• À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement militaire américain (GMA) administre l’occupation de sa zone en Allemagne et met en place un processus de dénazification (Entnazifizierung).

    Pour trier la population (évaluer le niveau de responsabilité et de soutien au régime nazi), les autorités alliées imposent le passage d’un formulaire obligatoire : le Fragebogen. Ce questionnaire comporte 131 questions extrêmement détaillées, portant sur :

    • Le parcours politique, les adhésions aux organisations nazies (NSDAP, SS, SA, Hitlerjugend…).
    • Le patrimoine, les finances, les voyages et l’historique d’emploi.
    • La généalogie et les opinions personnelles.

    L’administration américaine exige la distribution de ce document à plusieurs millions d’Allemands. L’initiative devient un fardeau bureaucrate monumental : la plupart des gens mentent, omettent des faits ou caricaturent leurs réponses pour éviter des sanctions (perte d’emploi, arrestation, confiscation de biens).

    L’écrivain allemand Ernst von Salomon utilise ce formulaire d’occupation comme fil conducteur de son œuvre, « Le questionnaire », que je lis en ce moment (916 pages quand même !), publiée en 1951, et qui devient un phénomène de librairie en Allemagne après-guerre. Il réapparaît ainsi avec succès dans l’édition, après son livre « Les réprouvés », paru en 1930, lu aussi et dont j’ai parlé ICI, relatant son histoire dans les cadets puis les corps francs après 1918, son implication dans l’assassinat de Walter Rathenau, ministre des affaires étrangères, et sa période de six ans en prison.

    C’est dans ce livre qu’il raconte les épisodes de sa vie, en suivant la trame du questionnaire Fragebogen.

    La question 40 (Appartenance à des organisations) est le prétexte au récit de son engagement et à ses réflexions sur le régime instauré par les nationaux-socialistes et Hitler à partir de 1933.

    Pour expliquer son engagement dans les cadets, puis les corps francs, il indique : « Jusqu’à la révolution de 1918, j’avais sans doute vécu dans un monde tracé à l’avance. Je sortais d’une famille de fonctionnaires et d’officiers et, destiné à la carrière militaire, j’avais été élevé au corps royal des cadets de Prusse. Je grandissais donc dans un état d’esprit généralement admis et dans un milieu où le seul intérêt qu’on prenait à l’Etat consistait dans l’obligation de le servir ».

    C’est l’occasion pour lui de commenter une question prégnante dans l’Allemagne des années 20, et qui reste d’actualité aujourd’hui : L’Etat est-il pour le peuple ou par le peuple ?

    Cette expression trouve son origine dans le célèbre discours de Gettysburg prononcé par le président américain Abraham Lincoln en 1863, qui définit la démocratie comme le « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».

    Pourtant ce deux notions ne sont pas de simples synonymes et divisent la philosophie politique et les positions des partis politiques depuis l’Antiquité.

    Dans la vision « POUR le peuple », on est dans vision paternaliste ou technocratique de l’Etat. Elle considère que l’Etat doit agir dans l’intérêt supérieur de la population, mais que les citoyens n’ont pas nécessairement les compétences pour diriger. Le pouvoir est donc confié à des experts ou à une élite qui sait ce qu’il faut faire. Cela recoupe la conception de Platon et son « Roi-philosophe », qui considère que la politique est un métier qui demande un savoir que la masse ne possède pas. C’est aussi l’argument de ceux qui soutenaient le « despotisme éclairé » de Frédéric II de Prusse : « Tout le peuple, rien par le peuple » (voir Voltaire).

    Aujourd’hui, c’est la vision que défendent les hauts fonctionnaires, les experts économiques, les institutions non élues, les banques centrales, qui veulent décider sur la base de critères scientifiques et techniques.

    Inversement, dans la vision « PAR le peuple », on va stipuler que la légitimité du pouvoir n’existe que si les citoyens participent directement à la création des lois et aux décisions politiques. Le peuple est l’unique souverain. C’est le fondement des théories de Jean-Jacques Rousseau (le contrat social), pour qui la souveraineté ne peut jamais être déléguée ou représentée sans être perdue.

    C’est la posture de tous les démocrates radicaux, partisans de la démocratie directe, de la désignation de représentants par tirage au sort, ou ceux partisans de l’autogestion. Ce sont tous les mouvements divers qui réclament de redonner la parole aux « vrais gens » contre les élites confiscatrices. On parle aujourd’hui des mouvements populistes. Ce sont les mêmes qui vont soutenir et réclamer des RIC (référendums d’initiative citoyenne) pour mieux intégrer les citoyens dans le processus législatif quotidien.

    L’objectif principal est clair : la liberté politique, l’égalité des citoyens, et l’autonomie.

    Ernst von Salomon, lui, dans ce « Questionnaire », rejette simultanément ces deux visions, qu’il considère comme des illusions bourgeoises ou plébéiennes. C’est aussi pourquoi il n’adhèrera pas au NSDAP et à la politique d’Hitler.

    Sa position est :

    Le rejet de l’Etat « PAR le peuple », le peuple, au sens d’une somme d’électeurs, est jugé incapable de grandeur politique. Le vote ne produit que le compromis bourgeois, la tiédeur et la décadence.

    Le rejet de l’Etat « POUR le peuple », par rejet de l’idée d’un Etat providence ou paternaliste : « Nous ne luttons pas pour que le peuple devienne heureux. Nous luttons pour lui imposer une destinée ». C’est ce refus d’un « bonheur de masse », qui nie à l’Etat d’avoir la charge du « confort du peuple », qui lui fait refuser radicalement ce qu’il considère comme la dérive « populaire » que prendra le nazisme. A ses yeux, il l’écrit clairement, le nazisme est une tyrannie de la plèbe, un mouvement de masse qui a remplacé l’Etat de droit par le règne de la brutalité.

    Si l’on résume la position de l’auteur, l’Etat ne doit être ni pour ni par le peuple, mais au-dessus de lui. C’est un Etat-Destin, comme une entité mystique et historique supérieure, à l’image de la tradition prussienne, et une élite de « type nouveau ».

    C’est aussi une communauté de combat, où le peuple ne doit être ni le décideur, ni le bénéficiaire passif, mais la matière première d’une communauté de destin unie dans le sacrifice et la grandeur de la Nation.

    Ce débat sur l’Etat et le peuple, éclairé par l’Histoire et le témoignage d’Ernst von Salomon est toujours présent, surtout en cette période préparant l’élection présidentielle de l’année prochaine.

    Qu’en est-il de ce débat aujourd’hui ?

    C’est Bruno Retailleau qui affirmait dans son entretien pour Le Figaro du 3 septembre, « En France, la seule cour suprême, c’est le peuple. Je lui donnerai le dernier mot ».

    C’est l’occasion d’aller lire les déclarations et les programmes des candidats déclarés pour la prochaine élection présidentielle de 2027, à l’aune de ce débat, pour identifier, si possible, les conceptions de l’Etat qui s’y révèlent.

    J’ai essayé de conduire l’exercice. J’ai repris les déclarations et les programmes de quelques-uns, l’IA (Merci Gemini) m’a un peu aidé à tout retrouver.

    Voilà le résultat.

    Les partis et candidats : POUR ou PAR le peuple ?

    La plupart des partis aujourd’hui font de leur programme un mélange de « PAR le peuple » et de « POUR le peuple », avec des nuances et écarts quand même significatifs.

    La France Insoumise (LFI)

    Le parti de La France Insoumise (LFI) est le plus proche de la vision « PAR le peuple », sur laquelle insiste son programme « L’avenir en commun ». Il se déclare à la fois pour et par le peuple à travers un concept original, la « souveraineté populaire permanente ».

    En gros, pour LFI, notre Vème République est une « monarchie présidentielle » qui a confisqué le pouvoir au profit d’une oligarchie financière et politique. Sa mesure phare est de passer à une VIème République en convoquant une Assemblée constituante composée de citoyens élus ou tirés au sort (j’ai pas tout compris) pour rédiger une nouvelle Constitution, en excluant, ça c’est sûr, les parlementaires actuels du processus de rédaction.

    Ce parti soutient aussi le RIC (Référendum d’initiative citoyenne) sous toutes ses formes.

    Autre mesure pour garantir un Etat « PAR le peuple », le droit de révocation des élus : Pour que le peuple garde le contrôle permanent, les citoyens doivent pouvoir démettre un élu en cours de mandat par référendum s’il ne respecte pas ses engagements.

    Mais pour LFI, il y a quand même dans le programme un peu de l’Etat « POUR le peuple ».

    Cela correspond à un Etat fort et planificateur, en charge d’une planification écologique et la reprise en main de la gestion directe de secteurs clés (l’énergie, l’eau, les transports, la santé). Pour lui, on arrête toute gestion « managériale » des services publics et on revient à l’Etat protecteur, qui redistribue les richesses grâce à une fiscalité fortement progressive et importante.

    On retrouve dans ce programme quelques similitudes de forme avec le programme du NSDAP et du nazisme des années 20 évoqué par Ernsr von Salomon : une rhétorique opposant la masse saine ‘ » le peuple ») à une élite corrompue (« l’oligarchie ») ou la finance pour LFI, le système parlementaire pour le NSDAP.

    On retrouve aussi ce besoin d’une forte personnalisation du parti par le leader et le mouvement, et la contestation radicale du système (la Vème République pour LFI et la République de Weimar pour le NSDAP).

    Cependant, sur le fond, les deux programmes divergent totalement.

    Déjà sur la définition du « peuple » : Pour LFI, le peuple est défini sur des critères sociaux (les précaires, les travailleurs, les citoyens). Il en a une vision très inclusive, toute personne résidant sur le territoire et respectant les lois fait partie du peuple, sans distinction d’origine ou de religion (on parle de « Nouvelle France »).

    Alors que le NSDAP et le nazisme avaient défini le peuple comme reposant sur la race et le sang, dans une vision biologique qui n’a rien à voir.

    Même opposition sur la démocratie, LFI prônant ce qu’il appelle une « démocratie radicale et continue », alors que le NSDAP était pour un régime totalitaire, pour abolir le vote et supprimer le pluralisme politique.

    Sur le modèle économique, LFI est plutôt dans la tradition de la gauche sociale, avec l’idée d’une planification et de la redistribution massive des richesses, là où le nazisme, qui a utilisé le terme « socialiste » dans les années 1920, a abandonné cette référence ensuite pour nouer une alliance forte avec les grands patrons allemands pour militariser le pays.

    Cette comparaison entre LFI et le NSDAP, fréquemment utilisé à des fins de dénigrement, par ses détracteurs, n’a donc pas vraiment lieu d’être (pour le moment, diront les méchantes langues qui n’aiment pas LFI…).

    Le Rassemblement National (RN)

    Comme LFI, le Rassemblement National (RN) veut dépasser le clivage entre PAR et POUR le peuple en proposant sa propre synthèse : Un Etat extrêmement fort agissant « pour le peuple », mais dont la légitimité repose sur un recours direct et sans intermédiaire au vote, c’est-à-dire « par le peuple ».

    Mais, à la différence de La France Insoumise, la définition du « peuple » n’est pas du tout la même. Pour le Rassemblement National, la définition du « peuple » n’est pas purement citoyenne ou sociale, mais repose sur des critères stricts de nationalité, d’identité et de souveraineté nationale.

    Cette distinction est importante, mais une fois cette définition posée, les programmes se ressemblent.

    Dans la vision de l’Etat « PAR le peuple » on retrouve le recours massif au référendum, l’instauration du RIC, et, concernant les institutions, non pas une VIème République, mais l’instauration de la proportionnelle intégrale.

    Dans la vision de l’Etat « POUR le peuple », il s’agit de protéger le peuple contre des menaces extérieures (mondialisation, immigration, insécurité). Pour cela la doctrine instaure des principes forts sur la priorité nationale, l’Etat souverainiste et sécuritaire (justice et police renforcées), la primauté des lois nationales sur le droit européen ou les traités internationaux.

    Là encore, les détracteurs essayent de comparer ces programmes avec ceux du NSDAP et du nazisme des années 1920.

    Alors que la différence fondamentale, comme pour LFI, réside dans la définition du « peuple », la principale similitude est dans une vision d’un Etat exclusif : L’Etat ne doit pas agir pour « tous les êtres humains présents sur le territoire » (référence LFI), mais exclusivement pour ceux qu’il considère comme les membres légitimes de la communauté politique. Autre similitude, le rejet de l’universalisme : les deux mouvements rejettent une vision libérale classique selon laquelle toute personne vivant et travaillant dans un pays acquiert progressivement les mêmes droits qu’un national.

    En revanche la notion de « préférence nationale » du RN reste un système de discrimination légale et sociale, mais les étrangers en situation régulière conservent le droit de vivre sur le territoire, mais sont placés en second rang pour l’accès à l’emploi, au logements sociaux, ou à certaines allocations (comme les prestations familiales). Alors que le NSDAP des années 1920 prévoyait l’expulsion des non-allemands, et a même mené, à terme, comme on le sait, l’extermination physique des minorités qu’il jugeait « nuisibles » (terme repris malencontreusement par LFI à propos des milliardaires « nuisibles » récemment).

    Autre différence forte : Alors que le NSDAP avait pour projet de détruire la République de Weimar pour instaurer un régime totalitaire, le RN s’inscrit dans les institutions de la Vème République, qu’il souhaite modifier par référendum.

    Cette comparaison entre le RN et le NSDAP, fréquemment utilisé à des fins de dénigrement, par ses détracteurs, n’a donc pas vraiment lieu d’être (pour le moment, diront les méchantes langues qui n’aiment pas le RN…).

    Edouard Philippe et « Horizons »

    Edouard Philippe, dans ses déclarations récentes, se positionne clairement dans un Etat « pour le peuple » d’inspiration technocratique et il rejette la vision d’un Etat « par le peuple », au sens de la démocratie directe.

    Dans la vision « POUR le peuple », il parle de rationalité, de vérité et d’efficacité.  Son credo est « l’autorité et le sérieux budgétaire », avec une vision de l’Etat reposant sur l’ordre et la revalorisation des fonctions régaliennes (justice, police, armée), et une gestion rigoureuse des finances publiques. Il défend une gouvernance rationnelle, appuyée sur l’expertise de la haute fonction publique, et voit l’Etat comme un planificateur qu’il veut « solide et pragmatique ».

    Dans le rejet de l’Etat « PAR le peuple », il inclue l’opposition résolue à une idée que le peuple doive participer directement ou indirectement à la création des lois ou au contrôle des institutions.

    D’où toute opposition au RIC, et pour un usage très cadré du référendum (dans la campagne il affirme que le référendum doit être utilisé de manière descendante, proposé par le Président, et sur des sujets précis et techniques, mais uniquement pour valider une stratégie d’en-haut, et non comme un outil de participation populaire).

    Pour Edouard Philippe, le pouvoir est exercé au nom du peuple et pour son bien, mais par l’intermédiaire strict des institutions et des élites qui sont rationnelles.

    La vision d’Edouard Philippe correspond donc à la tradition du réformisme, de la démocratie représentative et de l’attachement à l’Etat de droit, managé par les élites et les experts, en antithèse absolue avec la vision du NSDAP des années 1920 (pour le moment, diront les méchantes langues qui n’aiment pas Edouard Philippe…).

    Bruno Retailleau et LR

    Si l’on lit ses déclarations, on peut constater que Bruno Retailleau propose une doctrine originale qui mêle un Etat régalien fort d’en haut (le souverainisme) et un recours radical au peuple (par le référendum), pour s’opposer à ce qu’il nomme « le gouvernement des juges ».

    Il parle de « pacte constitutionnel » pour redonner le dernier mot à la souveraineté populaire pour sortir l’Etat de son impuissance.

    Une position sur l’Etat « PAR le peuple » avec le peuple comme cour suprême

    Contrairement à Edouard Philippe, il adopte un discours beaucoup plus « populiste » au sens institutionnel. La légitimité du nombre doit briser les blocages des élites juridiques.

    Dans son entretien que je citais plus haut, la déclaration « La seule cour suprême, c’est le peuple » fixe bien la doctrine : la démocratie est confisquée par les cours de justice. Si le Conseil constitutionnel ou la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) censure une loi votée par les représentants, il veut introduire une procédure permettant au Président de donner la parole aux Français pour « censurer la censure » par référendum. Cette proposition a l’air de faire mouche. Le Figaro publie un sondage le 4 septembre qui indique que huit français sur dix, tous partis confondus, veulent avoir le dernier mot en cas de censure d’une loi par le Conseil constitutionnel.

    Autre proposition radicale, l’élargissement massif du référendum, en modifiant la Constitution pour que le peuple puisse décider par vote direct de toute question législative, y compris sur des sujets de société, la politique pénale ou l’immigration.

    Lui aussi est pour le RIP, dont il veut abaisser le seuil à 2,5 millions contre 5 millions aujourd’hui, pour que le peuple puisse initier des lois plus facilement.

    Tout en étant « POUR le peuple », Bruno Retailleau garde un but précis : Restaurer l’autorité et défendre l’identité culturelle de la communauté nationale. Pour lui, la définition du « peuple » a deux dimensions, d’une part une dimension institutionnelle (le peuple comme pouvoir politique ultime) et d’autre part une dimension culturelle (le peuple comme communauté historique). Cette vision s’oppose complètement à celle de la gauche universaliste (comme LFI) et la vision managériale ou technocratique (celle d’Edouard Philippe).

    Pour Bruno Retailleau, pour faire partie du « peuple français » il ne suffit pas de respecter les lois ou d’avoir des papiers, il faut le partage d’une histoire commune, de mœurs spécifiques et de racines culturelles chrétiennes et laïques. Il exige donc une assimilation des populations immigrées à cette identité nationale préexistante. C’est ce qu’il appelle « La France des honnêtes gens ».

    Dans cette vision, l’Etat, pour Bruno Retailleau, doit agir pour préserver la souveraineté des Français face à l’extérieur. Il propose donc de modifier la Constitution, lui aussi (comme le RN) pour affirmer la supériorité absolue du droit français sur les traités ou jurisprudences de l’Union européenne dans certains cas.

    Il veut aussi protéger le peuple face à la « submersion migratoire » ou à « l’ensauvagement ». Pour cela il veut utiliser le peuple par référendum comme moyen de valider des mesures de rupture que le droit actuel interdit comme la fin des aides sociales automatiques pour les étrangers.

    Que conclure ?

    On comprend bien que dans cette question de « PAR » ou « POUR » le peuple vue par les candidats politiques à la Présidence de la République en 2027 tout est aussi dans la définition que chacun donne au « peuple », et dans un équilibre entre un peu de chaque, avec quand même des visions assez différentes.

    Mais si l’on est attaché à la liberté, et à une vision libérale de la société, quelle position peut-on prôner ? C’est là que l’on parlera plutôt de l’Etat arbitre.

    Une vision libérale : l’Etat arbitre

    Dans une vision libérale, qui n’est celle d’aucun des candidats analysés ci-dessus, ce clivage entre l’Etat « pour » ou « par » le peuple est dépassé par un principe supérieur, la méfiance absolue envers l’Etat et la primauté des libertés individuelles.

    On y inclue trois piliers fondamentaux :

    1. Le refus d’un Etat « POUR le peuple » paternaliste

    Pour un libéral, l’Etat n’a pas à définir le bonheur ou l’intérêt supérieur des citoyens à leur place. Un Etat qui prétend « agir pour le bien » du peuple glisse souvent inévitablement vers la technocratie ou le dirigisme. Le peuple est composé d’abord d’individus autonomes, responsables, capables de savoir eux-mêmes ce qui est bon pour eux.

    • La limitation des pouvoirs (contre la tyrannie de l’Etat « PAR le peuple »

    Être libéral, c’est aussi se méfier de la démocratie directe ou absolue. Si le peuple souverain peut tout décider à la majorité (51%) il peut aussi voter des lois liberticides pour la minorité (49%). L’Etat « par le peuple » est donc à encadrer par des contre-pouvoirs, une Constitution et le respect des droits fondamentaux (comme la propriété privée et la liberté d’expression).

    • L’Etat minimum ou arbitre

    Le rôle de l’Etat n’est ni de guider le peuple, ni d’être l’outil de sa volonté permanente. L’Etat doit être un arbitre neutre qui garantit les règles du jeu (la justice, la sécurité, le respect des contrats) pour permettre aux individus, au marché, et à la société civile de s’auto-organiser librement.

    Pour approfondir ces notions rien de tel que de remonter aux sources et de relire Alexis de Tocqueville qui, dans son ouvrage « De la démocratie en Amérique » tranche le débat.

    Dans sa hantise de l’Etat « pour » le peuple, qu’il appelle le despotisme doux, il redoute un Etat qui se chargerait seul d’assurer la jouissance des citoyens, et de veiller sur leur sort, réduisant le peuple à n’être plus « qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger ».

    Dans sa hantise d’un Etat « par » le peuple il voit la tyrannie de la majorité, comprenant que le suffrage universel sans contre-pouvoir peut mener à l’écrasement des minorités et de la pensée originale par la masse.

    La solution ne réside ni dans la soumission à un Etat bienveillant, ni dans le vote permanent, mais plutôt dans la vitalité des associations locales, la décentralisation et l’indépendance de la justice.

    Qui seront les Alexis de Tocqueville d’aujourd’hui pour aider les candidats et nos dirigeants politiques à sortir du dilemme entre par et pour le peuple ?

    Serons-nous un troupeau d’animaux timides dirigés par un Etat berger ? Ou avons-nous envie d’autre chose ?

    On a encore huit mois pour y réfléchir…

  • « Ce que je pense, c’est qu’au stade où vous en êtes, vous allez toucher le dur. Tous autant que vous êtes mais surtout toi, avec le domaine que tu as choisi. Tant que vous vous amusiez à cartographier le monde ou à créer des applis pour reconnaître les plantes ou trouver l’original d’un meuble, vous ne gêniez personne. Je caricature évidemment. Mais tu comprends ce que je veux dire. Aujourd’hui, vous vous attaquez à l’essentiel : l’humain et ses limites. D’après ce que je sais, vous travaillez sur l’allongement de la vie, sur l’interface entre le biologique et la machine, vous développez des outils d’intelligence artificielle qui pulvérisent le savoir humain.

    Alors, vous allez avoir tout le monde sur le dos. L’Etat va se dresser devant vous, avec ses normes, ses limites éthiques et légales, sa volonté de tout contrôler ».

    Cette discussion, c’est celle entre un entrepreneur de la Tech en Californie et Ronald, qui vient proposer une idée et ses services pour résoudre ce dilemme : Pour éviter les bâtons dans les roues, il faut créer, ou plutôt prendre le contrôle, d’un Etat où il pourra faire la loi comme il veut, dans un esprit libertarien, loin des normes et des contrôles. Le but est de faire un coup d’Etat dans un pays propice à ce genre d’action, et d’y prendre le pouvoir.

    Ainsi démarre le roman de Jean-Christophe Rufin, « D’or et de jungle » (2024).

    Comme l’auteur le précise en note de première page, il s’agit d’une œuvre de fiction, mais les éléments géographiques sur le pays, réel, sont très documentés.

    Le contexte, lui non plus, n’est pas complètement absurde, et cette envie des champions de la Tech d’échapper aux législations et pouvoirs des Etats est aussi souvent visible et revendiquée.

    Un thriller géopolitique au cœur de la démesure technologique

    Ancien diplomate et ambassadeur, Jean-Christophe Rufin met dans D’or et de jungle son érudition géopolitique au service d’une mécanique romanesque redoutablement efficace. Le choix du décor, un sultanat d’Asie du Sud-Est richissime mais institutionnellement fragile, témoigne d’une connaissance fine des vulnérabilités propres aux micro-États. La grande force de l’ouvrage réside dans la minutie avec laquelle est décrite la privatisation d’une opération d’influence et d’un coup d’État à l’ère numérique : guerre psychologique, manipulation des réseaux sociaux, cyberattaques ciblées et mercenariat moderne.

    Au-delà de l’action, le roman vaut pour la confrontation stylisée entre deux mondes : d’un côté, le pragmatisme cynique des barbouzes et professionnels du terrain ; de l’autre, l’idéalisme messianique et hors-sol des tycoons de la Silicon Valley, convaincus que le progrès technologique valide leur affranchissement de toutes les contraintes morales.

    On pourra certes regretter une caractérisation parfois schématique des figures d’entrepreneurs ou de mercenaires, frôlant le type sociologique pour mieux servir la démonstration. De même, la fluidité du récit souffre par moments de la juxtaposition entre les séquences de pur thriller et les digressions théoriques. Il n’en reste pas moins que Rufin signe une satire féroce et captivante de la hubris contemporaine.

    Le piège normatif : la régulation comme accélérateur d’émancipation

    Mais réduire D’or et de jungle à un pur récit d’aventure sous les tropiques serait passer à côté de son véritable sujet. En filigrane, Rufin pointe le véritable moteur de cette hubris technologique : le rejet viscéral de la contrainte publique.

    Face à une Europe perçue par la Silicon Valley comme un continent-bureaucrate, prompt à réguler avant d’innover, armé de son AI Act et de sanctions record, la réglementation ne joue plus le rôle de garde-fou. Elle devient le détonateur. Plus l’État encadre, taxe et interdit, plus l’idée d’une échappatoire territoriale devient séduisante pour ces barons du numérique.

    En France, des observateurs de la révolution numérique comme Laurent Alexandre pointent régulièrement ce paradoxe : en cherchant à réguler des technologies majeures qu’elle ne maîtrise plus industriellement, l’Europe s’expose au risque de devenir une simple « colonie numérique ». Ce sentiment d’impuissance publique nourrit en retour le mépris des entrepreneurs pour le régulateur : pourquoi se soumettre à des contraintes imposées par des États jugés dépassés et incapables de produire leurs propres champions ? La fiction de Rufin anticipe-t-elle le coup d’État de demain, ou ne fait-elle que devancer de quelques années l’inévitable sécession de ceux qui se pensent désormais au-dessus des lois républicaines ?

    Du roman au réel : la tentation libertarienne des seigneurs de la Tech

    Ce scénario n’a rien d’une élucubration. Dans le monde réel, l’obsession d’échapper au contrôle étatique structure la pensée d’une frange majeure de la Tech californienne depuis plus de deux décennies.

    L’échappée maritime et les territoires autonomes

    Dès 2008, Peter Thiel, cofondateur de PayPal et de Palantir, finançait le Seasteading Institute avec une ambition explicite : construire des cités flottantes autonomes dans les eaux internationales pour tester de nouveaux modes de gouvernance, libres d’impôts et de lois étatiques. Si le seasteading s’est heurté à des obstacles techniques, l’idée s’est incarnée plus récemment sur la terre ferme. Au Honduras, le projet Próspera sur l’île de Roatán a matérialisé la création d’une zone privée semi-autonome gérée par des investisseurs américains, dotée de ses propres règles juridiques et fiscales pour attirer l’innovation biomédicale et les crypto-actifs sans la tutelle des régulateurs nationaux.

    Les « Network States » et la souveraineté privée

    Cette philosophie a trouvé son manifeste théorique dans le concept de Network State forgé par Balaji Srinivasan (ancien associé du fonds Andreessen Horowitz). L’idée ? Former d’abord une communauté numérique idéologiquement alignée, accumuler du capital, puis acheter progressivement des territoires physiques à travers le globe pour se faire reconnaître comme un État souverain de plein droit. C’est la trajectoire exacte que théorise le personnage de Ronald dans le roman de Rufin.

    L’extraterritorialité de facto et l’effacement du politique

    Sans même acheter un pays, des figures comme Elon Musk exercent déjà une forme de souveraineté parallèle. En gérant de manière unilatérale le réseau satellitaire Starlink sur des théâtres géopolitiques majeurs, Musk démontre qu’un acteur privé peut arbitrer la conduite de conflits internationaux sans en référer à un gouvernement.

    Cette prise de main met en lumière un décalage d’autorité structurel : le personnel politique traditionnel, contraint par les calendriers électoraux et des cadres réglementaires rigides, peine à conserver le rythme face à des géants technologiques disposant d’un capital quasi-illimité et d’une maîtrise exclusive des infrastructures critiques. Dès lors, lorsque la capacité décisionnelle bascule chez les capitaines d’industrie, l’autorité étatique s’efface progressivement. La tentative de prise de contrôle territoriale décrite dans le livre n’est que la suite logique d’une souveraineté politique déjà largement érodée.

    En mettant en scène la rencontre explosive entre l’ingénierie financière, le mercenariat et le messianisme technologique, D’or et de jungle dépasse le simple cadre de la fiction spéculative. Le roman décrit l’aboutissement logique d’un basculement de puissance : celui où la concentration de capital et la maîtrise des technologies critiques dépassent l’autorité des structures étatiques traditionnelles.

    Reste une question ouverte que Rufin nous oblige à poser : face à des acteurs capables de financer leurs propres infrastructures, leurs satellites et leurs intelligences artificielles, la régulation étatique gardera-t-elle sa force coercitive, ou ne fera-t-elle qu’accélérer l’émergence d’entités souveraines privées hors de portée du droit ?

  • Dans un précédent article consacré aux combattants de la 2ᵉ DB, j’explorais ce que l’Histoire enseigne sur le « jour d’après » : ce moment critique où, l’objectif suprême ayant été atteint, une équipe bascule dans le vide stratégique et la perte de repères.

    Ma lecture récente des « Réprouvés » (écrit en 1930 en prison) d’Ernst von Salomon offre une tout autre perspective sur la dynamique des groupes sous tension. Là où la 2ᵉ DB incarnait la victoire triomphante suivie du spleen de la démobilisation, les Corps francs de 1919-1920 nous plongent dans le vertige inverse : celui de la défaite non digérée, du rejet populaire et de l’activisme désespéré.

    Un épisode de l’Histoire parfois oublié, que nous restitue Ernst von Salomon, témoin et acteur des évènements.

    La première partie de ce récit de première main raconte cette impression d’être des « réprouvés », déconsidérés, avant de devenir des conjurés et des criminels (Ernst von Salomon sera impliqué dans l’assassinat de Walther Rathenau, ministre des Affaires étrangères, le 24 juin 1922).

    La genèse des Corps francs et l’enfer des Provinces baltes (1919)

    Pour comprendre les états d’âme d’Ernst von Salomon, il faut revenir au chaos de l’Allemagne de la fin 1918. L’Empire s’est effondré, l’armée régulière est en décomposition et le pays menace de basculer dans la révolution. Le nouveau gouvernement social-démocrate (SPD), incapable de maintenir l’ordre et bloqué par une armée officielle qui refuse d’intervenir, fait appel à des volontaires pour former des unités paramilitaires : les Corps francs (Freikorps).

    Ces troupes regroupent des vétérans incapables de se réadapter à la vie civile, mais aussi une extrême jeunesse : des adolescents de 17 ou 18 ans issus des écoles de cadets, comme Salomon (né en 1902). Trop jeunes pour avoir combattu entre 1914 et 1918, ils sont nourris d’un idéal romantique du devoir patriotique.

    Lorsque la menace bolchevique se précise à l’Est au début de l’année 1919, l’état-major et le gouvernement de Berlin refusent une nouvelle fois d’y engager officiellement l’armée régulière afin d’éviter toute confrontation directe avec les Alliés vainqueurs. Ce sont donc les Corps francs que l’on envoie en première ligne dans les provinces baltes (Lettonie, Estonie). Pour le pouvoir politique, ces troupes privées offrent un avantage cynique : pouvoir mener la guerre tout en niant toute responsabilité officielle.

    L’expédition répond alors à un triple enjeu :

    • Un écran de fumée diplomatique : Utiliser ces mercenaires non officiels avec la tolérance tacite des Alliés pour faire barrage à la poussée de l’Armée rouge soviétique vers l’Europe de l’Ouest.
    • La défense des barons baltes : Protéger les grands domaines fonciers de l’aristocratie germano-balte locale.
    • Le mirage de la colonisation (Land) : On promet aux volontaires des terres à cultiver à l’Est à la fin des combats. Pour ces adolescents de 17 ou 18 ans sans avenir dans une Allemagne ruinée, c’est un puissant moteur d’engagement.

    Sur le terrain, l’expédition bascule dans la barbarie. Privés de lignes de front claires et de tout cadre juridique, les affrontements opposent les Corps francs non seulement aux bolcheviques, mais aussi aux nationalistes lettons. Salomon y découvre la cruauté brute, participant à des nettoyages de villages et assistant à des tortures terrifiantes, à l’image de son compagnon de section Kleinschroth, retrouvé le corps mutilé et le visage supplicié au sel, déclenchant une spirale de vengeances sanguinaires. La guerre perd tout sens politique pour devenir une expérience d’anéantissement pur. Salomon résumera cette fascination nihiliste par cette formule :

    « Nous étions des traqueurs de chimères, des hommes ivres de guerre et de carnage. »

    C’est en plein milieu de cette campagne sauvage qu’intervient le couperet : la signature du traité de Versailles, le 28 juin 1919. Pour respecter les exigences des Alliés, le gouvernement républicain de Berlin ordonne la dissolution des Corps francs et l’évacuation immédiate de la Baltique.

    Pour Salomon et ses camarades, le choc est immense : ils se sentent poignardés dans le dos par leur propre gouvernement. Refusant d’abord d’obéir, arrachant leurs insignes officiels pour poursuivre un combat clandestin, ils basculent dans l’insoumission. Lorsqu’ils sont finalement rapatriés de force à la fin de l’année 1919, dépouillés de leurs armes et déclarés hors-la-loi par la jeune République, ces jeunes de 17 ans deviennent définitivement des « réprouvés » (Geächteten).

    Salomon résume cette errance existentielle et le vide idéologique qui en découle par cette formule célèbre :

    « Ce que nous voulions, nous ne le savions pas ; et ce que nous savions, nous ne le voulions pas. »

    Déconnectés de la société civile, sans métiers, sans repères et ivres d’amertume, ils se transforment en mercenaires errants, prêts à se retourner contre la République de Weimar.

    Le basculement : le Putsch de Kapp et le drame d’Harburg (1920)

    C’est dans ce climat de ressentiment accumulé qu’éclate, en mars 1920, le Putsch de Kapp, baptisé du nom de son instigateur civil, Wolfgang Kapp, un haut fonctionnaire ultra-nationaliste et prussien qui s’était proclamé chancelier avec l’appui des généraux révolté. Refusant la dissolution de leurs unités exigée par le traité de Versailles, ces militaires et milices tentent ainsi un coup d’État pour renverser le gouvernement républicain.

    Kapp ne voulait pas seulement faire une émeute de rue, mais installer un nouveau gouvernement de facto à Berlin (ce qui échouera en 5 jours face à la grève générale déclenchée par la population et les syndicats).

    Envoyées pour prendre le contrôle des centres ouvriers du Nord, les unités des Corps francs, notamment « les Bavarois » (surnom donné aux combattants du corps franc bavare du général von Epp, ultra-nationalistes et aguerris aux luttes anti-bolcheviques), se heurtent à une résistance inattendue à Harburg.

    Face aux soldats se dressent non seulement les « gardes rouges » (les milices armées des conseils d’ouvriers et de soldats), mais la population tout entière. Salomon décrit avec stupeur la présence des femmes des quartiers populaires en première ligne : des ménagères et des ouvrières qui huent, crachent et frappent les soldats, brisant net leur code d’honneur patriarcal. Traqués dans les rues et à court de munitions, les Bavarois se retranchent dans une école avant de capituler. Lors de leur sortie désarmée, plusieurs d’entre eux sont lynchés par la foule furieuse.

    Pour le jeune Salomon, le choc est total. Voir ces soldats aguerris vaincus par une foule d’ouvriers et de ménagères marque la fin du mythe de leur supériorité. Surtout, cela révèle une vérité cruelle : ils ne sont pas perçus comme des héros restaurateurs de l’ordre, mais comme des oppresseurs haïs par le peuple.

    La rupture : la « révolution de l’esprit »

    C’est au terme de cet épisode fratricide que Salomon tire le bilan de l’échec de la violence brute. Dans une tirade lucide, il retranscrit la fin du temps des armes et le besoin d’une refondation intellectuelle :

    « J’ai idée que la révolution est encore à faire. La démocratie parlementaire ? – allons donc, c’était moderne en 1848 […]. Et le marxisme ? C’est un programme ferme et solide […]. Mais quoi qu’il en soit, la révolution n’est pas venue. Le résultat de 1918 ce n’est qu’une mixture de 48, de Guillaume II et de Marx. Et ça se voit ! Tout l’ancien stock a été repris par la nouvelle firme. Et c’est en face d’elle que nous sommes. Et nous avons lutté « pour la paix et pour l’ordre ». Hélas ! […]

    Je crois que c’est à nous de faire la révolution. […] Nous avons commencé par l’assaut des barricades, et nous avons échoué. La révolution de l’esprit, c’est à elle que je pense lorsque je dis qu’il nous reste à faire la révolution. C’est à cela qu’il faut se mettre maintenant. […] Il faut que nous fassions la révolution pour la nation […]. Et pour cela il faut d’abord savoir ce que c’est au juste que la nation. Je veux dire savoir, non pas deviner. […] Apprendre cela, voilà, il me semble, la tâche. »

    En quelques mots, Salomon ferme le chapitre du terrorisme de rue pour ouvrir celui du travail doctrinal et de l’apprentissage.

    Ce que ce récit inspire aux dirigeants d’aujourd’hui

    Une citation célèbre, attribuée au philosophe George Santayana, dit : « Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le répéter ».

    Les réflexions et le récit d’Ernst von Salomon sont un rappel puissant des enjeux de management face aux jeunes générations qui s’éloignent et rejettent les règles établies par leurs aînés ou leurs dirigeants… au point de vouloir prendre le pouvoir à leur place. En livrant ce témoignage sur le vif, Salomon se fait le porte-parole de cette réaction épidermique : celle d’une jeunesse enthousiaste et idéale, confrontée à une gouvernance à laquelle elle n’adhère plus.

    On peut retenir :

    • La rupture générationnelle et la dérive des énergies : Cette histoire illustre la trajectoire d’une nouvelle génération qui refuse le modèle proposé par ses dirigeants. Lorsqu’une jeunesse en quête de souffle, d’impact et de passion se heurte au pragmatisme gestionnaire de sa gouvernance (comme le SPD en 1919), un vide émotionnel s’installe. Faute de trouver une cause ou une ambition fédératrice dans le cadre officiel, cette énergie très motivée s’éloigne du projet commun, basculant dans une sous-culture autonome qui finit par couper définitivement les ponts avec l’organisation.
    • Le risque ultime de la déception : la bascule dans la contestation radicale : L’histoire de Salomon rappelle aussi que la désillusion prolongée, lorsqu’elle s’accompagne du sentiment d’être incompris ou trahi par le système, ne mène pas seulement au désengagement passif. Elle peut pousser vers une forme de guérilla interne, de cynisme destructeur, voire de contestation ouverte contre la gouvernance et les méthodes établies.
    • Les effets de la rupture d’engagement (« l’effet lâchage ») : L’épisode du retrait imposé par le traité de Versailles montre la violence psychologique ressentie par le terrain lorsque la hiérarchie modifie brutalement les règles du jeu ou abandonne un projet sur lequel les équipes se sont fortement investies sous la pression de contraintes extérieures.
    • Le mirage des réorganisations cosmétiques (« Tout l’ancien stock a été repris par la nouvelle firme ») : Le constat amer de Salomon face à la réorganisation de l’État offre une leçon saisissante. Rebaptiser des structures, modifier des organigrammes ou plaquer de nouvelles étiquettes sans faire évoluer les postures managériales profondes engendre la réaction immédiate d’équipes du terrain qui identifient rapidement l’absence de transformation réelle.
    • Le piège de l’activisme sans vision (« Commencer par l’assaut des barricades ») : L’aveu de Salomon (« Ce que nous voulions, nous ne le savions pas ») résume les dérives de l’hyper-activisme opérationnel. Vouloir agir aux forceps et privilégier l’exécution à tout prix sans avoir défini le cap au préalable expose l’organisation à un déploiement d’énergie stérile et à un risque d’épuisement collectif.
    • L’exigence d’acculturation (« La révolution de l’esprit ») : En concluant qu’il faut « d’abord savoir » et « apprendre », Salomon rappelle une règle fondamentale du leadership : toute transformation pérenne commence par un travail de fond sur la culture, le sens et l’alignement des esprits avant même de chercher à basculer dans l’action.

    En définitive, le récit de Salomon nous met en garde. Car l’Histoire montre que cette désillusion ne reste jamais stérile : le vide politique et l’amertume de Salomon et de ses compagnons déçus formeront, une décennie plus tard, le terreau le plus fertile à l’essor du national-socialisme et à la conquête du pouvoir par Hitler en 1933. Faute d’avoir su offrir un cap républicain et une ambition légitime à cette jeunesse en quête d’absolu, la société weimarienne a laissé le fanatisme capter son énergie dévoyée.

    Face aux tensions d’aujourd’hui, la question s’impose à tout dirigeant : comment répondons nous à ces jeunes générations qui s’éloignent des standards de leurs aînés et cherchent leur propre « révolution de l’esprit » ? Saurons-nous leur offrir une vision et un cadre inspirants avant que le désenchantement ne fasse son œuvre ?

    Quel cap et quelle ambition répondront à leurs attentes avant que le désenchantement ne les pousse vers l’affrontement ou le retrait ?

  • Dans un entretien accordé début juillet au Figaro Magazine, Éric Zemmour déclarait :

    « La guerre civile me hante. Mais je ne la provoque pas, je la vois venir. Je pense même qu’elle a déjà commencé. »

    L’affirmation est tranchée, mais elle fait écho aux propos tenus par Gérard Collomb lorsqu’il quittait le ministère de l’Intérieur le 3 octobre 2018 : « On vit côte à côte… je crains que demain on ne vive face à face. »

    Au-delà des postures et de la scène politique, ces avertissements touchent à une dynamique humaine universelle. Qu’il s’agisse de la France du XVIᵉ siècle, de la Guerre d’Espagne ou des entreprises modernes, la guerre civile désigne ce moment critique où des individus partageant un même espace cessent de reconnaître l’existence d’un cadre commun.

    La guerre civile, voilà une menace pour l’unité.

    Cela me rappelle aussi des formes de guerre civile, en moins violentes heureusement, que l’on rencontre dans nos entreprises et organisations, et où l’on cherche un sauveur pour apporter des solutions et « calmer le jeu ».

    L’Histoire offre alors une grille de lecture utile pour diagnostiquer le mal et esquisser des solutions.

    Comprendre la stasis : l’infection du corps social

    Pour penser ce phénomène, il faut remonter aux origines de la philosophie politique et au concept grec de stasis.

    Dans la Grèce antique, la stasis ne désigne pas seulement la guerre civile armée ou la bataille rangée, mais un état de crise intestine, de paralysie et de crise morale où la Cité (polis) se déchire de l’intérieur.

    La stasis, c’est le moment où la politique cesse d’être un espace de délibération pour devenir une arène de factions irréconciliables. La nuance y devient une trahison, et l’intermédiaire un ennemi.

    L’essence du conflit : le rejet conscient et l’ennemi intime

    Cette mécanique d’effondrement du lien social trouve une illustration saisissante dans l’Histoire moderne. Dans l’éditorial du numéro d’août septembre 2026 du Figaro Histoire consacré à la Guerre d’Espagne, Michel de Jaeghere en fait une description générale qui en montre la nature singulière :

    « Les guerres civiles ont une âpreté que n’ont pas les guerres étrangères. […] On n’y appartient pas à son camp par le hasard de la naissance ; on le choisit par rejet conscient de ce qu’incarne l’adversaire ; on se bat pour l’idéal qu’il voudrait piétiner. On ne peut repousser l’ennemi au-delà des frontières ; on veut l’éliminer. […] Il n’a pas pour vous un visage anonyme : il a celui de quelqu’un qui vous hait. »

    Cette analyse met à nu la différence fondamentale entre la guerre classique et la stasis :

    • La guerre extérieure oppose deux ensembles distincts qui se battent par fatalité géographique ou politique.
    • La guerre civile oppose des proches qui choisissent leur camp non par adhésion absolue à une cause, mais par rejet conscient de l’autre.

    C’est ce que scandait déjà le Chœur de la tragédie « La Guerre civile » d’Henry de Montherlant (1965) :

    « Je suis la Guerre civile, je suis la bonne guerre, celle où l’on sait pourquoi l’on tue et qui l’on tue : le loup dévore l’agneau, mais il ne le hait pas ; tandis que le loup hait le loup. »

    On pense bien sûr aux Guerres de Religion du XVIᵉ siècle, où cette haine du voisin poussait chaque camp à des accès de violence rituelle : les uns pour prouver que les prêtres n’étaient que des hommes ordinaires, les autres pour défigurer chez « l’hérétique » l’image du Créateur. Dans tous les cas, l’autre n’était plus un contradicteur, mais une incarnation du Mal dont il fallait purifier le sol.

    La dérive managériale : de la Voice au piège de la rivalité mimétique

    Transposée dans le monde du travail, la stasis prend rarement la forme de violences physiques. Elle n’en demeure pas moins destructrice : guerre de clans, rétention d’information stratégique, paralysie des décisions, querelles de personnes déguisées en débats d’idées.

    Comment une organisation bascule-t-elle dans cette logique de blocs ?

    La corruption de la Voice

    Dans une grille de lecture classique développée par Albert Hirschman, que j’évoquais dans un précédent article consacré au triptyque Exit, Voice, Loyalty, la prise de parole (Voice) constitue le mécanisme de régulation par excellence. Elle permet d’exprimer un désaccord pour corriger une trajectoire.

    Dans une guerre civile d’entreprise, la Voice est dévoyée. Elle ne cherche plus à améliorer l’organisation, mais à disqualifier la faction adverse. La Loyalty (la loyauté envers la mission globale de l’entreprise) disparaît au profit d’une loyauté exclusive envers son clan ou sa direction. Ne reste alors pour les profils pragmatiques ou modérés que l’Exit (le départ), abandonnant le terrain aux seuls doctrinaires.

    Le piège du mimétisme (René Girard)

    Cette dynamique s’explique par ce que le philosophe René Girard a théorisé sous le nom de rivalité mimétique. La violence la plus féroce ne vient pas de ce que nous sommes profondément différents, mais de ce que nous désirons la même chose (la légitimité, le pouvoir, le contrôle du récit interne).

    En se battant, les belligérants deviennent des « jumeaux d’affrontement ». Chaque camp adopte exactement les mêmes comportements toxiques en se dédouanant par l’attitude de l’autre (« Je suis obligé de manœuvrer ainsi parce qu’en face, ils font pire »). Et lorsque la tension devient insupportable, l’organisation cherche souvent à se soulager en désignant un bouc émissaire, un responsable sacrifié pour l’exemple, sans jamais traiter le conflit culturel sous-jacent.

    Le rôle du dirigeant

    Face à cette menace , quelle doit être la posture du leadership ? Ce que nous apprend l’expérience tient en quatre points simples mais essentiels.

    1. Refuser la tentation du « Divide et impera » (Diviser pour régner) : Le leader qui instrumentalise les querelles internes pour consolider son pouvoir finit toujours emporté par le chaos qu’il a laissé grandir.
    2. Reconstituer le Tiers d’Arbitrage : La guerre civile s’installe quand il n’y a plus de juge neutre. Le dirigeant doit s’imposer non comme la partie prenante d’une faction, mais comme le garant impartial de la règle du jeu et de la mission commune.
    3. Assainir le langage : Comme le notait Thucydide, le premier symptôme de la stasis est la corruption du sens des mots. Le manager doit proscrire la rhétorique des procès d’intention et exiger des faits, des chiffres et des arguments mesurables.
    4. Instaurer la sécurité psychologique : L’opposé de la guerre civile n’est pas le silence ou le consensus mou, mais le désaccord fécond. Autoriser la contradiction ouverte sur les idées empêche la frustration de fermenter en subversion clandestine.

    Conclusion : Garder le cap du bien commun

    De la grande Histoire aux réunions de direction, la leçon des guerres civiles est toujours la même : elles ne commencent pas dans la fureur, mais au moment où l’on cesse de partager une réalité commune.

    Le rôle de celui qui dirige n’est ni de nier les divergences, ni d’excommunier les opposants. Il est de rappeler sans relâche la raison d’être du collectif, de maintenir l’espace du dialogue et de veiller à ce que la haine du voisin ne vienne jamais remplacer la passion du projet partagé.

    C’est aussi ce qui manque parfois (souvent?), dans les débats un peu trop violents de la société.

  • Pour comprendre et réfléchir aux conséquences de l’envahissement de l’intelligence artificielle sur nos vies, rien de tel que d’aller chercher sinon des réponses, du moins des questionnements, dans les essais parus cette année.

    Je me suis plongé dans « Le ministère du futur » de Kim Stanley Robinson, « Le péril IA » de Gilles Babinet, « Sanctuaires » de Abel Quentin, mais aussi dans la nouvelle d’Edgar Poe « Le masque de la mort rouge », et aussi l’encyclique du Pape.

    Quel rapport entre une fiction climatique, deux essais sur les algorithmes, un classique de la littérature fantastique, et l’encyclique du Pape ? Un point commun fondamental : la tentation de la citadelle et le bal masqué de nos dirigeants face aux réalités dérangeantes.

    À l’heure où les Comex oscillent entre l’optimisme béat et la paralysie bureaucratique, comment retrouver une véritable excellence décisionnelle ?

    Un bon exercice de prise de recul estival.

    La fiction est parfois le plus efficace des miroirs pour ausculter nos dynamiques décisionnelles. Dans le chapitre 61 de son roman Le Ministère du Futur, Kim Stanley Robinson utilise une métaphore frappante inspirée du Masque de la Mort Rouge d’Edgar Allan Poe pour illustrer l’aveuglement de nos élites économiques.

    Chez Poe, le prince Prospéro et ses courtisans se barricadent dans une abbaye fortifiée aux portes soudées à la forge pour fuir une épidémie mortelle. Ils s’y enferment pour s’étourdir dans un bal masqué fastueux pendant que le peuple agonise dehors. Pour Robinson, cette citadelle intouchable symbolise l’illusion selon laquelle la richesse ou des modèles théoriques abstraits (comme le marché des droits à polluer) pourraient servir de bouclier contre les lois biophysiques de la Terre. La réalité, tout comme la Mort Rouge, finit toujours par traverser les murs, rappelant que personne n’échappe aux crises écosystémiques.

    Cependant, réduire cette grille de lecture à une simple posture technophobe ou écologiste serait une erreur de jugement. Ce mécanisme de la « citadelle étanche » se manifeste de façon bien plus subtile dans le monde des affaires et de la technologie, à travers des positions antagonistes qui cherchent toutes, à leur manière, à s’affranchir de la complexité humaine.

    La « Décennie Fabuleuse »

    Cette tentation de s’affranchir des contraintes par le récit n’est pas nouvelle, et l’actualité récente nous en offre un exemple saisissant. Fin juillet 2026, le campus « Laissez-nous faire » d’Alain Madelin, avec ses fidèles et son optimisme assumé sur la « décennie fabuleuse », a pu faire penser à une forme de danse du masque.

    Il y avait dans ce rassemblement une volonté claire, et joyeusement provocatrice, de se libérer des normes et des injonctions étatistes qui brident la créativité et l’inventivité des acteurs économiques. C’est l’expression d’une foi profonde dans l’énergie humaine. Mais le risque de ce bal doctrinal est de glisser vers un huis clos hermétique : à force de célébrer la pureté d’un modèle de dérégulation totale, on s’expose au retour brutal des réalités biophysiques et des fractures systémiques. Préférer le confort du modèle abstrait à la rugosité des faits macroéconomiques : c’est le premier piège de l’aveuglement managérial.

    L’hypnocratie technologique et la solitude des fiches de données

    Aujourd’hui, l’abbaye de Prospéro a trouvé de nouvelles parures. Les masques en soie ont été remplacés par les écrans de l’Intelligence Artificielle Générative. Mais là où le regard superficiel ne voit qu’un débat sur la productivité, Gilles Babinet pose un diagnostic bien plus profond dans son ouvrage « Le Péril IA« . Il y dénonce ce qu’il nomme l’hypnocratie technologique : un modèle de « post-raison » où la personnalisation algorithmique opère une « fragmentation égoïste massivement orchestrée ».

    Pour le dirigeant, le véritable péril n’est pas le grand remplacement de l’homme par la machine, mais la réduction de l’individu à un profil optimisable, une simple « fiche de données » vidée de sa singularité. Cet œil froid de l’IA, qui croit cerner l’humain à travers ses préférences, engendre au sein des organisations une solitude radicale.

    Pour sortir de ce bal masqué binaire, Babinet nous invite à un détour par Carl Gustav Jung : l’IA, en prenant sa place légitime dans l’ordre utilitaire du monde pour nous décharger de la pure logique, doit libérer l’énergie nécessaire à notre quête intérieure. Le management moderne doit accepter de réinvestir des espaces « inefficaces », lents, contemplatifs, pour préserver la substance de ses équipes.

    C’est ici que se noue le dialogue avec un autre auteur de cette année, Abel Quentin, romancier qui s’est lancé dans cet essai, « Sanctuaires« , dans une réflexion très personnelle sur ce qu’il appelle « l’invasion de l’IA générative » pour y « résister ». C’est un essai, non pas technique, mais littéraire, assez ironique, et politique.

    Dans cet essai assez provocateur, Abel Quentin refuse de baisser les yeux face au discours dominant du fait accompli, ce fameux « C’est comme ça ! Elle est là ! » répété en boucle par les technofatalistes qu’il caricature sous les traits du personnage qu’il imagine en « Michel Super ». L’originalité d’ Abel Quentin est de dynamiter le mythe : non, toute innovation n’est pas un progrès.

    En analysant les mécanismes de la sous-traitance cognitive, Abel Quentin veut démontrer comment l’abandon de l’effort intellectuel au profit des machines uniformise la création et appauvrit l’esprit critique. Sa sentence est sans appel : « l’homme augmenté est un homme diminué en devenir ». Face à cette régression civilisationnelle, il ne propose pas un rapport d’experts, mais un appel citoyen à la légitime défense : la création de « sanctuaires ». Qu’il s’agisse de l’école, d’une maison d’édition ou d’un espace de travail, les sanctuaires de Abel Quentin sont comme une une citadelle transgressive où l’on tire une fierté joyeuse de la lenteur, de la rugosité et de l’imprévisibilité du 100 % humain.

    C’est ici que la passerelle avec la métaphore de Poe prend tout son sens : le technofatalisme est le véritable bal masqué moderne. On s’y étourdit de slogans creux en croyant avancer, alors que l’on organise à huis clos notre propre dépossession politique et intellectuelle.

    Dans cet appel à sanctuariser des espaces de résistance purement humains, Abel Quentin rejoint, par un autre chemin, les conclusions de Gilles Babinet sur la crise du collectif. Car le besoin de faire communauté ne disparaît jamais vraiment. Lorsque la technologie l’en prive, en remplaçant nos rites sociaux et nos symboles par le froid verdict d’algorithmes de performance, ce monde de “règles physiques rigoureuses”, ce besoin de collectif ne s’éteint pas : il s’atrophie et devient pathologique (dixit Gilles Babinet). Le « Sanctuaire » de Quentin n’est donc pas une fuite solitaire, mais un acte de légitime défense collective, un espace pour reconstruire un collectif vivant, plus imprévisible, et ritualisé.

    La « boussole humaniste » ou le « refus de l’ordinaire »

    Pour soigner cette perte de repères collectifs, les institutions traditionnelles tentent de proposer des cadres de référence globaux. C’est le sens profond de l’encyclique Magnifica humanitas du Pape Léon XIV, publiée en mai 2026. Comme le souligne très justement Philippe Dewost, ce texte magistériel surprend par sa maturité technique et son indépendance politique absolue. Le Souverain Pontife ne rejette pas la technologie ; il oppose le modèle centralisateur de la Tour de Babel à la reconstruction décentralisée et collective de Jérusalem. Surtout, le Pape met le doigt sur un danger managérial majeur : lorsque l’on délègue le pouvoir de sélectionner et d’exclure à un algorithme, « l’injustice devient silencieuse ». L’encyclique offre ainsi une boussole humaniste indispensable en appelant à « désarmer » l’IA pour la rendre discutable et habitable.

    L’intention est d’une grande noblesse, mais elle doit être confrontée aux réalités de l’action. Comme le rappelle mon ami Philippe Silberzahn, la volonté de sur-réglementer la machine par le haut ou de la soumettre à des comités d’experts moraux peut glisser vers ce qu’il nomme le « refus de l’ordinaire ».

    Vouloir enfermer l’IA dans un grand récit de vigilance centralisée commet, paradoxalement, la même erreur que le prince Prospéro : croire que le salut vient d’une autorité supérieure. Les progrès d’une organisation ne naissent jamais de la seule clairvoyance d’un clergé d’experts, mais de la liberté laissée à des gens ordinaires d’essayer, d’échouer et de s’approprier l’outil sur le terrain. L’élan émancipateur de Alain Madelin et le pragmatisme de Philippe Silberzahn se rejoignent ici : une prudence excessive crée un coût d’opportunité colossal, privant les équipes de leviers d’inventivité immédiats.

    La vision managériale : choisir la divergence

    Qu’ils s’appellent Prospéro chez Poe, prêtres de la tech ou gardiens de la régulation, le travers reste identique : la volonté de piloter le monde d’en haut par des modèles purement théoriques ou des interdits absolus.

    Pour un dirigeant, l’excellence décisionnelle ne consiste pas à choisir entre l’optimisme béat et le pessimisme bureaucratique. Elle réside dans la capacité à utiliser la machine pour ce qu’elle est, un outil utilitaire performant, afin de libérer du temps pour ce qui compte vraiment : refonder le lien communautaire authentique et préserver la singularité humaine.

    L’IA n’a pas besoin de prêtres pour éditer des dogmes, ni de capitaines d’industrie bunkérisés. A la lecture de ces ouvrages, on pressent que le rôle du leader moderne est sûrement de refuser ces différents enfermements pour réinvestir la cité des hommes : un espace d’expérimentation décentralisé, exigeant et pragmatique, fondé sur la confiance envers l’intelligence collective des équipes. C’est à cette seule condition que l’on pourra retire les masques, bien avant que l’horloge ne sonne minuit.

  • Dans son ouvrage « La 2e D.B. », Erwan Bergot met en lumière une tactique militaire emblématique : « faire de l’exploitation ». C’est lors de la célèbre manœuvre des Vosges, en novembre 1944, que cette méthode révèle toute sa puissance. Le général Leclerc, tacticien hors pair et véritable inspirateur du mouvement, cherche à percer la ligne défensive allemande pour ouvrir la route de Strasbourg. Pour contourner les verrous ennemis, Leclerc conçoit plusieurs axes d’attaque et choisit d’en engager un particulièrement audacieux et inattendu : la route de Dabo, un chemin de montagne étroit et sinueux, réputé impraticable pour des blindés et obstrué par l’ennemi.

    Le 19 novembre, l’offensive est lancée. Sous l’impulsion de Leclerc, les éléments de la 2e DB s’engagent dans le combat. Sur l’axe sud, le lieutenant-colonel Massu, à la tête de son sous-groupement, fait sauter le verrou ennemi de Lafrimbolle grâce à un appui feu percutant. Fidèle à l’esprit de sa division, Massu n’attend pas : il exploite immédiatement et à outrance, fonçant vers le carrefour stratégique de Rethal. Voyant la brèche s’ouvrir, Leclerc saisit l’opportunité et engouffre le reste du Groupement Tactique derrière Massu. Dans la nuit, les colonnes blindées de la 2e DB progressent « tous phares allumés » sur cet itinéraire escarpé. Le 21 au matin, après de brefs combats, Massu atteint Dabo et débouche sur la plaine d’Alsace. En deux jours d’une avancée fulgurante, la 2e DB transforme un succès local en une percée décisive qui conduira à la libération de Strasbourg le 23 novembre.

    Dans le langage militaire, « faire de l’exploitation » désigne précisément cette capacité à convertir une fissure dans le dispositif adverse en une victoire majeure. Cette tactique repose sur des principes forts : détecter la faille sans s’obstiner sur l’axe bloqué, concentrer massivement les moyens sur ce qui fonctionne, et maintenir une vitesse d’avance maximale pour interdire tout rétablissement à l’adversaire. Elle exige également de décentraliser le commandement : fixer une intention claire tout en accordant une confiance totale à l’autonomie des chefs de terrain, comme Massu, pour manœuvrer et décider dans l’instant.

    Cette approche offre des enseignements majeurs pour le monde des affaires. En entreprise, les opportunités stratégiques se présentent souvent comme des brèches soudaines : un concurrent qui vacille, une faille sur un marché ou une innovation qui trouve brutalement son public. Trop souvent, le réflexe managérial consiste à temporiser, sécuriser les arrières et attendre que tous les voyants soient au vert. Pendant ce temps, la fenêtre de tir se referme.

    « Faire de l’exploitation » , transposé en management implique d’adopter la posture de Leclerc et Massu :

    • Identifier la brèche et y allouer immédiatement l’effort maximal (budgets, talents, attention) sans s’éparpiller.
    • Privilégier la vitesse d’exécution et l’effet de choc en acceptant une part de désordre temporaire.
    • Responsabiliser les équipes de terrain en fixant le cap stratégique tout en leur laissant la liberté de manœuvre nécessaire pour saisir l’opportunité.

    Bien entendu, l’exploitation pure comporte ses risques s’il n’y a pas, à terme, de consolidation pour sécuriser les positions acquises. Tout l’art du dirigeant consiste à savoir quand basculer de la poussée fulgurante à la structuration.

    Les succès militaires de la 2e DB nous offrent une source d’inspiration précieuse pour les dirigeants et managers de tous horizon. C’est également vrai pour les startups qui peinent à trouver leur rythme ou qui n’avancent pas assez vite dans leur développement : plutôt que de s’épuiser à vouloir tout structurer trop tôt, elles gagnent à adopter cette culture de la percée. Dans un environnement économique saturé de processus et d’hésitations, cette capacité à « faire de l’exploitation » au moment opportun reste une qualité rare et un puissant levier de croissance.

  • La 2eme D.B c’est l’unité de combattants français, sous le commandement du Général Leclerc, qui traverse la Normandie en août 1944, participe à la Libération de Paris le 25 août, et continuera vers l’Est pour poursuivre la Libération de la France.

    L’ouvrage d’Erwan Bergot, historien et combattant en Indochine, « La 2ème D.B », rédigé en 1980 à partir de témoignages et récits des acteurs, est une référence qui nous permet de suivre tout leur périple, comme si on y était, et de découvrir, ou redécouvrir, tous les noms de ceux qui ont marqué ces évènements et ces victoires. Un livre qui constitue un vrai hommage à tous ces hommes.

    Bien sûr, de nombreux récits et films ou documentaires racontent ces évènements ; mais celui-ci présente chapitre après chapitre la suite des batailles, ville après ville, pour nous en rappeler tout l’héroïsme.

    On vit avec les protagonistes cette course vers la victoire, semée de risques, de dangers et de morts. Les noms des soldats morts au combat sont encore sur les plaques commémoratives apposées sur les lieux des batailles, mais ces noms sont aussi oubliés, et l’on passe devant ces plaques sans les lire ni même les remarquer.

    Une anecdote rapportée par Erwan Bergot concerne un échange le soir du 11 septembre 1944 entre le lieutenant Paul Gauffre (34 ans) , vétéran des campagnes du Tchad, et le lieutenant Roger Guigon (23 ans), autre officier d’élite du RMT (Régiment de Marche du Tchad), lui aussi vétéran d’Afrique, comme de nombreux volontaires de la 2ème D.B. Le lieutenant Ernest Maret (30 ans), chef de la 2ème section de la 7ème compagnie du Régiment de Marche du Tchad participe aussi à la discussion.

    C’est ce soir là que le Groupement Tactique (GT) L (pour Langlade, son commandant) bivouaque dans le secteur de Contrexéville avant d’attaquer le lendemain sur Vittel.

    Gauffre s’adresse à Guigon, évoquant toutes les joies du combat qu’ils viennent de connaître depuis Paris :

    « – Tu as pensé à ce que sera le lendemain de cette victoire ? Rappelles toi Paris. Ça s’use vite, la joie.

    – Gauffre a raison, ajoute Maret : je pense souvent avec angoisse au jour où tout cela sera terminé. Nous nous retrouverons, bras ballants, sans but. Finies les chevauchées glorieuses et exaltantes à travers villes et campagnes…On rapprendra les gestes du civil, et on ira, tous les matins, pointer au bureau…Pouah ! Quelle horreur. Tu me vois, ça me flanque le cafard.

    Guigon daigne sourire.

    -Vous avez peut-être raison. Jusqu’ici, je ne pensais qu’à me battre, chasser le Boche de chez nous, effacer la défaite de 40. Libérer notre pays. Mais c’est vrai qu’on est bien entre nous. Au fond, j’aimerais mourir le soir de la Victoire, histoire de partir avec un bon souvenir…

    Gauffre se lève :

    -Je vais ma ronde. Je ne sais pas ce que demain me réserve. Mais je suis prêt. Et je ne regrette rien. J’ai assez de bons souvenirs pour le reste de ma vie. Si je vis ».

    Cette scène est prémonitoire, puisque le lendemain, le 12 septembre, lors du combat, Gauffre sera tué d’une balle en plein cœur à l’entrée de Vittel, tandis que Guigon trouvera la mort quelques heures plus tard lors de la violente bataille de chars de Dompaire (victorieuse pour les combattants français qui abattront 45 chars Panther de l’ennemi). Ils seront morts tous les deux le même jour, à quelques kilomètres d’intervalle, bien avant ce « soir de la Victoire ».  Une stèle commémorative honore la mémoire de Paul Gauffre à Vittel.

    Le lieutenant Ernest Maret survivra à ces terribles journées, et participera à la destruction des chars Panther à Dompaire. Il restera dans l’armée d’active après la guerre, et sera déployé en Indochine, où il mourra pour la France à 38 ans, le 9 février 1952 à Dantieng (Cochinchine).

    Cette discussion nocturne entre Gauffre, Guigon et Maret met en lumière une réalité humaine profonde et souvent ignorée : la difficulté du « jour d’après », qui m’inspire aussi dans un contexte plus managérial.

    Dans le combat comme dans le monde moderne, l’intensité des moments d’exception, où le danger, le sentiment d’urgence et la clarté de la mission soudent les hommes et libèrent une énergie colossale, laisse place, une fois le but atteint, à un vide déroutant. C’est l’ivresse de l’action collective, suivie du choc de la redescente.

    En management et en leadership, ce phénomène est bien connu : c’est le syndrome de l’après projet, le malaise du succès accompli, ou ce qu’on pourrait appeler le « spleen du conquérant ».

    Sur le champ de bataille de 1944, l’objectif était limpide : chasser l’occupant, libérer le pays. Rien n’était plus urgent, plus noble, ni plus viscéral.

    Dans l’entreprise moderne, on retrouve des moments de grâce similaires :

    • La gestion d’une crise majeure où toute l’organisation se mobilise nuit et jour.
    • Le lancement ultra tendu d’un produit stratégique ou la création d’une start-up en phase de survie.
    • Le sauvetage d’un contrat historique ou une restructuration réussie contre toute attente.

    Durant ces périodes d’hyper-intensité, le sentiment d’appartenance est poussé à son paroxysme (« c’est vrai qu’on est bien entre nous », disait Guigon). Les collaborateurs ne comptent plus leurs heures, les barrières hiérarchiques volent en éclats, et la fatigue est anesthésiée par l’urgence. Mais une fois la tempête passée ou l’objectif atteint, le retour aux tâches de routine (« retourner pointer au bureau ») apparaît presque comme une déchéance.

    L’histoire et la littérature foisonnent d’exemples illustrant cette angoisse de la vacuité après la victoire. Quelques exemples :

    • La mélancolie d’Alexandre le Grand : La légende raconte qu’arrivé aux confins de l’Inde, ayant conquis tout le monde connu, Alexandre pleura parce qu’il n’y avait plus de mondes à conquérir. Sans nouvel horizon, l’énergie du conquérant se transforme en amertume ou en inertie.
    • Le cas Steve Jobs et le lancement du Macintosh (1984) : Après des mois de travail acharné au sein d’une équipe soudée comme un commando (avec le fameux drapeau pirate flottant sur leur bâtiment), l’après-lancement fut d’une grande brutalité psychologique. Privée de cette « cause sacrée », l’équipe s’est fracturée, subissant une phase de dépression post-succès et de démobilisation massive.
    • Les astronautes du programme Apollo : De nombreux astronautes ayant marché sur la Lune (comme Buzz Aldrin ou Charlie Duke) ont traversé de graves dépressions à leur retour sur Terre. Ayant touché le sommet absolu de leur existence à 30 ou 40 ans, la vie quotidienne leur semblait soudainement dénuée de sens et de grandeur.

    Pour un manager ou un dirigeant, conduire une équipe vers une grande victoire n’est que la première moitié du travail. La seconde moitié consiste à gérer la transition et le contrecoup du succès.

    Comment éviter que l’enthousiasme ne se transforme en amertume ? L’expérience nous enseigne quelques comportements utiles et efficaces :

    1. Reconnaître et célébrer la fin d’un cycle : On ne passe pas d’un marathon héroïque au travail quotidien du jour au lendemain sans marquer le coup. Il faut formaliser la réussite, ritualiser la fin de l’aventure et accorder du temps de décompression aux équipes.
    2. Redonner du sens à la phase de stabilisation : L’héroïsme n’est pas seulement dans la conquête, il est aussi dans la durée et la consolidation. Le leader doit réussir à valoriser les « bâtisseurs » et le travail de fond, tout aussi essentiels que la bravoure des « commando ».
    3. Proposer le nouvel horizon : Pour éviter que les collaborateurs ne se retrouvent « bras ballants, sans but », le dirigeant doit être capable de fixer rapidement le cap suivant. Quel est le nouveau défi ? Quelle est la prochaine étape de l’histoire à écrire ensemble ?

    Ernest Maret, Paul Gauffre et Roger Guigon ont connu cette fraternité d’armes unique et cette exaltation des grands moments de l’Histoire. Si la mort a tragiquement épargné aux deux premiers la désillusion du « jour d’après », leur échange nous rappelle une vérité fondamentale : la valeur d’une aventure humaine réside autant dans la ferveur du combat mené ensemble que dans les souvenirs impérissables qu’elle laisse en nous.

    En entreprise comme dans la vie, nous devons à la fois vivre pleinement l’intensité des grands projets, tout en préparant avec lucidité et bienveillance le retour à la normale… pour mieux repartir vers de nouveaux défis. L’Histoire, la grande, peut aussi nous l’inspirer.

    ça s’use vite, la gloire…

  • Il y a des décisions qui conduisent à l’échec parce qu’elles sont mal conçues. D’autres parce qu’on s’y accroche trop longtemps. Et il y a celles qui cumulent les deux.

    La superbe idée d’Edouard Philippe, sous l’inspiration de Nicolas Hulot, ministre de l’Écologie, sur la taxe carbone en 2018 est un cas d’école qui appartient à cette dernière catégorie.

    Ce n’est pas seulement l’histoire d’une taxe. Cela montre aussi comment une idée technocratique, présentée comme courageuse, devient un piège politique dès lors que l’on refuse de voir ce qu’elle produit réellement.

    Pour revivre cette tragi-comédie politique, il suffit de parcourir la presse de l’époque, les faits, les déclarations oubliées, les commentaires. Tout y est : depuis l’hubris dans la démesure et l’orgueil du héros, jusqu’au coup de théâtre final du renoncement.

    Acte I : L’idée élégante

    Fin 2017, le gouvernement d’Édouard Philippe décide d’accélérer nettement la composante carbone de la TICPE. On passe de 30,5 € la tonne de CO₂ en 2017 à 44,6 € en 2018, avec une perspective claire : 86 € en 2022 et 100 € en 2030. Philippe l’assume sans détour : « pour mettre en place la transition et prendre en compte l’économie décarbonée, il faut envoyer un signal prix », une trajectoire « visible, prévisible et irréversible ».

    Sur le plan théorique, l’intention est classique. Taxer l’externalité négative pour orienter les comportements. Rendre le pétrole « moins simple ». C’est cohérent, lisible, presque pédagogique. Le problème commence dès qu’on descend du modèle à la réalité française de 2018.

    Pour un litre de gazole à 1,53 €, l’automobiliste verse déjà 59 centimes de TICPE. Entre 2013 et 2018, la taxe a déjà grimpé de 16 centimes. Pour un conducteur moyen (4 l/100 km, 15 000 km/an), la facture annuelle de TICPE devait passer de 356 € en 2018 à 469 € en 2022. Or des millions de Français n’ont pas d’alternative crédible. Pas de RER, pas de bus fréquent, pas de télétravail généralisé. La voiture n’est pas un choix de confort, c’est une contrainte. Dans ces conditions, le signal prix ne change pas les comportements : il confisque du pouvoir d’achat.

    Ajoutez que la manne fiscale n’était pas anodine (la TICPE devait passer de 10,4 à 13,3 milliards d’euros entre 2017 et 2018) et que le « green tax shift » promis (hausse verte compensée par la baisse d’autres impôts) n’a pas eu lieu. L’idée, déjà fragile, devient clairement punitive pour une partie de la population.

    Acte II : L’obstination

    Une mauvaise idée peut encore être corrigée. Ce qui la transforme en échec, c’est le refus de la regarder en face. Tout au long de l’automne 2018, face à la montée des prix et aux premières pétitions, le gouvernement tient. « On ne change pas de pied. » On multiplie les mesures d’accompagnement (chèque énergie, primes à la conversion), mais trop tard, trop modestes, trop technocratiques. On continue de parler de « signal prix » et de « transition » alors que le pays commence à parler de « ras-le-bol ».

    L’obstination n’est pas seulement politique. Elle est cognitive. On a construit un récit (le courage écologique face aux résistances) et on refuse de le remettre en question, même quand les faits le contredisent. Certains, pour contredire, citent le cas de l’Allemagne, qui taxe plus, et pourtant pollue plus : l’efficacité purement environnementale de la mesure était déjà contestable. Le caractère régressif de la taxe était évident. Pourtant on tient. Jusqu’au moment où la colère trouve son symbole, le gilet jaune en soutien sur le tableau de bord de la voiture en évidence sous le pare-brise, et déborde.

    Acte III : L’effondrement

    Le 17 novembre 2018, les ronds-points se remplissent. Le 1er décembre, Paris brûle un peu. Plusieurs morts, des centaines de blessés. La colère n’est plus seulement fiscale : elle est devenue existentielle.

    C’est à ce moment précis que l’obstination et le recul se télescopent de façon théâtrale. Le 4 décembre, Édouard Philippe annonce un moratoire de six mois sur la hausse de la taxe carbone, la convergence diesel-essence et le GNR. Il justifie encore la logique d’ensemble et insiste sur la nécessité de trouver des mesures d’accompagnement « justes et efficaces ». « Aucune taxe ne mérite de mettre en danger l’unité de la nation », déclare-t-il, tout en maintenant le cap conceptuel.

    Mais le lendemain, 5 décembre, l’Élysée change de ligne sans prévenir son Premier ministre. Alors que Philippe est encore à la tribune de l’Assemblée pour défendre les mesures du gouvernement, la présidence annonce que « le président de la République et le Premier ministre ont souhaité de concert que la hausse de la taxe carbone prévue dans le PLF 2019 soit supprimée ». François de Rugy, nouveau ministre de l’écologie, nommé le 4 septembre après la démission de Nicolas Hulot le 28 août, confirmera peu après que la hausse est « annulée pour l’année 2019 ». Plusieurs sources indiquent que Macron a voulu aller plus loin que le simple moratoire, estimant que les Français avaient « l’impression d’une entourloupe » avec une simple suspension.

    La trajectoire « irréversible » vient de s’effondrer. Non pas parce que l’écologie aurait soudain cessé d’être importante, mais parce que l’exécutif a découvert, un peu tard, que l’on ne gouverne pas longtemps contre une colère large, diffuse et légitime dans sa dimension sociale. Et que, dans la panique, le Président et son Premier ministre n’étaient plus exactement sur la même longueur d’onde.

    Epilogue : Leçon d’un échec

    Ce cas montre trois mécanismes classiques d’échec de décision.

    Premier : confondre la pureté du modèle avec la complexité du terrain. Un signal prix fonctionne si les agents ont des alternatives. Sinon, ce n’est plus un signal, c’est une confiscation.

    Deuxième : sous-estimer le coût politique de l’obstination. Tenir un « cap » est valorisé dans les cabinets. Mais tenir un cap qui produit une jacquerie n’est plus du courage : c’est de l’aveuglement. Et quand, au moment critique, le sommet de l’État commence à diverger (Philippe qui justifie encore, Macron qui décide de supprimer), l’image de maîtrise s’effondre complètement.

    Troisième : mélanger les objectifs. La taxe carbone avait une ambition écologique affichée et un rendement budgétaire bien réel. Quand les deux se confondent, la légitimité s’érode rapidement. Les Français ont senti que l’on leur demandait de financer à la fois la planète et le budget de l’État, sans compensation réelle.

    Au final, la planète n’a pas été sauvée ce jour-là. Les caisses non plus. Et le gouvernement a appris, à ses dépens, qu’un signal prix trop fort ne change pas seulement les comportements des citoyens. Il change parfois le gouvernement lui-même… et révèle ses propres fissures internes.

    C’est la leçon, un peu cruelle, de cette superbe idée.

    Sera-ce une leçon pour les suivants ?

    A suivre.

  • Dans mon précédent post , j’ explorais l’élégance théorique du Carboncoin. L’idée semblait imparable : réorienter la création monétaire mondiale vers la sauvegarde du vivant en rémunérant massivement la non extraction des ressources fossiles et le stockage du carbone.

    Mais que se passe-t-il lorsque cette utopie comptable se heurte aux dures réalités économiques et géopolitiques ? C’est précisément l’exercice auquel se livre Kim Stanley Robinson dans le chapitre 69 de son roman Le Ministère du Futur. En simulant la mise en pratique du Carboncoin à l’échelle globale, l’auteur dépeint un tableau bien éloigné des épures théoriques, révélant des effets pervers majeurs et d’inattendus mécanismes d’effet rebond.

    1. La rente de l’inaction et la flambée des cours

    Dès lors que le système récompense les pays qui acceptent de laisser leurs hydrocarbures dans le sol, en les réservant exclusivement à des usages non combustibles comme la chimie des plastiques, les pétro Etats saisissent l’opportunité. Ils exigent et obtiennent des compensations colossales en Carboncoins. Ironie du sort : ces pays finissent par engranger encore plus d’argent en ne vendant pas leur pétrole qu’en l’exploitant brut. La valorisation de leurs réserves sous terre les propulse instantanément au sommet de la richesse mondiale.

    Mais ce retrait forcé d’une grande partie des fossiles provoque un deuxième effet systémique : la raréfaction artificielle de l’offre sur les marchés restants. Les cours du pétrole brut s’envolent. D’autres nations productrices, comme le Brésil, tirent immédiatement parti de cette hausse spectaculaire des prix pour maximiser leurs revenus sur les volumes restants.

    Pendant ce temps, les banques centrales font tourner la planche à billets à un rythme inédit pour alimenter le dispositif. L’économie mondiale bascule alors dans une zone de turbulences inédite, résumée par Robinson :

    « Avec pour résultat que personne ne savait vers où voguait l’économie mondiale, ni ce qui se passerait si les banques centrales continuaient à injecter massivement leur nouvelle monnaie dans le circuit. »

    On ne résout pas la crise climatique par un simple tour de passe-passe comptable.

    2. Chine et Russie : Le double jeu géopolitique

    L’illusion de la théorie monétaire est de croire qu’elle efface les rivalités stratégiques. Le chapitre 69 montre au contraire comment les grandes puissances adaptent leurs manœuvres à ce nouveau marché.

    D’un côté, la Chine s’impose en maître absolu du jeu de la transition en verrouillant la production mondiale de panneaux solaires. Mais cette vitrine verte n’empêche pas le pragmatisme industriel : la Chine continue d’exporter massivement du charbon vers ses voisins, notamment le Japon. L’Australie et la Russie font de même partout où subsiste une demande. La transition des uns finance ainsi les exportations fossiles des autres.

    De l’autre côté, la Russie transforme la crise énergétique en instrument de pression. Profitant de la dépendance de l’Europe, dont le chauffage hivernal repose largement sur le gaz russe, elle maintient ses flux jusqu’au moment tragique où les pipelines explosent en plein cœur de la mauvaise saison. Ce roman, on le comprend, a été écrit avant que l’on connaisse la guerre en Ukraine et l’embargo sur le gaz russe (une nouvelle péripétie que l’on pourrait injecter).

    La spéculation géopolitique atteint son paroxysme lorsqu’une rumeur se propage : la Russie serait impliquée dans le coup d’État contre la famille royale saoudienne. La logique financière derrière cette manœuvre supposée est implacable : en retirant le pétrole arabien (car après ce coup d’Etat imaginé, l’Arabie saoudite est devenue l’Arabie) du marché mondial (qui s’ajoute au retrait brésilien), le pétrole restant entre les mains des Russes prend une valeur astronomique. La monnaie climat n’a pas étouffé la guerre des cours ; elle en a démultiplié les enjeux.

    3. Le piège du Sud global et le maintien de la machine thermique

    Pendant que les grandes puissances manœuvrent et que les pays riches accélèrent leur transition, le solaire devenant moins cher et les technologies de stockage (batteries, réservoirs de sels fondus, volants d’inertie, hydro-pompage ; l’auteur Kim Stanley Robinson nous donne une bonne liste des technologies possibles ou plausibles) gagnant en efficacité, que deviennent les pays en développement ?

    Ne disposant pas de réserves pétrolières à monnayer pour obtenir des Carboncoins, ni des capitaux nécessaires pour investir massivement dans le stockage ou les renouvelables, ils se retrouvent pris au piège. Désertés par les marchés solvables, les hydrocarbures devenus très chers trouvent en eux leurs derniers acquéreurs par pure nécessité :

    « Par conséquent, les nations en voie de développement sans réserves pétrolières devinrent les derniers gros brûleurs de carbone, ce qui représentait quand même une belle quantité. »

    Malgré l’injection de milliards de Carboncoins et le déploiement accéléré des technologies vertes, la machine thermique globale ne s’est pas arrêtée.

    Conclusion : La leçon de l’intelligence collective face aux mirages de la solution unique

    Ce détour par la fiction de Kim Stanley Robinson, vient utilement calmer l’enthousiasme naïf que pourrait susciter la « bonne idée » du Carboncoin.

    En réalité, cette mise en récit illustre à merveille ce qu’Edgar Morin n’a cessé de nous répéter : la réalité est systémique, tissée d’interdépendances, de rétroactions et d’effets pervers impondérables. Comprendre et gérer la complexité ne se réduira jamais à la recherche d’une idée magique ou d’un levier unique, fût-il aussi séduisant que le Carboncoin.

    Chercher à résoudre la crise écologique par un seul mécanisme monétaire relève encore d’une pensée mutilante qui isole un outil du reste du tissu social, politique et géopolitique. Sans prise en compte de cette complexité, toute « solution simple » injectée dans un système complexe ne fait que créer de nouveaux désordres. Le Carboncoin ne nous dispensera jamais de l’effort le plus difficile : apprendre à penser et agir dans la complexité.

    Mon ami expert en excellence décisionnelle Olivier Zara, nous met lui aussi en garde dans ses ouvrages et son blog contre cette confusion tenace entre le « compliqué » et le « complexe ».

    Le dérèglement climatique et la géopolitique de l’énergie ne sont pas des problèmes compliqués qu’une expertise financière unilatérale pourrait résoudre de manière définitive. Ce sont des problèmes complexes qui requièrent plusieurs expertises, une adaptation continue et, surtout, l’hybridation des intelligences et des savoirs pour atteindre une véritable intelligence collective. Sans cette architecture systémique de la décision, la « bonne idée », même celle du Carboncoin, risque de n’être qu’un coup de chance… ou une source de nouveaux désordres.

    Le Carboncoin ne nous dispensera jamais de l’effort le plus difficile : apprendre à penser et agir dans la complexité.

  • C’est le propre des grands romans de science-fiction : ils ne prédisent pas l’avenir, ils l’éclairent. Dans son best-seller « Le Ministère du futur », paru en 2020 (2023 en français), Kim Stanley Robinson imagine une humanité au pied du mur après une canicule apocalyptique en Inde. Pour s’en sortir, la directrice de ce ministère fictif, Mary Murphy, mène une longue bataille diplomatique et économique. Son arme ? Le Carboncoin, une monnaie mondiale inédite conçue pour rémunérer directement chaque tonne de carbone évitée ou séquestrée. Ce que le roman décrit comme une utopie de papier est pourtant une théorie économique bien réelle.

    L’architecte du monde réel : la thèse de Delton Chen

    Derrière la fiction de Robinson se cachent les travaux du Dr Delton Chen, ingénieur et chercheur à l’origine du concept de Global Carbon Reward (Récompense Carbone Globale). Le constat de Chen est pragmatique : les taxes (« le bâton ») braquent les populations et freinent l’économie. Il faut donc une « carotte » gigantesque.

    Delton Chen propose un mécanisme de Carbon Quantitative Easing (Assouplissement Quantitatif Carbone). Les banques centrales s’associeraient pour créer une nouvelle monnaie de réserve mondiale dédiée. Contrairement à la finance traditionnelle, cette monnaie injecterait des liquidités sans créer de dette publique supplémentaire, car elle reposerait sur un actif universel : la sauvegarde de la biosphère. L’objectif est colossal : mobiliser plus de 3 000 milliards de dollars par an pour subventionner la transition des industries lourdes et financer massivement la reforestation ou les technologies de capture directe du carbone.

    Concrètement, comment fonctionnerait cette machine à décarboner ?

    Pour comprendre l’infrastructure du Carboncoin, il faut imaginer un circuit fermé géré par une autorité internationale indépendante, adossée aux banques centrales.

    1. Qui stocke le carbone et qui touche la monnaie ?
    La rémunération ne se fait pas sur de vagues promesses, mais sur des résultats mesurés et certifiés scientifiquement. Deux grands profils d’acteurs reçoivent ces Carboncoins :

    • Les industriels de la transition : Une entreprise d’énergie fossile qui ferme un gisement de charbon pour le remplacer par un champ d’éoliennes, ou une cimenterie qui déploie des technologies de capture directe du CO₂ à la sortie de ses usines.
    • Les gardiens de la nature : Des coopératives agricoles, des nations ou des ONG qui s’engagent dans la reforestation massive, la restauration des mangroves ou la protection stricte de forêts existantes pour éviter qu’elles ne soient rasées.

    Chaque tonne de carbone prouvée comme étant séquestrée ou évitée donne droit à un montant fixe de Carboncoins émis par la Banque Centrale.

    2. Comment le citoyen lambda y participe-t-il et en profite-t-il ?
    Le citoyen n’a pas besoin de posséder une usine de capture de carbone pour entrer dans la boucle. Il y participe à son échelle à travers deux leviers :

    • Par son travail et son épargne : Un artisan qui isole des bâtiments avec des matériaux biosourcés (qui stockent le carbone) ou un agriculteur qui passe au biochar accumulent ces jetons. Mieux encore, le Carboncoin est conçu pour avoir une valeur plancher garantie par les banques centrales, valeur qui augmente chaque année de façon prévisible pour refléter l’urgence climatique. Placer ses économies en Carboncoins devient le placement financier le plus sûr et le plus rentable au monde, captant l’épargne populaire mondiale vers l’effort climatique.
    • Un pouvoir d’achat vert et un salaire climatique : Le citoyen peut utiliser ses Carboncoins pour acheter des biens et services de la vie courante auprès d’entreprises vertueuses qui acceptent cette monnaie avec joie. Dans les régions du monde les plus touchées, s’occuper de la terre, planter des arbres ou entretenir des écosystèmes devient un métier à part entière, gracieusement rémunéré par ce canal, créant un filet de sécurité financier direct.

    Le mur de l’orthodoxie : pourquoi les banques disent non

    Mais dans le roman, comme dans notre réalité, la logique scientifique se heurte immédiatement au conservatisme des institutions financières. Face à Mary Murphy, les banquiers centraux (de la Fed à la BCE) opposent une fin de recevoir implacable, armés de trois arguments majeurs :

    • La défense stricte du mandat : Pour les banquiers, leur unique rôle constitutionnel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) et la solidité du système bancaire. Sauver la planète relève de la responsabilité politique des gouvernements, pas de la politique monétaire.
    • La peur panique de l’inflation : Créer massivement une nouvelle monnaie non adossée à une production marchande traditionnelle est perçu comme une hérésie. Les banques redoutent que cette injection détruise la confiance globale dans les monnaies fiduciaires (dollar, euro) et déclenche une hyperinflation mondiale.
    • Le risque systémique : Garantir le prix plancher d’un actif lié au carbone sur le long terme est jugé trop risqué. Si le mécanisme échoue, les banques centrales se retrouveraient avec des milliards d’actifs sans valeur réelle dans leurs bilans, provoquant un effondrement financier global.

    Le Carboncoin : Hérésie étatiste ou accomplissement du libéralisme ?

    Face à un tel mécanisme, la pensée libérale se fissure. Pour les libéraux orthodoxes ou libertariens, le Carboncoin est une abomination : il s’agit d’une énième manipulation de la monnaie par une planification centrale, une tentative de tordre les lois du marché par décret. Ils y voient le risque d’une bureaucratie mondiale hypertrophiée, incapable de fixer le « juste » prix d’une tonne de carbone sans créer de bulles spéculatives massives.

    Pourtant, une autre école du libéralisme économique, plus pragmatique, peut y voir l’outil ultime de son propre salut. Le grand échec historique du capitalisme moderne est son incapacité à intégrer les « externalités négatives » : la pollution et la destruction du vivant ne coûtent rien aux entreprises sur leur bilan comptable. En créant le Carboncoin, on applique un principe fondamentalement libéral : donner un prix et créer un marché pour ce qui a de la valeur.

    Cette « autre école » qui peut valider le concept du Carboncoin se rattache principalement à l’ordolibéralisme, au libéralisme néoclassique de Pigou, et au courant émergent du capitalisme vert (ou éco-capitalisme).

    Ces courants partagent une idée centrale : le marché est le meilleur outil pour allouer les ressources, mais il est aveugle aux destructions environnementales qu’il cause. L’intervention publique est donc légitime, non pas pour remplacer le marché, mais pour en corriger les règles du jeu.

    Né en Allemagne au milieu du XXe siècle, l’ordolibéralisme soutient que le marché libre ne peut fonctionner de manière juste et stable que si l’État fixe un cadre juridique et institutionnel strict (un « ordre »).

    Pour un ordolibéral, la crise climatique est une défaillance systémique du cadre actuel. Que les banques centrales fixent une règle monétaire pour valoriser le carbone n’est pas de l’étatisme, c’est l’instauration d’une règle du jeu claire pour que la concurrence s’exerce de manière saine et vertueuse.

    Traditionnellement, les libéraux pigouviens préconisent une taxe (la taxe carbone) pour internaliser ce coût. Le Carboncoin inverse la logique de Pigou en créant une externalité positive rémunérée : au lieu de punir le coût social de la pollution, on subventionne le bénéfice social de la dépollution. Le mécanisme reste fondamentalement le même : utiliser les prix pour orienter le comportement des acteurs privés.

    Plutôt que d’interdire, de réglementer chaque secteur ou de punir par l’impôt (l’antithèse du libéralisme), le Carboncoin utilise un des moteurs du capitalisme : l’incitation financière et le profit. En garantissant la valeur de cette monnaie, les banques centrales ne détruisent pas le marché ; elles créent les règles du jeu pour que l’initiative privée, la concurrence et l’innovation technologique se ruent d’elles-mêmes vers la décarbonation. C’est un libéralisme de l’offre, réorienté non plus vers la surproduction de biens matériels, mais vers la production de stabilité climatique.

    Conclusion : Repenser les règles du jeu monétaire pour un libéralisme du XXIe siècle ?

    Au-delà de son audace technique, le concept de Carboncoin agit comme un puissant catalyseur de réflexion. Il nous force à interroger un angle mort majeur de notre architecture financière : la neutralité supposée de la monnaie face au défi climatique. En liant l’émission monétaire à la préservation de la biosphère, la thèse de Delton Chen ne cherche pas à abattre le capitalisme, mais à corriger sa plus grande défaillance structurelle, celle que les économistes libéraux appellent l’externalité négative. Le marché est un outil d’allocation d’une efficacité redoutable, mais il reste aveugle à ce qui n’a pas de prix. Le Carboncoin offre une réponse pragmatique : plutôt que de contraindre ou d’étatiser l’économie, il utilise le moteur le plus puissant de l’initiative privée, l’incitation financière et la recherche du profit, pour orienter les capitaux là où l’humanité en a le plus besoin.

    Cette perspective bouscule toutefois le dogme moderne de l’indépendance absolue des banques centrales. Pensée pour protéger la monnaie des arbitrages politiques à court terme, cette indépendance a fini par couper les institutions émettrices des réalités biophysiques de notre monde. En s’enfermant dans une définition stricte de leur mandat, la seule stabilité des prix, les banques centrales se condamnent au statu quo. Pourtant, dans la pure tradition ordolibérale, le rôle premier des institutions publiques est de fixer un cadre juridique et monétaire sain pour que le marché fonctionne sans s’autodétruire. À quoi bon garantir la stabilité de l’inflation si les fondements mêmes de l’économie globale s’effondrent sous le poids d’un monde à +4°C ?

    Le Carboncoin ouvre ainsi une réflexion intéressante sur les institutions de demain. Il ne s’agit pas de subordonner la finance à une planification bureaucratique, mais de réarticuler la souveraineté monétaire avec les limites de la planète. Les banques centrales du futur devraient alors évoluer d’un rôle de simples gardiennes des banques commerciales vers un rôle de garantes du capital naturel mondial. En intégrant des indicateurs scientifiques et écologiques dans les règles d’émission de la monnaie, nous ne détruirions pas le marché : nous redéfinirions les règles du jeu pour lui permettre de survivre. Voilà un défi pour notre siècle : moderniser nos institutions financières pour que la sauvegarde du climat devienne l’investissement le plus rationnel et le plus rentable de l’histoire moderne.

    De quoi alimenter les débats entre libéraux et étatistes. Toujours agités.