Le passé ou l’avenir, voilà une question stratégique.

Le passé, c’était mieux avant, pour certains.

L’avenir, ce sera pire, avec le changement climatique, ou bien ce sera de mieux en mieux, avec le progrès et les technologies.

Mais le passé, c’est aussi mieux s’inspirer pour l’avenir, comme cette citation de Churchill qu’on entend partout dès qu’on parle de ces sujets : « Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur ».

Jean d’Ormesson est mort en 2017, mais il avait déjà commencé son livre « La douane de mer », en 1993, par : « Le 26 juin, un peu avant midi, il m’est arrivé quelque chose que je n’oublierai plus : je suis mort ».

Cela s’appelle « la douane de mer » car cet épisode se passe justement sur un bateau, face à la douane de mer, à Venise. Je soupçonne Jean d’Ormesson d’avoir choisi ce lieu pour avoir le plaisir de donner ce titre à son ouvrage. Car il n’est pas vraiment question de Venise. Ce roman imagine que l’esprit de ce mort rencontre un autre esprit, venu d’une contrée lointaine de l’Univers, qu’il appelle Urql, et qui ne sait rien de la planète Terre. Et la rencontre de ces deux esprits, O (c’est l’auteur) et A, c’est l’esprit d’ailleurs, va être l’occasion d’écrire ensemble un rapport, pendant trois jours, pour pouvoir expliquer aux habitants de Urql ce que sont les hommes et ce qu’est la vie sur Terre.

Voilà l’occasion pour Jean d’Ormesson de se livrer à des digressions infinies pour éduquer A.

Et il aborde justement, le deuxième jour, ce sujet du passé et de l’avenir. De manière très savoureuse.

Il appelle ça les deux monstres.

Ah bon ?

« Le premier est l’avenir. On le dirait devant nous. L’autre est le passé. On le dirait derrière nous. Depuis l’instant où il arrive au monde, dès sa naissance ou peut-être dès la conception – et le débat est loin d’être sans importance – chaque homme a un passé. Jusqu’à l’instant où il meure, et qui marque pour lui la fin de tout avenir dans l’espace et le temps, chaque homme a un futur. Tout au long de leur vie, et du haut de leur présent, les hommes ont un passé et ils ont un avenir. Et les deux monstres, entre eux, se déchirent le présent ».

Mais lequel de ces deux monstres, demande A, est-il le plus menaçant ?

Réponse évidente ; c’est bien sûr l’avenir qui est le plus menaçant.

« L’avenir est le lieu de l’attente, mais aussi des périls. Le passé est un cimetière où les morts enterrent les morts ».

Car c’est dans l’avenir que tout se joue.

« Du passé montent des images, des souvenirs, des regrets, des remords qui finissent par se fondre dans la mélancolie et dans la nostalgie des univers disparus : une sorte de douceur morte et de charme désuet. L’avenir est plus viril, et presque militaire : il réveille les troupes au son du fifre et du tambour, il sonne la charge, il marche au combat sous des drapeaux déployés. Il est plein d’espérances. Et aussi de menaces ».

Les deux monstres sont genrés :

« Le passé est du côté du soir, des femmes », alors que « L’avenir est du côté du matin, des hommes ».

On pourrait en conclure que le passé est celui qui dort, et l’avenir celui qui bouillonne.

« On s’agite dans l’avenir, on est riches dans l’avenir, on est heureux dans l’avenir ».

« Dans l’affrontement des deux monstres que contemple le prisonnier des fenêtres de sa cellule de l’éternel présent, c’est l’avenir qui est vaincu. C’est le passé qui triomphe ».

Car « D’un côté, le passé du monde et le nôtre ne cesse jamais de s’accroître et, de l’autre, la durée de l’avenir, quelque indéterminée qu’elle puisse être, ne cesse jamais de se réduire. ».

Rien de plus faux !

L’avenir ne fait que reculer devant l’invasion du passé.

« Ce n’est pas l’avenir, c’est le passé qui nous submerge. Dans la lutte à mort entre les deux dragons, le monstre menaçant, ce n’est plus l’avenir. C’est le passé ».

Mais que reste-t-il alors de liberté pour les hommes ?

« La liberté ne s’exerce que sur la mince ligne de rencontre entre le passé et l’avenir ».

« Le propre du passé, c’est que la liberté n’y a plus cours. Le passé est un monstre froid dont aucun élément ne peut plus être modifié. Tu as encore le droit, à la rigueur, d’en transformer le sens en agissant sur l’avenir. Mais tu n’as plus le pouvoir de rien changer à sa structure ni aux évènements qui l’ont constitué ».

Pourtant, ce passé qui dévore n’est pas roi. Il n’a aucun pouvoir. Mais que peut le passé sur l’avenir alors ?

« Tout ce qu’il est capable de faire, car il n’y a pas d’avenir qui ne soit commandé par le passé, c’est d’empêcher l’avenir d’être n’importe quoi ».

D’Ormesson rejoint Churchill.

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