une étude célèbre, publiée dans une revue scientifique, a comparé des réponses de chatbots IA avec les réponses de réels médecins, et leur appréciation par les patients (qui ignorent s’ils ont une réponse de réel médecin ou d’un chatbot). L’étude a montré que les réponses du chatbot aux questions de patients étaient jugées de meilleure qualité et beaucoup plus empathiques que celles des vrais médecins (préférées dans près de 80% des cas). Les patients (ou les évaluateurs) ont souvent trouvé l’IA plus chaleureuse, plus attentive et plus longue dans ses explications que les réponses courtes et un peu sèches des humains.

    Peut-être que certains humains, comme ces médecins, en perdant le contact avec leurs émotions – à cause du stress, de la fatigue, ou d’un système qui les pousse à être « efficaces » plutôt qu’humains – risquent de ressembler dangereusement à des machines froides et mécaniques.

    La vraie menace n’est peut-être pas que les machines deviennent trop humaines…mais que certains humains deviennent trop machinaux.

    Alors, l’homme est-il une machine, comme l’affirmait Julien Offray de La Mettrie ? Oui ; mais une machine vivante, qui sent, qui craint de mourir, et qui ressent la joie d’exister. Une machine qui se répare elle-même en mangeant une bonne pizza, qui rougit quand elle est gênée, et qui pleure devant un film romantique.

    C’est peut-être cette vulnérabilité organique, ces sentiments bien réels et ce « souci de soi » qui font toute la différence. Pour l’instant.

    Car l’avenir n’est pas encore écrit.

    Antonio Damasio se risque dans l’entretien de Philosophie magazine, à une prédiction : « J’ai peur que nous autres humains soyons progressivement dominés par systèmes d’IA qui n’auraient pas spécialement de considération pour notre bien-être. Les IA se moquent de savoir si vous allez bien ou non. Elles se moquent de savoir si l’Europe est envahie ou non. Tout ce qui a de l’importance à vos yeux n’en a aucune pour une IA, si perfectionnée soit-elle. Par ailleurs, j’observe que les LLM, les grands modèles de langage type ChatGPT, commencent à être traités comme s’ils étaient des humains, alors qu’ils n’en sont pas, ils n’ont aucune boussole morale et se contentent de recycler des stocks de données que leur ont fournis les humains. L’avenir est ouvert. Que va-t-il se passer avec l’IA ? Quand j’y songe, je suis terrifié à l’idée que l’IA fasse des progrès dans la direction de l’intelligence sans développer aucune forme de conscience. C’est pourquoi je propose de créer des robots vulnérables : si nous arrivons à mettre un peu de sensibilité et d’émotivité dans les machines, cela pourrait contribuer à éviter qu’elles ne deviennent nos ennemies ou plus largement qu’elles ne malmènent notre humanité ».

    L’avenir est ouvert…

  • Pour bien avancer dans la vie, faut-il savoir où l’on va et suivre le plan ? Ou bien se laisser inspirer par ce qui se présente ?

    Drôle de dilemme que je retrouve dans le livre de Nassim Nicholas Taleb, « Antifragile – Les bienfaits du désordre », que je relis en ce moment pour préparer une prochaine intervention.

    Nassim Taleb fait la différence entre le fragile, qui se casse face à l’imprévu, et l’antifragile, qui se transforme grâce à l’imprévu.

    C’est précisément la différence entre le touriste et le flâneur.

    Le touriste, c’est celui qui voyage en ayant tout planifié, qui s’enferme dans un programme difficile à revoir. Et si ça ne se passe pas comme prévu, c’est la panique. Esclave du plan, l’’imprévu est pour lui une menace. Sa structure un peu rigide le rend vulnérable au moindre désordre. Ce touriste est typiquement l’être fragile.

    Le flâneur, on l’a compris, c’est celui qui se fit à son odorat, qui n’est pas prisonnier d’un plan. Pour lui, l’imprévu est une source d’information. Il est un grand opportuniste, qui peut modifier sans cesse – et rationnellement, ce qui est capital (précision utile de Nassim Taleb) – ses objectifs à mesure qu’il obtient des renseignements. Il se transforme et grandit grâce au désordre. C’est l’être antifragile.

    Si un fragile veut se rendre antifragile, une idée est d’imaginer des options à son programme trop structuré et donc trop fragile. Imaginer des options, c’est bénéficier du côté positif de l’incertitude, sans que son côté négatif ne pose de sérieux préjudices.

    Cette image peut se transposer dans notre management, notre comportement, et notre façon de suivre notre imagination au lieu de plans trop rationnels.

    Une bonne métaphore pour interroger notre part de touriste et notre part de flâneur. Et apprendre à remplacer nos plans trop rationnels par une imagination agile.

    On essaye ?

  • Dans un monde comme aujourd’hui, où tant de datas et d’informations sont accessibles et facilement trouvables, on pourrait croire que cela nous permet de savoir encore plus et mieux pour décider, et donc éviter les risques.

    Toujours demander plus de données et d’informations à ses collaborateurs, voilà ce que certains dirigeants considèrent comme le meilleur comportement pour aider à prendre les meilleures décisions.

    Alors, s’ils ouvrent l’ouvrage de Nassim Nicholas Taleb, « Antifragile – Les bienfaits du désordre », ils apprendront que cette croyance que plus on accumule de données, de notes et de rapports avant de décider, plus on se protège du risque, est une illusion.

    Ah bon ?

    Pour l’auteur, accumuler sans fin des données et de l’information ne fait que retarder l’action, alourdir les organisations et transférer toujours les responsabilités vers le haut. L’accumulation d’information est une forme sophistiquée de la procrastination, pour se rassurer sans rien décider.

    Nassim Taleb fait la distinction entre le signal et le bruit.

    Le bruit, c’est le volume qui n’apporte aucune information significative, qui ne fait que nous faire sur-réagir de façon non appropriée, nous transformant en névrosé constamment agité par toute information nouvelle sans intérêt décisif.

    Le signal c’est l’information essentielle, celle dont il faut se préoccuper en priorité.

    Et plongé dans une atmosphère de bruits, on ne distingue plus le signal, ce à quoi il faut vraiment faire attention.

    Ce phénomène des bruits, c’est celui qui fait aussi décider par le chef des actions inappropriées, inutiles, voire néfastes, alors que les collaborateurs n’en ont pas besoin, et qui fait de l’organisation un chaos permanent qui change de direction au gré du vent. C’est comme un médecin qui prescrit un remède inutile, alors que le patient pourrait se guérir tout seul. Ce que Nassim Taleb appelle l’iatrogénèse, par référence aux dommages causés par l’action médicale, quand les interventions du médecin font plus de mal que de bien.

    L’auteur est convaincu que, en matière de prise de décision économique ou managériale, le fait de tabler sur les données entraîne de graves effets secondaires, car le nombre d’informations fallacieuses augmente à proportion qu’on s’y plonge : Plus on observe fréquemment des données, plus on est disproportionnellement exposé au bruit (plutôt qu’à l’élément important : le signal), et plus le rapport bruit sur signal sera dès lors élevé.

    Démonstration :

    « Mettons que vous observiez des informations sur une base annuelle, pour des valeurs boursières, les ventes d’engrais de l’usine de beau-père ou le taux d’inflation à Vladivostok. Supposons ensuite que ce que vous observez à raison d’une fois par an ait un rapport signal sur bruit de l’ordre d’un pour un (moitié bruit, moitié signal), ce qui signifie que les changements sont environ pour moitié de véritables améliorations ou de véritables dégradations, l’autre moitié étant aléatoire. Ce rapport est le résultat de de vos observations annuelles. Mais si vous observez ces mêmes données sur une base quotidienne, la proportion passe à 95% de bruit pour 5% de signal. Et si vous les observez sur une base horaire, comme le font les gens qui se plongent dans les nouvelles et les variations de prix du marché, le ratio devient 99,5% de bruit pour 0,5% de signal. Autrement dit, deux cent fois plus de bruit que de signal, ce qui explique pourquoi tous ceux qui prêtent attention aux nouvelles (à l’exception des évènements significatifs d’une très grande importance) sont des gogos, ou presque ».

    C’est comme ça que les dirigeants qui réclament toujours plus d’informations de leurs collaborateurs peuvent, sans le vouloir, alimenter les névroses de tout le personnel de l’entreprise. C’est aussi ce que font les journaux en nous bombardant de nouvelles et d’informations en temps réel en permanence, si on n’est pas éduqué ou attentif à trier.

    Peut-on dire que voilà un signal que nous fait percevoir Nassim Taleb ? : Un signal pour nous protéger du bruit ?

  • Dans son ouvrage célèbre, « Antifragile » (2012), Nassim Nicholas Taleb distingue trois types de systèmes :

    – Le fragile, celui qui se casse (un coup de marteau sur un verre),

    – Le robuste, qui résiste et revient à son état initial après le choc. C’est celui qui est résilient, qui revient à l’identique, ou n’est pas impacté, après un coup inattendu, qui n’apprend rien.

    – L’antifragile, mot qu’il invente pour décrire celui qui gagne au choc, qui sort plus fort de ce qui ne se passe pas comme prévu, celui qui profite de l’inattendu

    Quand on va parler d’une organisation, on va la dire « antifragile » si elle est capable de s’améliorer en affrontant les coups du hasard (bons ou mauvais). C’est le modèle de l’organisation que l’on pourrait qualifier aussi d’Agile. Le meilleur exemple, auquel Nicholas Taleb fait référence, c’est bien sûr la nature, et la sélection naturelle, l’évolution se faisant en permettant aux plus résistants de survivre, et aux mutations de s’effectuer.

    Comme dans la nature, pour qu’un système soit le plus antifragile possible, il faut que ses composantes soient fragiles : l’évolution a besoin que des organismes meurent quand ils sont supplantés par d’autres organismes, qui réaliseront une amélioration. Et, comme Schumpeter avec « la destruction créatrice », c’est la destruction des éléments fragiles qui va permettre le progrès de l’ensemble. C’est le meilleur système.  Et donc, si on protège trop l’ensemble, en essayant de faire fonctionner un ordre centralisé, en créant des systèmes de protection, on va empêcher cette antifragilité, et finalement transférer la fragilité à tous, empêchant la prise de risques.

    En fait, un système antifragile va avoir l’avantage de bien résister à des petits changements et volatilités de l’environnement, auxquels il va s’adapter, même si c’est aux dépens de quelques individus fragiles ; alors qu’un système trop protégé, protégé des aléas par une stabilité artificielle, va avoir tendance à connaître des grosses perturbations-catastrophes, les fameux « cygnes noirs », qui lui causeront de gros dégâts, car il n’y aura pas du tout été préparé.

    Selon Nicholas Taleb, « nous fragilisons les systèmes sociaux et économiques en les privant des pressions et des aléas, pour les installer dans le lit de Procuste de la modernité paisible et confortable, mais en fin de compte nuisible ». Ce lit de Procuste fait référence à ce personnage de la mythologie grecque, aubergiste, qui raccourcissait ou élargissait les membres des voyageurs à la mesure exacte de son lit, afin que son lit standard corresponde à la perfection à la taille du visiteur.

    Un paradoxe mis en évidence par Nassim Taleb : plus nous avons envie de contrôler le système, plus nous l’exposons à des risques. Bizarre, non ?

    Car la vigilance diminue lorsque l’on cède le contrôle au système.

    Il cite l’exemple de cette ville devenue célèbre des Pays-Bas, Drachten, où l’on a fait une expérience invraisemblable : Tous les panneaux de signalisation ont été retirés. Cette dérèglementation a conduit à une augmentation de la sécurité.

    Donc, il faudrait peut-être arrêter de vouloir tout contrôler.

    De quoi revoir tous nos plans dans nos entreprises ?

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