• Dans cette période d’élections municipales, on parle et on débat sur les meilleures idées pour bien gérer la ville, et satisfaire ceux qui y habitent (et qui y votent).

    Mais, c’est quoi une ville aujourd’hui ?

    C’est tout le sujet du livre de Pierre Veltz, ingénieur, économiste et sociologue, ex directeur de l’école des Ponts, « Après la ville – Défis de l’urbanisation planétaire », publié en 2025.

    Ce que l’on comprend en le lisant, c’est que les villes d’aujourd’hui n’ont plus rien à voir avec les villes d’hier.

    La ville, dans notre imaginaire, c’est, comme l’indique Pierre Veltz, « une organisation spatiale structurée, avec des motifs récurrents comme l’opposition centre-banlieue, une frontière bien définie, une correspondance claire avec des communautés sociologiques et des représentations politiques (autrement dit, un lien étroit, du moins en Occident, entre l’urbs, la ville physique, et la civitas, la ville sociopolitique).

    Tout cela a explosé dans les années 90 ; ou même avant, avec de nouveaux processus d’occupation de l’espace beaucoup plus désordonnés, ce que l’on a appelé « l’urbain » : c’est l’époque de l’explosion des zones commerciales anarchiques dans les entrées de ville, de l’extension de l’habitat suburbain, et la multiplication des « zones » en tout genre (commerciales, industrielles, universitaires, résidentielles, etc). Ce sont tous ces espaces urbains, très étendus, qui font la ville d’aujourd’hui, et qui sont interchangeables : on retrouve les mêmes enseignes dans les rues piétonnes, au niveau national, et même international. Pierre Veltz cite un auteur de l’histoire de l’architecture et de l’urbanisme, Françoise Choay, qui a publié en 1994 un article sur « le règne de l’urbain est la mort de la ville ».

    Ce phénomène de l’urbain va même plus loin, au point de ne plus permettre de faire de différence entre la ville et la campagne, alors que l’on avait tendance à distinguer le territoire urbain par rapport à l’extérieur (les ruraux, la campagne, la forêt). Aujourd’hui la ville est devenue monde, et le monde devient ville, par extension infinie des zones de toutes sortes, constituant un hybride urbain-rural.

    Autre constat de Pierre Veltz, les modes de vie des campagnes et des villes sont de plus en plus proches.

    Il rappelle que, en France, « à la veille de la Seconde Guerre mondiale, à la campagne, une majorité des maisons n’étaient pas raccordées à l’électricité, ni à l’eau courante ». Jusque dans les années 50, la vie à la campagne et dans les villes restaient très différentes. Aujourd’hui les conditions et modes de vie à la campagne et en ville sont quasiment les mêmes. Mêmes équipements, mêmes appareils électroménagers. C’est en revanche au sein même des villes que les plus fortes inégalités entre les populations se sont développées et accrues.

    Ce qui caractérise aussi les villes d’aujourd’hui, c’est l’extension des échanges économiques, dépendant de ressources de plus en plus lointaines. Alors qu’il y a à peine une ou deux générations, les maisons paysannes ne comprenaient que très peu d’objets manufacturés issus de chaînes de production extra-locales, les échanges sont aujourd’hui mondiaux. On consomme des cerises en hiver partout, venant de très loin. Les conséquences écologiques sont connues et alarment certains. Pierre Veltz cite l’exemple du saumon d’élevage norvégien : « Le saumon d’élevage norvégien que nous consommons en grande quantité a créé par ricochet un déséquilibre majeur de surpêche de sardines au Sénégal, à des milliers de kilomètres, pour nourrir lesdits saumons ».

     Pour Pierre Veltz, il devient urgent d’envisager les dynamiques des villes et les politiques urbaines dans un périmètre beaucoup plus élargi. Se concentrer sur les sujets des espaces de haute densité est une erreur. Exemple de la production d’électricité : « Les énergies renouvelables pour la production d’électricité ne pourront pas trouver leur place dans les villes denses, même si c’est là que se localise la demande. Les espaces peu peuplés devront donc accepter un suréquipement pour répondre à la demande de leurs voisins urbains ».

    Une conviction : nos réalités territoriales ne doivent plus être regardées comme des objets spatiaux isolés et juxtaposés, alors que toutes les entités spatiales sont des millefeuilles de processus entremêlés à des échelles multiples, de l’ultra-local au mondial.

    La ville au singulier n’existe plus. Elle est reliée en réseau à d’autres villes, d’autres territoires, avec un échange continu de biens, de services, d’idées, d’images, du monde entier. D’autant plus avec les communications et internet, bien sûr. Le modèle qui voit la ville comme un ensemble Centre + Périphérie est dépassé dans notre monde en réseaux.

    Voilà de quoi donner un peu de hauteur à tous ceux qui fabriquent les programmes pour les élections municipales.

  • J’avais déjà évoqué ici le personnage de Félix de Vandenesse, décrit par Balzac, dans « Le lys dans la vallée » comme un être sensible et tendre sujet à « des rapides ébranlements de la sensibilité qui ressemblent aux secousses de la peur ».

    La Comédie humaine de Balzac est source de découverte et d’exploration des sentiments humains, qui nous inspirent encore et évoquent des personnages et situations qui n’ont pas disparus.

    Ainsi, comment décrire ces personnes, bonnes clientes des coachs et des consultants, qui cherchent des réponses, ou au moins de l’aide, pour comprendre et avancer ? Ces personnes qui savent aussi s’introspecter pour comprendre le monde et les comportements qui les entourent.

    C’est précisément ce que n’est pas l’abbé Birotteau, héros du roman « Le curé de Tours », qui donne à Balzac l’occasion d’une saillie sur le sujet.

    L’abbé Birotteau est logé par une demoiselle Gamard, qui, apparemment, lui porte une forme de haine qu’elle lui manifeste. Pourtant l’abbé Birotteau ne semble pas comprendre d’où lui vient ce comportement. Et Balzac nous en livre l’explication :

    « Les secrets motifs du sentiment que mademoiselle Gamard lui portait devaient lui être éternellement inconnus, non qu’ils fussent difficiles à deviner, mais parce que le pauvre homme manquait de cette bonne foi avec laquelle les grandes âmes et les fripons savent réagir sur eux-mêmes et se juger ».

     « Un homme de génie ou un intrigant seuls se disent : -J’ai eu tort. L’intérêt et le talent sont les seuls conseillers consciencieux et lucides. Or, l’abbé Birotteau, dont la bonté allait jusqu’à la bêtise, dont l’instruction n’était en quelque sorte que plaquée à force de travail, qui n’avait aucune expérience du monde ni de ses mœurs, et qui vivait entre la messe et le confessionnal, grandement occupé de décider les cas de conscience les plus légers, en sa qualité de confesseur des pensionnats de la ville et de quelques belles âmes qui l’appréciaient, l’abbé Birotteau pouvait être considéré comme un grand enfant, à qui la majeure partie des pratiques sociales était complètement étrangères ».

    Et Balzac de décrire ce paradoxe d’une forme d’égoïsme qu’a développé l’abbé Birotteau, et qui l’empêche, malgré sa fonction de prêtre et confesseur, de comprendre les autres, y compris pour lui-même.

    Voilà de quoi nous inspirer et extrapoler pour comprendre le monde : Faut-il vraiment, comme Balzac, considérer que pour cela il faut soit être « une grande âme » soit agir par intérêt (c’est-à-dire, dans le vocabulaire balzacien, être un « fripon ») ? Et que si l’on n’est ni l’un ni l’autre, on reste dans son égoïsme ?

    Mais c’est aussi une source de réflexion pour les consultants et les coachs, et pourquoi pas aussi les managers : quels sont les « confesseurs de pensionnats de la ville », qui ignorent finalement les subtilités des « pratiques sociales », de tout ce qu’on appellerait aujourd’hui le contexte humain et psychologique des situations humaines ? Comment aussi rester cette « grande âme » au lieu d’un « fripon » ? Ce qui guide le consultant et le coach, est-ce seulement l’intérêt du fripon, ou une part de cette « grande âme » ?

    Lire Balzac, et « Le curé de Tours » et les déboires de l’abbé Birotteau, c’est aussi prendre la hauteur pour mieux comprendre …oui, la comédie humaine.

    Et pour repérer les abbés Birotteau des temps modernes peut-être aussi.

  • Avec le développement des IA génératives, est-il encore nécessaire d’être expert en quoi que ce soit ? A quoi peuvent servir nos « hard skills » dans ce nouveau monde ?

    Voilà le genre de questions que se posent aussi les étudiants fraîchement promus qui commencent leur carrière dans les entreprises. Que doit-on encore apprendre ? On leur parle de « soft skills », d’empathie, de ce qui fait l’humain dans les interactions ; tout le reste va pouvoir être délégué à ChatGPT ?

    Pas du tout !

    C’est un des messages de Marie Dollé dans son livre « « Selfpressionnisme – Et si l’IA nous rendait plus humains ? » ; et qu’elle est venue soutenir lors de la dernière réunion de « 4ème Révolution ».

    Pour Marie, « plus les outils progressent, plus l’expertise devient indispensable ».

    Ce qui se passe, c’est que l’IA générative, accessible à tous, relève le niveau de base pour tout le monde. Et ce sont donc les compétences, les expertises, de ceux qui en savent plus, qui creuseront l’écart avec ce que la machine ne peut pas résoudre seule. Pour pouvoir intégrer, interagir avec la machine, personnaliser, préciser, il sera utile de connaître le sujet que l’on traite. Sinon, on n’obtiendra de la machine que ce que tout ignorant est capable de sortir. On n’est plus alors un exécutant devant la machine, mais ce que Marie appelle « de véritables entrepreneurs capables d’orchestrer des morceaux épars en un ensemble cohérent », qu’elle appelle des « anthropreneurs » (elle aime bien inventer des mots comme ça, il y en a tout un vocabulaire dans son livre). Être « anthropreneur », c’est savoir relier techniques et culture, afin que « la machine agrandisse notre monde plutôt que de nous réduire au sien ».

    Elle en est convaincue : seule une expertise profonde va nous permettre de garder un certain cap dans ce nouveau monde de l’IA.

    C’est comme ça que l’on gardera une capacité à trier : « Là où l’IA énumère, le spécialiste hiérarchise ; là où elle accumule, il relie ; là où elle exécute, il cadre ».

     Et donc : « L’IA générative ne signe pas la fin des hard skills, elle les célèbre ».

    Conseil à cet étudiant qui doute de la valeur des expertises qu’il a apprises à l’école : N’oublies rien ! Continue à apprendre ; plus tu sauras, mieux tu pourras tirer parti de ce monde de l’IA !

    Conseil aussi pour tous les autres, même ceux qui ont quitté l’école il y a longtemps : Continuez à apprendre !

    Voilà de quoi réconcilier toutes les générations.

    Merci Marie Dollé !

  • C’est un débat que l’on trouve aussi dans nos entreprises et nos familles : Pour préserver, protéger, notre culture, nos valeurs, notre « raison d’être », il ne faut pas tolérer trop de divergences et de mélange, au risque d’y perdre notre âme. Ou bien, et c’est là le débat, il est nécessaire de diversifier, d’ouvrir nos valeurs, d’accueillir des profils variés, pour garder un esprit d’innovation et se développer.

    Un fait historique un peu oublié éclaire ce débat, et est l’objet du roman de Michel del Castillo, « L’expulsion », publié en 2018, que je viens de découvrir : l’expulsion des « morisques » d’Espagne par Philippe III en 1609/1610.

    En effet, ces morisques sont les musulmans présents en Espagne depuis huit siècles, et convertis de force, mais pas complètement. Philippe III veut renvoyer en Afrique du Nord les quelques cinq-cent-mille morisques qui travaillent encore en Espagne, en leur donnant le choix entre une vraie pratique chrétienne et l’exil.  

    Le roman de Michel del Castillo se veut un miroir grossissant pour interroger des questions qui restent brûlantes aujourd’hui : l’identité nationale ou culturelle et la tolérance (ou son absence) face à l’altérité.

    Il met en scène un dialogue entre le cardinal Laguna, partisan, au nom de la préservation et de la protection de l’âme et de la culture espagnole, de l’expulsion, et Don Alvaro, duc de Gandie, partisan d’une intégration et d’une acceptation de la diversité et de la main d’œuvre apportées par les morisques.

    Le cardinal défend l’idée que les morisques constituent une atteinte permanente à l’identité espagnole, considérant que l’islam ne peut appartenir à l’Espagne, même après des siècles de présence. L’expulsion est présentée comme la clôture définitive de la Reconquête, une purification nécessaire pour retrouver une homogénéité culturelle et religieuse.

    Michel del Castillo oppose ainsi ceux qui voient dans la présence morisque une menace existentielle pour l’unité nationale, et ceux, plus rares, plus humanistes, qui défendent une identité composite enrichie par la diversité historique.

    Ce roman est aussi l’occasion de s’interroger sur une question, elle aussi en écho à des débats actuels : Plusieurs civilisations et religions peuvent elles cohabiter harmonieusement ?  C’est le cardinal qui affirme que « nulle part cela n’a réussi », justifiant ainsi cette violence d’Etat. Michel del Castillo, en en montrant la tragédie humaine de cette politique (familles déchirées, enfants séparés -lors de l’expulsion, certains religieux veulent capturer les enfants des bras de leurs parents morisques, pour les emporter et en faire de bons chrétiens, aussi les morts en chemin – et ceux tués et jetés par-dessus bord lors de l’embarcation sur les bateaux en direction de l’Algérie).

    Ce roman est, pour Michel del Castillo, une façon de s’intéresser aux débats actuels sur l’intégration des populations issues de l’immigration musulmane en Europe, avec les discours sur « l’islam incompatible avec nos valeurs », et la revendication de « frontières culturelles ».

    En lisant ce roman, et en redécouvrant cet épisode de l’histoire de l’Espagne, on pense bien sûr aussi à Voltaire, et à son « Traité sur la tolérance » (1763), qui trouve aujourd’hui un regain de notoriété, et qui s’attaquait déjà au fanatisme catholique qui se pare de légitimité divine et judiciaire à propos de ce qu’on a appelé « l’affaire Calas » de l’époque, où un protestant est accusé d’avoir tué son fils qui voulait se convertir au culte catholique.

    Mais pour Voltaire, la tolérance est naturelle et doit être le comportement nécessaire et naturel de l’homme : « Moins de dogmes, moins de disputes; et moins de disputes, moins de malheurs : si cela n’est pas vrai, j’ai tort ».

     Et aussi : « La nature dit à tous les hommes : Je vous ai tous fait naître faibles et ignorants, pour végéter quelques minutes sur la terre, et pour l’engraisser de vos cadavres. Puisque vous êtes faibles, secourez vous; puisque vous êtes ignorants, éclairez vous et supportez vous. Quand vous seriez tous du même avis, ce qui certainement n’arrivera jamais, quand il n’y aurait qu’un seul homme d’un avis contraire, vous devriez lui pardonner : car c’est moi qui le fait penser comme il pense. Je vous ai donné des bras pour cultiver la terre et une petite lueur de raison pour vous conduire ; j’ai mis dans vos cœurs un germe de compassion pour vous aider les uns les autres à supporter la vie. N’étouffer pas ce germe, ne le corrompez pas, apprenez qu’il est divin, et ne substituez pas les misérables fureurs de l’école à la voix de la nature ».

    A cette vision, finalement plutôt optimiste de Voltaire, qui croit à la tolérance des hommes, Michel del Castillo, avec ce roman, apporte au contraire une vision plus sombre et tragique, faisant dire au cardinal que « nulle part plusieurs civilisations et religions n’ont réussi à cohabiter durablement ». Le roman montre bien cet échec tragique de la tentative de coexistence forcée (conversion contrainte + surveillance + expulsion quand cela échoue ». Il laisse planer le doute : la tolérance est-elle un idéal réaliste (à la façon de Voltaire), ou bien plutôt un vœu pieux face à des identités irréductibles ?

    Un peu comme pour nous dire : Et si Voltaire s’était trompé ? Et si la tolérance était un pari perdu d’avance, face aux logiques identitaires ?

    Ce roman et cet épisode de l’histoire espagnole sont donc un bon moyen pour nous questionner sur la possibilité, ou l’impossibilité, de faire coexister des différences que l’on considère comme irréductibles. Et, au-delà des contextes politiques et religieux, aussi sur des situations d’entreprises, telles qu’évoquées ci-dessus.

    Oui, les romans et l’histoire sont aussi des sources de réflexion pour les managers et les politiques d’aujourd’hui.

  • Discussion cette semaine avec un professeur spécialiste de management dans l’incertitude.

    On évoque l’intelligence artificielle : ne va-t-elle pas rendre l’incertitude de moins en moins certaine ?

    Pas du tout, rétorque le professeur. Oui, l’IA peut aider à mieux gérer l’incertitude, aider aussi à mieux prendre des décisions (en éclairant par des hypothèses de scénarios), mais ne peut pas supprimer l’incertitude. Il a tous les arguments pour évacuer cette vision scientiste du management.

    Et puis, que serait un monde sans incertitude ?

    J’évoque le souvenir d’un roman de science-fiction des années 70, « L’homme stochastique » de Robert Silverberg, qui imagine justement un monde où l’incertitude est abolie grâce à des « voyants ». Cela ne parle pas du tout d’intelligence artificielle mais on peut en fait comparer ces « voyants » à ce que l’on dit de l’intelligence artificielle aujourd’hui.

    J’ai rouvert ce livre pour vérifier. Merci professeur.

    L’histoire se déroule à la fin du XXème siècle, au passage de l’an 2000, dans un New York particulièrement dystopique. Le protagoniste, Lew Nichols, est un statisticien spécialiste des statistiques de probabilités et des processus stochastiques, c’est-à-dire les méthodes probabilistes pour prédire les tendances futures à partir de données aléatoires (tiens, tiens). Il travaille pour un politicien ambitieux qui rêve de devenir Président des Etats-Unis, en commençant par la mairie de New York, en utilisant ses compétences pour anticiper les évènements sociétaux et électoraux.

    Mais Lew Nichols va rencontrer un autre personnage, Martin Carvajal, qui, lui, est doté d’une véritable clairvoyance. Il « voit » le futur de manière infaillible, sans probabilités, mais comme un chemin fixe et inaltérable. Ce Martin Carvajal enseigne alors à Lew Nichols comment développer cette capacité que, d’ailleurs, tout le monde possède, selon lui ; il suffit de la développer. Et cela va plonger le héros dans une véritable crise existentielle. Il réalise que le futur est déterministe : une fois « vu », il ne peut être changé, car toute tentative de modification fait partie du futur prédit. D’où toutes les questions évoquées par Robert Silverberg sur le libre arbitre (existe-t-il ?), le fatalisme et les conséquences psychologiques d’une connaissance absolue et certaine.

    En fait, les processus stochastiques que décrit ce roman font forcément penser, en le lisant aujourd’hui, aux technologies de l’intelligence artificielle.

    Les algorithmes de l’IA prédisent, comme les « voyants » de Robert Silverberg, des comportements humains, des marchés financiers, des élections, des phénomènes naturels, avec une précision croissante, tout comme Lew Nichols prédit les tendances sociétales pour le politicien ambitieux. Le risque, on le connaît, c’est une surconfiance en ces prédictions qui peut conduire à des erreurs fatales si les modèles sont biaisés ou incomplets. On se souvient des bulles spéculatives amplifiées par des algorithmes de trading, ou à toutes les manipulations de deepfakes pour influencer les élections.

    Autre curiosité de ce roman, c’est cette présentation de la clairvoyance qui révèle un futur fixe, rendant les choix illusoires. Or, aujourd’hui, l’IA prédictive (comme les systèmes de recommandations sur Netflix ou les algorithmes de surveillance de masse) peut aussi créer des « bulles » qui orientent nos décisions, et renforcent un sentiment de déterminisme social.  On voit bien les risques : si une super-IA prédit et influence l’avenir, elle pourrait éroder le libre arbitre humain, et mener à une société où les individus agissent comme des pions dans un algorithme géant. C’est ce qui rend méfiants certains penseurs comme Nick Bostrom en parlant des risques d’une « superintelligence », qui pourrait figer des trajectoires néfastes pour l’humanité.

    Silverberg met aussi en garde, avec ce roman, sur ce qui est encore plus présent avec l’intelligence artificielle : l’obsession pour la prédiction. C’est cette obsession qui provoque cette angoisse existentielle chez Lew Nichols, et une forme de déconnexion humaine. Si on applique ça à l’IA, on évoque ces avertissements sur la « boîte noire » des modèles. Nous risquons de déléguer des décisions critiques (santé, justice, géopolitique) à des systèmes opaques, amplifiant les inégalités ou les manipulations. C’est ainsi que des systèmes prédictifs pour la police ont été critiqués pour perpétuer des biais raciaux, créant des prophéties auto-réalisatrices, exactement comme le déterminisme du roman.

    Ce que nous apprend ce roman, c’est que poursuivre une prédiction « parfaite » pourrait finalement nous piéger dans un futur que l’on croirait « pré-écrit ». Alors que l’on sait combien les hallucinations de l’IA peut nous mener à des conseils erronés ou à des deepfakes. Une technologie probabiliste peut encore dérailler.

    Ce roman de Robert Silverberg nous enseigne que la quête de prédire l’avenir avec des méthodes stochastiques ou des pouvoirs « supérieurs », comporte des risques que l’on peut dire certains : perte d’humanité, manipulation politique, illusion de contrôle. Appliqué à l’IA, il est une bonne invitation à une prudence éthique, et à la préservation du libre arbitre face à des outils de plus en plus puissants.

    Finalement, le professeur a raison : il est urgent de protéger l’incertitude et de la manager à l’inverse de ce monde infernal qu’avait imaginé Robert Silverberg.

  • Manager dans l’incertitude, c’est devenu le schéma courant dans les entreprises, et 2026 ne devrait pas être différent.

    Face à un problème connu, ou dont les causes sont identifiables, on peut toujours décomposer les causes, analyser les remèdes et solutions, tracer les actions à entreprendre. Avec un bon jeu de données, les bonnes méthodes, on y arrive.

    Mais quand on n’en sait rien, ça devient compliqué. Alors on va aller chercher les scénarios et les hypothèses dans tous les sens.

    Et cela arrive aussi dans les choix politiques.

    J’en trouve un exemple dans le livre de Tim Weiner, « La mission ». Tim est un journaliste américain, reconnu pour ses reportages sur la sécurité nationale américaine. « La mission », c’est une enquête sur les dessous de la CIA, nourrie par des documents inédits et de nombreux témoignages qu’il a recueillis. Cela décrit ce monde de l’intelligence économique et de l’espionnage, depuis le 11-septembre jusqu’à l’ère Trump actuelle (le livre date de 2025).

    Précisément, c’est à propos du 11-septembre que Robert Gates, ancien directeur du renseignement et futur secrétaire à la Défense, avoue à l’auteur : « La vérité, c’est que le 11-septembre, on ne savait rien sur Al-Qaïda ».

    Alors, on fait quoi ?

    « C’est pour cette raison que tout ça est arrivé, les interrogatoires aussi, car on ne savait rien. Si nous avions eu une bonne base de données et avions su exactement ce qu’était Al-Qaïda, leurs capacités et tous ces trucs -là, certaines mesures n’auraient pas été nécessaires. Mais nous venions d’être attaqués par un groupe dont nous ne savions rien ».

    C’est alors que se met en place la formalisation de scénarios de toute sorte. Et c’est parti.

    « Quand Bush demanda où Al-Qaïda pouvait commettre le prochain attentat, Tenet (le chef de la CIA) exhiba les pires scénarios des analystes auxquels il avait demandé d’imaginer la catastrophe ».

    Et puis, pour avoir encore plus d’hypothèses, on va utiliser le design fiction ; pour imaginer encore plus fort.

    « Quand ces analystes furent à court d’idées, on embaucha des scénaristes d’Hollywood, pour élaborer de nouveaux cauchemars. La liste des cibles que Tenet présenta dans la salle de crise comprenait l’obélisque du Washington Monument, sur le National Mall, la statue de la Liberté, le mont Rushmore, des bases militaires, des aéroports, des ports, des ponts, des stades, la Bourse de Wall Street, Disneyland et même la Maison Blanche ».

    Et il est alors difficile de trier. C’est tout le dilemme de créer un grand nombre de scénarios et de signaux d’alerte à surveiller. Exactement ce qui est arrivé au chef de la CIA et à la Maison Blanche.

    « On recevait chaque jour des rapports sur des attentats imminents à l’arme nucléaire, qui visaient Washington, New York, Los Angeles et Chicago. Et tout ça déferlait sur la Maison Blanche, littéralement ensevelie sous les menaces ».

    « Tous les jours, à 8 heures du matin, Tenet et ses collaborateurs mitraillaient d’informations aussi terrifiantes qu’invérifiables le président et le vice-président. Tenet savait que les alertes n’avaient pour la plupart aucune chance de se concrétiser. Mais il ne savait pas lesquelles étaient fausses. Il commente : « Il y avait de quoi devenir fou si l’on croyait tout ou même la moitié » des informations rapportées par la CIA, mais il était incapable de dire au président quelle moitié il aurait été prudent de croire ».

    Résultat : En l’absence de critères ou de filtres pour s’y retrouver, la Maison Blanche est dans le brouillard.

    « La Maison Blanche était une pétaudière : les fausses alertes ne cessaient de retentir, chaque sonnerie de téléphone portable annonçait la ruine, des décisions cruciales étaient prises dans un état de terreur, chacun cherchait à maintenir la tête au-dessus d’une marée de menaces, personne n’était vraiment capable de voir plus loin que le bout de son bureau et tous, trop souvent, se querellaient ».

    Ce sera le début de tâtonnements, pour finir par structurer la stratégie dans une guerre pour retrouver Ben Laden et poursuivre les terroristes. A commencer par cette décision d’occupation de l’Afghanistan, qui sera abandonnée plusieurs années plus tard.

    C’est en effet la prise de recul, et la mise en action d’une nouvelle vision, qui permettra de sortir de cette période d’incertitude et de surveillance de trop de scénarios et signaux improbables et sans signification probante. Mais on peut aussi faire de mauvais choix, et il faudra alors aussi savoir changer de stratégie. Mais l’action est préférable à l’hésitation dans l’incertitude, et à la planification de scénarios qu’on ne mettra jamais en œuvre.

    Une bonne leçon aussi pour les dirigeants et leurs prospectivistes : Se donner dès que possible une stratégie d’action, pout trier dans les informations et les données, viser, essayer, et savoir changer aussi, si possible pas trop tard.

  • L’année 2025 à peine terminée, on s’attaque aux prévisions pour 2026.

    Quelles sont les grandes tendances, les signaux à surveiller, qui vont conditionner cette année.

    Car ce sont aussi les interrogations et les prévisions qui concernent l’environnement qui vont conditionner et orienter les plans stratégiques des entreprises et des dirigeants. Voir plus loin pour son entreprise, c’est justement identifier les grandes incertitudes et les scénarios pour demain.

    Ce sont ces exercices que nous allons pratiquer dans nos entreprises ce premier trimestre de 2026.

    Parmi ces questions, l’une d’entre elles est peut-être la révolution informatique à venir. Il s’agit du « vibe coding » (en français, « coder par vibration »), qui pourrait rendre possible la création de sites internet, mais aussi de logiciels et d’applications, grâce à l’intelligence artificielle, à partir d’instructions en langage naturel.

    Ce terme, « vibe coding » a même été élu mot de l’année 2025 par le Collins Dictionary.

    Une start-up suédoise, créée en novembre 2024, par Anton Osika, 35 ans, se montre même parmi les leaders sur le sujet : Lovable.

    Elle est déjà valorisée 6,6 milliards de dollars, depuis une levée de fonds de 350 millions de dollars en décembre 2025, à laquelle ont participé, pas fous, Google, Nvidia, Salesforce et Deutsche Telekom.

    L’ambition de son fondateur est simple : « Notre mission est de permettre aux 99 % qui ne savent pas coder de créer les mêmes choses que les développeurs de logiciels ». Et il veut devenir la première entreprise européenne valorisée 1000 milliards d’euros.

    Fin novembre 2025, un an après sa création officialisée, Anton Osika indiquait avoir déjà dépassé les 200 millions de dollars de revenus récurrents.

    Certains font encore remarquer que la fiabilité n’est pas totale pour cette technologie, pas encore vraiment adaptée pour la création de sites, applications ou logiciels à l’architecture informatique complexe, et que la sécurité pose aussi question. Mais Anton Osika déclare qu’il travaille déjà à ces questions.

    La question pour les entreprises : quelles conséquences sur les emplois de développeurs ? Certains prédisent leur disparition, d’autres, plus prudents, considèrent que l’intervention de développeurs humains restera nécessaire pour ajuster, fiabiliser, améliorer les développements réalisés par ces « vibrations ». Cela reste un sujet, néanmoins, sur le devenir et l’évolution des équipes informatiques, internes comme externes. Car ceux qui resteront les experts, en complément du « vibe coding », ne seront peut-être pas exactement les mêmes que nos développeurs actuels.

    On s’y met quand ?

  • Je me considère comme ce qu’on appelle un grand lecteur, avec au moins plus de 50 ou 60 livres lus par an.

    Et pourtant, on dit que les dirigeants ne lisent pas, en général, je parle des vrais livres, les romans, les essais (il y a bien sûr des exceptions).

    La raison qu’ils donnent : l’agenda, pas le temps, les rapports et comptes-rendus de réunions à avaler, etc.

    Pareil pour les jeunes : là, ce sont les réseaux sociaux, les jeux vidéo, et autres.

    Et ils ne sont pas les seuls.

    Et puis, à force de prendre l’habitude de scroller, de demander les synthèses et les résumés à chatGPT, prendre le temps de s’asseoir tranquillement, de prendre un livre, de lire vraiment ce livre, de tourner les pages une par une, semble insurmontable.

    Des années passées à faire défiler des écrans ont-elles détourné notre attention et notre capacité à nous asseoir pour lire un livre à ce point ?

    Et pourtant, nombreux sont ceux qui le regrettent, et se donnent, en cette fin d’année, de bonnes résolutions pour lire plus et mieux en 2026.

    Alors, si lire davantage figure sur votre liste de résolutions pour 2026, comment s’y prendre ?

    Rien de tel que d’aller chercher les conseils de ceux qui lisent beaucoup, comme ICI.

    Quoi faire pour lire plus, mais surtout pour lire mieux ?

    Voici les 10 bons conseils que j’en retiens, avec mon expérience personnelle.

    1.Lire régulièrement : Vous devriez toujours avoir un livre sur vous. Votre téléphone, votre portefeuille, vos clés, et un livre. Si vous en emportez un, ou si vous en avez un sur votre téléphone, vous le lirez… au lieu d’utiliser votre téléphone. Lire dans les avions, sur les plages, dans les files d’attente, en attendant une table au restaurent, dans les salles d’attente, devant la machine à café. Chaque moment de temps libre est une opportunité.

    Mais on peut se dire que pour lire vraiment, un court instant dans une file d’attente est insuffisant ; il vaut mieux avoir plus de temps pour vraiment lire et pas voler deux paragraphes a la va-vite. A chacun de trouver le bon rythme de cette régularité.

    2. Lire avec un stylo : Si vous ne lisez pas avec un stylo, vous ne lisez pas vraiment. Et si vous ne trouvez rien à noter ou à souligner… cela en dit long sur ce que vous lisez. La lecture est une conversation. Les grands lecteurs soulignent et prennent des notes dans les marges. Ils posent des questions. Ils jugent l’auteur. Ils répondent. Ils passent les livres au crible.

    Pas forcément en gribouillant le livre (certains adorent le faire, d’autres considèrent que c’est un sacrilège). Mais on peut aussi prendre des notes, écrire sur un blog des applications de lectures, des avis, des articles.

    3. Ne pas courir après la nouveauté : Oubliez de temps en temps les actualités. La meilleure façon de comprendre parfois ce qui se passe dans le monde est de lire des livres… généralement des livres anciens. Trouvez un livre sur un événement similaire qui s’est produit dans le passé.

    4. Relire : Relire, c’est aussi retrouver différemment une lecture que l’on a déjà faite. Les livres ne changent pas, mais nous, oui. Nous ne sommes pas dans la même disposition la deuxième, ni la troisième fois. On découvrira à chaque fois quelque chose de nouveau. Il suffit d’essayer.

    5. Ne pas faire le snob en matière de livres : On peut hésiter à lire le dernier livre à succès. Je me surprends parfois à hésiter à lire le dernier livre à succès. Cela peut être aussi une erreur (pas toujours, certains succès nous paraissent parfois trop loin de nos intérêts et goûts). Mais ils sont aussi des succès pour de bonnes raisons à découvrir. Et peut-être même géniaux. Il faut savoir aussi rester curieux, sans pour autant se précipiter sur toute nouveauté (voir le point 3).

    6. Ne jamais lire sans prendre des notes : Bien lire, c’est aussi tenir un carnet de notes, avec des citations, des histoires, des idées, des observations, qui nous frappent.

    Plus on lit, plus on peut avoir l’impression de ne pas se rappeler de ce que l’on a lu. Cette méthode de prendre des notes, de repérer des citations, est une façon d’éviter ce phénomène.

    7. Savoir quitter un livre : On sait arrêter un film ou une série qui nous ennuie, arrêter de consommer un plat qui ne nous plaît pas. Pareil pour un livre. Si ça ne prend pas, mieux vaut arrêter, et passer à un livre qui nous satisfera mieux. En restant patient quand même, on ne sait jamais. Une règle dit qu’il faut arrêter, si on ne le sent pas, à 100 pages moins notre âge. Plus on vieillit, moins on a le temps. A essayer.

    8. « Quel livre a changé votre vie ? » : Voilà une question qui changera votre vie. Pourquoi ne pas demander à des personnes que l’on admire de nous recommander des livres ?

    9. Dans chaque livre lu, trouver le prochain : Cela peut se trouver dans les notes de bas de page, la bibliographie, une référence citée. C’est comme ça que l’on se forge une base de connaissances et de références sur les sujets, en remontant à la source.

    10. La lecture rapide est une arnaque : Ce n’est pas un concours. Lire prend du temps, et il faut passer du temps pour bien lire. C’est Woody Allen qui avait dit : « J’ai pris un cours de lecture rapide et j’ai pu lire « Guerre et Paix » en vingt minutes. Ça parle de la Russie ».

    Et un onzième conseil pour diversifier nos lectures :

    Si vous ne faites que souligner et approuver les auteurs que vous lisez, c’est que vous ne lisez pas de manière suffisamment diversifiée ou critique. Vous devriez discuter avec les auteurs que vous lisez. Vous devriez en savoir suffisamment sur le sujet pour repérer quand ils se trompent.

    Prêts pour mieux lire en 2026 ?

    A chacun ses retours d’expérience, et bienvenu aux nouveaux lecteurs.

  • Sociologue et philosophe, Hartmut Rosa a consacré plusieurs de ses ouvrages à ce phénomène qu’il appelle « Accélération », c’est-à-dire cette tendance de nos sociétés modernes à toujours vouloir accélérer, perdant tout espoir de « résonance », (titre d’un de ses ouvrages) de communication bilatérale avec le monde. Dans nos sociétés modernes, selon ses analyses, notre relation au monde a eu tendance à être muette.

    Pour définir ce qui caractérise du point de vue structurel une société moderne (il pense plutôt à nos sociétés occidentales), il utilise un autre concept : la « stabilisation dynamique », signifiant que la société « est systématiquement tributaire de la croissance, de la densification de l’innovation et de l’accélération pour conserver et reproduire sa structure ».

    Ce qui en fait la dynamique, c’est l’augmentation quantitative par unité de temps qui ne s’arrête jamais. Sa stabilité, paradoxalement, se situe dans ce mouvement dynamique perpétuel.

    Et la surenchère est constante : « Qu’importe les succès remportés cette année, nous devrons l’an prochain nous montrer encore plus rapides, efficaces, innovants, bref, nous devrons être meilleurs si nous voulons maintenir notre place dans le monde – Et dans deux ans, la barre sera placée encore un cran plus haut ».

    Hartmut Rosa voit dans ce phénomène une logique d’« escalade aveugle », où les efforts du jour ne sont pas la promesse d’un soulagement à venir, mais une difficulté de plus, une aggravation supplémentaire du problème.

    Cette course à l’accroissement, Hartmut Rosa la perçoit également dans le domaine politique dans la concurrence entre candidats lors des élections : « Il n’est pas de programme électoral qui ne promette de faire plus et de faire mieux et la qualité du travail politique est mesurée à l’aune de l’accroissement obtenu (croissance économique, augmentation du nombre de d’emplois, amélioration de la qualité de l’air, de la sécurité, de la situation des retraités, des étudiants, etc.) ».

    A observer lors des campagnes qui ont démarré pour les prochaines élections municipales…

  • C’est un territoire de l’archipel indien d’Adaman, on l’appelle l’île des sentinelles (ou North Sentinel). Officiellement, l’île est administrée par l’Inde depuis 1947. Cette île est considérée comme l’une des dernières tribus de la planète totalement coupées du monde moderne. L’île est défendue par sa population, qui n’hésite pas à tuer les intrus à coups de flèches et de de lances ; elle est considérée comme un territoire souverain, sous la protection de l’Inde, qui en interdit strictement l’approche depuis 1996 et a mis en place un périmètre de sécurité de plusieurs kilomètres autour de l’île.

    Cette île est une exception dans l’archipel, comme l’indique Nathan Devers (jeune auteur et philosophe de 28 ans), dans son roman, « Surchauffe », pour lequel il s’est longuement documenté, et y a travaillé pendant deux ans : « En Andaman, tous les peuples ont été rayés de la carte ou décimés par la modernité. Tous, sauf un, les fameux Sentinelles. Présentée ainsi, l’histoire a des airs d’Astérix. Nous sommes en 2023 après Jésus-Christ. La planète est entièrement occupée par la mondialisation. Cela fait bien longtemps qu’ayant été explorée de fond en comble, elle ne recèle plus aucun secret aux yeux de l’Humanité. Plus aucun ? Si ! Demeure encore une île, peuplée d’irréductibles Sentinelles, qui résiste encore et toujours à l’empire de la globalisation ».

    Ces habitants coupés du monde, qui préservent leur mode de vie en dehors de l’agitation du monde moderne, servent de métaphore à Nathan Devers, pour apporter un autre regard sur notre monde moderne, en état de surchauffe permanent, et où chacun cherche une issue pour se protéger.

    Car notre monde d’aujourd’hui a aussi ses « sentinelles », qui préfèrent s’isoler dans leur bulle, entre semblables, dans des communautés de toutes sortes, certaines constituées sur les réseaux sociaux, et éviter, voire repousser, interdire, ceux qui ne sont pas comme eux, qui ne pensent pas comme eux.

    Jade, l’héroïne de ce roman, permet à l’auteur de déployer cette métaphore de la sentinelle : « Les croyances se déploient comme des îles. Des havres refermés sur eux-mêmes, qui confondent leurs contours avec les limites de l’univers. Des cultures en vase clos trouvant dans leur repli les conditions de leur autonomie. Comment pourraient-elles accepter de s’ouvrir ? Toute bulle qui se perce éclate sur-le-champ. Tout absolu qui se remet en cause se rompt comme un anneau brisé. Tout cercle qui s’élargit entre dans la Spirale. Mentale ou tellurique, une île qui accueille l’océan du dehors se noiera dans son altruisme : Aujourd’hui tolérante, demain une Atlantide ».

    Jade trouve dans cette métaphore l’explication aux conflits qui ne se résolvent pas, mais aussi, comme elle l’explique à son mari « l’autodestruction des démocraties, avec la montée du populisme, le nationalisme, engendrés par la compétition victimaire, le nihilisme où mène la polarisation du débat public, le retour du fondamentalisme, l’émergence du séparatisme, à la folie du conspirationnisme et tous ces mots en -isme qui te donnent de l’urticaire mental ».

    Avec son œil de Sentinelle, Nathan Devers, par les mots de Jade, voit dans ces phénomènes les « symptômes chaotiques d’une unique vérité : les gens ont le désir absolu de se protéger du réel en s’inventant des îles ».

    Allons nous tous devenir des Sentinelles du monde moderne pour nous préserver de cette surchauffe ?