• IAdialogueMaintenant que tout le monde, ou presque, connaît la puissance des LLM, ChatGPT ou d’autres, et a au moins une fois testé un prompt, on commence à prendre un peu plus de recul sur ces nouvelles pratiques de dialogue avec une IA et des chatbots conversationnels.

    Une histoire qui a fait un peu de buzz dans les médias, celle de ce jeune belge de 30 ans qui, après un dialogue de six semaines avec un chatbot appelé ELIZA, s’est suicidé. Il était devenu, selon les témoignages de sa femme, éco-anxieux et addict à ce chatbot. Comme le dit sa femme, « Eliza répondait à toutes ses questions. Elle était devenue sa confidente. Comme une drogue dans laquelle il se réfugiait, matin et soir, et dont il ne pouvait plus se passer ».

    Mathieu Corteel, philosophe et historien des sciences, évoque cette histoire dans son livre, « Ni dieu ni IA – Une philosophie sceptique de l’intelligence artificielle », pour interroger ce drôle de phénomène de dialogue entre un humain et une IA. On sait que l’IA LLM et ces chatbots ne réfléchissent pas mais sont construits à partir de données sur les successions de mots. Mathieu Corteel l’explique bien : « L’algorithme des IA LLM décompose nos textes en suites de symboles a-signifiants, que le réseau de neurones fait circuler sous forme de vecteurs de plongements lexicaux. Ce réseau de neurones, entraîné sur de grands ensembles de textes, s’appuie sur un paramétrage distributionnel, qui évalue la probabilité d’apparition des mots dans des contextes semblables. Le processus de codage et de transcodage passe par la distribution de mots-clés et de vecteurs de représentation calculés à partir de ce qu’on appelle la « distance sémantique ». En fonction de la distance entre les vecteurs de représentation, la machine définit des liens de parenté entre les mots afin de générer des effets de surface dotés de sens apparents. La machine apprend à mesurer des vecteurs linguistiques à partir de corpus pour ensuite définir les affinités de sens entre des symboles a-signifiants. Pour se faire, le module de transformation calcule le degré d’attention, c’est-à-dire la probabilité d’apparition de chaque signe a-signifiant en fonction de tous les autres ».

    On sait que les textes de l’IA LLM sont un agencement de mots. Et la question est alors de comprendre ce qui se passe entre un être humain et une telle machine. Pour Mathieu Corteel, il est évident que c’est la machine qui prend le dessus : « En se couplant à l’IA, on prolonge la langue vide des machines dans la nôtre ». Dans cette expérience, l’individu est engagé à effacer son langage humain dans un langage de machine.

    Converser avec une IA, c’est entrer dans l’image vide des IA, où l’on peut se perdre comme dans un rêve. D’autant que la conversation ne s’arrête jamais, la machine vous relance sans cesse et vous propose de continuer la discussion infiniment.

    Va-t-on se méfier un peu plus de nos conversations avec l'IA ? 

    On peut demander son avis à ChatGPT ?

  • RobotleaderOn se souvient qu’en octobre 2022, Michel Aoun, Président du Liban terminait son mandat de 6 ans, sans pouvoir se représenter, et le pouvoir est resté vacant pendant deux ans, jusqu’à l’élection de Joseph Aoun (pas de lien de parenté) en janvier 2025.

    Un journal libanais, An Nahar, a alors eu l’idée de créer un Président par intelligence artificielle entraîné par les données de 90 ans d’archives de la presse.

    On peut ainsi avec ce système poser toutes les questions sur ce que ce « Président IA » devrait faire pour traiter tous les problèmes du pays. Le président IA répond à toutes les questions en texte et en audio.

    Transparence, intégrité, prise de décisions les plus objectives possibles : Ne peut-on que saluer une telle initiative pour remplacer tous nos leaders politiques par l’intelligence artificielle, comme l’on vanté les commentateurs enthousiastes ?

    Peut-on imaginer que le futur est à la direction des politiques publiques par des intelligences artificielles ?

    Certains imaginent déjà que de tels systèmes, sans remplacer les dirigeants publics, pourraient permettre de leur faire prendre les meilleures décisions pour le bien commun. L’utilisation de l’IA, dans une proportion moindre, existe d’ailleurs déjà dans la gouvernance politique et l’analyse des situations, même si l’interprétation et la décision semblent encore du ressort des humains. Mais pourquoi n’irait-on pas plus loin demain ?

    Cependant, il y a aussi des personnes et analystes que cela inquiète, à cause des biais qui pourraient en résulter.

    Ce que l’on reproche encore à l’intelligence artificielle aujourd’hui, c’est précisément son absence de jugement moral et éthique, ce qui pourrait poser problème dans des situations de crise, de tensions diplomatiques, ou de conflits. Et que dire des biais possibles en perpétuant des préjugés communs, conduisant à des politiques discriminatoires.

    Les plus optimistes vont dire que l’on arrivera à éliminer ces biais et problèmes possibles. Et il restera qu’en fondant les analyses et décisions sur des données les plus objectives et logiques, on trouvera les allocations de ressources les plus optimales pour trouver les solutions les plus efficaces pour améliorer les services publics et l’équité. Bien mieux que des leaders politiques humains, soumis aux pressions des lobbies ou des idéologies, voire à la corruption.

    Mais il y a encore un argument ultime qui peut encore faire douter : c’est que de tels systèmes seront tellement efficaces qu’ils en oublieraient les droits individuels et les libertés individuelles, qui se verraient ainsi très menacés.

    Les dirigeant aidés ou remplacés par l’intelligence artificielle augmenteraient leurs capacités de surveillance généralisée, suivre les activités des citoyens, créer un phénomène de méfiance et de rébellion de la part du public, ce qui ne serait pas aussi idéal pour la bonne gouvernance de nos Etats et cités.

    Voilà de quoi débattre encore, alimenter les auteurs de science-fiction, donner des idées aux futurs candidats aux élections.

    Prêts ?

  • On pourrait croire, et c’est une opinion répandue, que ce qui fait une vie heureuse est l’accumulation de moyens (l’argent, le capital intellectuel, son réseau d’amis). Que quelqu’un de riche de tout ça est un homme heureux, alors que le pauvre aura une malheureuse.

    Malheureusement, il y a des riches qui pleurent dans leur Rolls, et des pauvres et miséreux qui sourient à la vie, et paraissent très heureux.

    C’est que ce qui fait la vie heureuse, c’est autre chose. C’est une forme de relation au monde plus complexe qu’on pourrait appeler la résonance.

    C’est la thèse développée par Hartmut Rosa dans son livre « Résonance – Une sociologie de la relation au monde ».

    Pour lui, ce concept de résonance est la solution à l’accélération du monde (sujet de ses précédents ouvrages).

    C’est ce rapport au monde, cette résonance, qui explique la qualité d’une vie humaine. C’est cette résonance qui accroît notre puissance d’agir et notre aptitude à nous laisser « prendre », toucher et transformer le monde. C’est l’inverse d’une relation au monde complètement instrumentale et « muette » qui est celle à quoi nous soumet la société moderne. C’est le monde moderne, pris dans un processus d’accélération effréné et d’accroissement illimité, qui entraverait systématiquement la formation de ces rapports de résonance, et produirait des relations « muettes » et « aliénées » des hommes entre eux, et dans leurs relations avec l’environnement au sens large.

    Hartmut Rosa met bien en évidence dans son analyse que cette relation au monde, cette résonance ou non-résonance, elle commence par le corps. C’est l’objet du premier chapitre du livre.

    Et dans cette relation de notre corps au monde, le rôle majeur est bien sûr joué par la peau. C’est la membrane par excellence, la membrane résonante entre le corps et le monde, et entre la « personne » et son corps. Il suffit de constater comment la peau réagit au monde, se contracte en « chair de poule » quand il fait froid, ou rougit au contact du soleil.

    Hartmut Rosa veut mettre aussi en évidence que c’est l’attention accrue portée à la peau dans nos sociétés modernes serait le signe d’une diminution de la faculté de résonance. On pense à ses sujets qui considèrent leur peau comme un objet manipulable qu’ils peuvent faire pâlir, ou au contraire bronzer, mais aussi percer, tatouer, raffermir. Car ce serait justement ceux qui n’investissent pas leur temps, leur énergie et leur argent dans le soin de leur peau et leur apparence physique qui se sentiraient paradoxalement « bien dans leur peau », ce bien étant procuré par « l’oubli de leur peau ».

    Le marché du « toucher », tous les masseurs et caresseurs professionnels, est peut-être alors un substitut compensatoire à un monde social à un modèle social qui ne nous laisse plus aucune empreinte, qui ne résonne plus assez.

    On pense aussi, en suivant Hartmut Rosa, à ces manifestations de « free hugs », ou « câlins gratuits » qui sont proposés spontanément dans un lieu public, comme un besoin ardent de se retrouver peau contre peau avec des inconnus en mal d’étreintes.

    La peau est donc le premier organe de résonance sensible, qui exprime cette relation entre le corps et le monde, et entre la personne et son corps.

    De quoi s’interroger sur ce que nous faisons de notre peau dans notre relation au monde.

    « Bien dans sa peau » ou « mal dans sa peau » ?

  • TornadoLe 16 juin prochain, Alkéos Michaïl et moi auront le plaisir d’accueillir pour 4ème Révolution, au collège des Bernardins, Monique Canto-Sperber et Carlo d’Asaro Biondo, dont j’ai déjà parlé ICI.

    Le thème : L’intelligence artificielle nous rendra-t-elle libres ?

    Or, s’il y a une ressource de liberté incomparable, c’est l’éducation.

    Monique Canto-Sperber consacre tout un chapitre de son livre, « La liberté cherchant son peuple », à l’éducation, qu’elle considère comme la promesse de la liberté : « L’éducation est devenue pour chaque enfant ce qui rend réelle la liberté de choisir sa vie, une expérience concrètement vécue dans toutes les conditions d’existence et une ressource d’action pour une très large partie de la population, surtout pour les plus modestes ».

    A l’heure des nouvelles technologies et de l’intelligence artificielle, on imagine bien que les impacts sur l’éducation sont et vont devenir de plus en plus importants. Carlo d’Asaro, ancien de Google, qui retrace dans son livre, « L’humanité face à l’IA – Le combat du siècle », l’histoire du développement des technologies, depuis Arpanet et le web jusqu’à l’intelligence artificielle générative, met bien en évidence tout ce que cela a permis pour faire de nous des « humains augmentés ». Il avoue même que pour faire des recherches pour l’écriture de son livre, il a utilisé ChatGPT, Claude et Perplexity. Mais il précise qu’il l’a fait « avec attention et sens critique ».

    Et c’est là toute la question : ne risquons nous pas de perdre cette attention et ce sens critique, qui semblent si nécessaires ? J’en avais parlé ICI en citant une tribune de Gaspard Koenig, qui comparait l’intelligence artificielle à un « waze de la pensée ».

    Et pourtant, Carlo d’Asaro considère que c’est justement l’éducation, et notre sens critique qui nous sauveront des dérives de l’intelligence artificielle,

    Malgré les progrès technologiques, l’éducation ça ne pas très fort néanmoins. Monique Canto-Sperber y va direct : « Le système éducatif français, au niveau du collège et du lycée, est devenu l’un des plus inégalitaires d’Europe. Dans le classement général, la France est, parmi les pays de l’OCDE, au 21ème rang pour les performances des élèves en mathématiques et au 19ème pour leur maîtrise de l’écrit (20% des élèves ne maîtrisent pas les savoirs fondamentaux à la fin de l’école primaire), les élèves en échec étant très majoritairement d’origine modeste ».

    Ce qui s’est déréglé dans l’éducation tient à des transformations démographiques et culturelles. Entre 1960 et la fin des années 80, le pourcentage des lycéens qui poursuivaient leurs études jusqu’au niveau du baccalauréat passe au sein d’une classe d’âge de 11% à 62%. A la fin du XIXème siècle, on comptait sur tout le territoire français une centaine de lycées (pour 50 022 lycéens) et environ 220 collèges communaux (32 751 élèves), 82 773 élèves étaient donc inscrits dans le cycle secondaire. En 2023, 1 604 000 élèves étaient inscrits au lycée (à partir de la seconde) et 3 414 000 au collège (de la sixième à la troisième), et plus de 638 650 en cycle professionnel, soit 5 658 650 élèves dans le cycle secondaire, près de 68 fois plus ! Il y avait pour les accueillir 3 750 lycées et 6 950 collèges, soit 10 700 établissements secondaires, au lieu de 320, un siècle plus tôt, 33 fois moins.

    Comme le montre bien Monique Canto-Sperber, on peut parler d’« explosion scolaire », conséquence de cette « massification » de l’enseignement, qui a entraîné une hétérogénéité, sociale et culturelle, de plus en plus grande parmi les élèves. Alors que le système scolaire était habitué à des élèves partageant une culture commune, venant pour la très grande majorité d’entre eux de milieux favorisés, ce choc démographique était une transformation profonde, qui n’a pas été anticipée, le système restant tés homogène et centralisé. La puissance publique a laissé inchangé un type d’organisation scolaire qui avait la preuve de son efficacité lorsque les élèves étaient cinq fois moins nombreux et mieux formés dans leur scolarité en cycle primaire.

    Ceci me fait penser à ce que Geoffrey A. Moore, auteur connu pour « Crossing the chasm » (dont j’ai souvent parlé ICI et ICI), appelle « l’effet Tornado » : c’est ce qui se passe quand un marché, une entreprise, décolle très vite, à la suite d’un changement profond, souvent technologique. Les entreprises ont parfois du mal à changer assez vite quand la tornade arrive, car on préfère souvent le statu quo qui a toujours fonctionné hier à l’incertitude du futur

    .Cet effet Tornado est tout aussi difficile à gérer pour une entreprise technologique que pour le système éducatif. Geoffrey Moore appelle cela « l’effet Tornado » en référence à la tornade qui emporte Dorothy dans le film « Le magicien d’Oz » et la fait sortir de son monde en noir et blanc pour la projeter dans un monde en couleurs, avec des animaux extraordinaires.

    Malheureusement l’éducation, dans son ensemble, est restée dans le monde en noir et blanc, pendant que l’environnement était en train de naître en couleurs.

    Est-ce que la technologie et l’intelligence artificielle sont ce monde en couleurs auquel il faut s’adapter ? Les jeunes générations d’aujourd’hui ont souvent ce sentiment d’être à l’école dans un monde en noir et blanc : chez eux, ils sont avec le magicien d’Oz, ils utilisent l’intelligence artificielle (et pas seulement pour tricher), ils développent des applications et des outils pour mieux apprendre et travailler, et à l’école les professeurs n’ont rien de tout ça.

    Monique Canto-Sperber aimerait que l’on favorise plus l’autonomie des établissements et la décentralisation pour mieux s’adapter et changer les choses. Elle évoque notamment les expériences de « charter schools » américaines.  Sophie de Tarlé fait justement un portrait de l’une d’elle, avec sa directrice, Eva Moskowitz, dans Le Figaro du 31 mai. Eva Moskowitz a créé un réseau de « charter schools » il y a vingt ans maintenant. Ce sont des établissements scolaires financés par l’Etat mais dirigés par des associations à but non lucratif ou des entreprises privées. La Success Academy d’Eva Moskowitz scolarise 22 000 élèves dans 57 écoles. Elle accueille en priorité des élèves afro-américains (50%) et hispaniques (28,8%). Et bien que 72% des élèves soient issus de milieux défavorisés, ils obtiennent des résultats hors du commun.

    Quel est le secret ?

    Des cours d’art, d’échecs, de musique et de sport ; Et surtout beaucoup de maths (ils apprennent les fondamentaux, mais aussi la logique et l’autonomie). Dans ces écoles, les élèves ne sont pas sélectionnés sur dossier scolaire, ni sur concours, mais par une loterie. Et cette éducation est entièrement gratuite. Eva fait aussi le tour du monde pour s’inspirer des meilleurs systèmes éducatifs internationaux. Elle est convaincue : « Les pays occidentaux traversent tous une crise tragique de leur système éducatif. Il est urgent d’agir, car pour être compétitif, un pays doit avoir un système éducatif robuste ».

    Alors, pour l’éducation d’aujourd’hui et de demain, on fait quoi ? Plutôt la technologie, la décentralisation, l’autonomie des établissements et de nouvelles méthodes ? Et plus de maths ? Un cocktail de tout ça ? 

    Rendez-vous le 16 juin pour poursuivre le débat.

  • OeilAALa vie privée est-elle menacée par l’intelligence artificielle ?

    Même pour les plus ardents défenseurs des progrès apportés par l’IA, la question se pose.

    Les deux invités de ma prochaine conférence avec 4ème Révolution, Carlo d’Asaro Biondo et Monique Canto-Sperber, abordent chacun le sujet, avec des prismes différents, dans leurs livres.

    Monique Canto-Sperber, dans son livre « La liberté cherchant son peuple », en philosophe, part de la liberté, celle dont parle John Stuart Mill (« De la liberté », 1859) pour qui chacun est « libre de tracer le plan de sa vie suivant son caractère, d’agir à sa guise et de risquer toutes les conséquences qui en résulteront, et cela sans être empêché par ses semblables tant qu’il ne leur nuit pas, même si ces derniers trouvaient sa conduite insensée, perverse et mauvaise ».

    Mais ce qui menace la vie privée, ou du moins ce qui suscite l’inquiétude, c’est bien sûr aujourd’hui tous les systèmes de ciblage des individus, de traçage, de surveillance des comportements et des préférences, par des acteurs privés. Cela se développe aussi, via les réseaux sociaux, par cette propension des usagers à dévoiler une part importante de leur vie privée, leurs convictions, leurs relations, leur vie intime, au point que, en contrepartie, la curiosité nous amène à croire que les informations les plus intimes sur la vie des autres doivent être accessibles, ce que Monique Canto-Sperber appelle la « liberté assiégée ».

    On en arriverait à une société du voyeurisme, où le désir de garder des parts de sa vie secrètes deviendrait suspect, et serait à dénoncer.

    Mais alors, Monique Canto-Sperber pose la question : « Est-il encore possible de soustraire des aspects de sa vie intime à la curiosité des autres quand l’incitation à tout dire de soi est à la base du fonctionnement des réseaux sociaux, et que les moyens technologiques d’aujourd’hui font qu’il est difficile d’empêcher la diffusion d’une information à un large public ? ».

    On en est aujourd’hui au point où le droit de la personne à ne révéler d’elle-même que ce qu’elle souhaite est devenue une illusion. On se rappelle les images impliquant Benjamin Griveaux, échangées avec une jeune femme par vidéo, rendues publiques par un ami russe de cette jeune femme, qui avaient contraint Benjamin Griveaux à abandonner sa candidature à la mairie de Paris. Cet ami russe a été condamné à 6 mois de prison ferme (aménageable), et la jeune femme à 6 mois avec sursis, plus des amendes, mais le mal était fait.

    Carlo d’Asaro Biondo aborde le même sujet dans son livre, « L’humanité face à l’IA – Le combat du siècle », à partir du phénomène du cyberharcèlement, comme le « revenge porn » (vengeance pornographique) qui, à partir de piratage de comptes photo, ou avec des images ou vidéos générées par l’intelligence artificielle, donne lieu à du chantage ou à des vengeances, ou à un usage dans une procédure de divorce, par exemple.

    Pour sanctionner ce phénomène, il n’existe pas de législation homogène en Europe, et Carlo d’Asaro Biondo considèrent que les législations qui existent (en France et en Italie) et pénalisent ces actes ne suffisent pas. Il cite, lui aussi, pour preuve, la même affaire Griveaux.

    Alors, que faire ?

    La réponse de Carlo, c’est l’éducation et…la technologie : « La législation ne peut pas plus, à elle seule, gagner le combat contre le cyberharcèlement. L’éducation à l’usage de la technologie et aux risques de notre époque connectée s’impose désormais comme le devoir de tout parent ou adulte envers les plus jeunes. Tout le monde doit comprendre les dangers de l’usage du cloud pour ses photos et informations personnelles et l’importance de l’authentification multifactorielle (mot de passe sur portable + code sur téléphone, biométrie – « Face ID » – + code sur téléphone ou PC…) ».

    Mais même ces mesures de protection technologique de l’identité ne seront pas suffisantes, tout en étant indispensables. Ce qu’il espère, c’est « une révolution culturelle intime et sociale » : « Il faut apprendre à ne partager que ce qui est utile et redonner de la valeur aux traces numériques que nous souhaitons laisser. Il nous faudra rendre ses lettres de noblesse à la réserve, trouver des moyens d’expression et de réalisation de soi, qui ne se résument pas au nombre de followers ou de like que l’on parvient à attirer ».

    Monique Canto-Sperber, voit une réponse dans le libéralisme : « Le libéralisme a un avantage et une exigence que peu de mouvements politiques placent au premier plan de leur programme : le respect de leur liberté sur les questions de vie privée, d’opinions et de choix, et la volonté de faire en sorte que les politiques publiques préservent pour les individus concernés des possibilités de choix, des marges de liberté ».

    Sanctions, législation, technologie, éducation, libéralisme ?

    Qui nous sauvera pour protéger notre vie privée ?

    Suite du débat à la conférence où Carlo d’Asaro Biondo et Monique Canto-Sperber seront présents pour débattre avec nous le 16 juin.

    Un rendez-vous à ne pas manquer.

  • Reunion« On ne fait plus de comptes-rendus de réunions ».

    Elle me dit ça avec fierté, pour m’indiquer combien son entreprise s’est mise à l’IA, l’intelligence artificielle, Copilot, ChatGPT et tout ça.

    Dans le secteur du Conseil, c’est la révolution : les synthèses de documents, les traductions, les tableaux, les PowerPoint, tout y passe.

    Au point que de nombreuses tâches que l’on avait l’habitude de confier aux juniors sont maintenant faites par l’IA.

    Certains s’en inquiètent, notamment ces juniors et débutants, qui se demandent si cela ne va pas finir par leur bloquer certains premiers emplois.

    C’est le sujet d’un article du Monde du 8 mai, par Marjorie Cessac : « Les premiers pas des jeunes en entreprise entravés par l’intelligence artificielle ».

    Bigre !

    Une chercheuse d’un cabinet de conseil en ingénierie révèle : « L’objectif avec le recours à l’IA chez nos clients, et au sein des cabinets de conseil, c’est de viser 30% d’économies. Quand un nouveau projet arrive, l’idée serait de n’embaucher plus qu’une seule personne au lieu de trois qui fera le même travail mais avec de l’IA ».

    Une responsable des ressources humaines dans un cabinet de fiscalité fait une prévision : « Dans cinq à dix ans, les jeunes ne sauront vraisemblablement plus faire un PowerPoint ».

    Alors on s’interroge : est-ce vraiment un progrès ?

    Le doute s’installe : « Certains jeunes maîtrisent la technique, mais ne comprennent plus pourquoi ils l’utilisent. Ce qui engendre un manque d’esprit critique ».

    Voilà le mot : l’IA va tuer l’esprit critique.

    Pire : « Quand on pense trop les outils comme une finalité, il y a une forme de déresponsabilisation ».

    L’IA nous déresponsabilise.

    Quoi d’autre ?

    Ce que l’on perd avec l’IA, c’est l’apprentissage, car on ne comprend plus les étapes pour arriver à un résultat que la machine produit à notre place, d’où la difficulté pour les profils juniors « à progresser et à reproduire ensuite ce qu’ils avaient fait faute de connaître les étapes pour arriver à un résultat », alerte un expert cité dans l’article. Super expert et malin, qui a quitté son job de direction chez IBM pour créer un cabinet spécialisé qui conseille sur la façon de répartir au mieux le travail entre l’humain et la machine.

    D’autres ont carrément fait le choix de la machine : Plus d’employés ni de consultants, le cabinet Xavier AI, créé par Joao Filipe, ancien de McKinsey, est 100% IA.

    Mais alors, les PowerPoint et les comptes-rendus de réunions, on arrête ou pas, finalement ?

    L’expert en partage humain/machine est sûr que non : « Les PowerPoint permettent aussi de former sa pensée, d’allier la forme et le fond en même temps ». Pareil pour les comptes-rendus de réunions : « On y apprend un vocabulaire précis, comment cela se passe sociologiquement entre les intervenants ».

    Et un bon compte-rendu de réunion fait main a un ultime avantage :

    « Faire un bon compte-rendu de réunion peut nourrir une estime de soi professionnelle ».

    L’IA tue l’estime de soi !

    Convaincus ?

  • LiberteADans la liste de ses auteurs fétiches de la liberté que Mario Vargas Llosa invoque dans son livre « L’appel de la tribu » figure Sir Isaiah Berlin.

    Je connaissais Isaiah Berlin pour cette comparaison du renard et du hérisson (Le renard connaît beaucoup de choses, mais le hérisson en connaît une seule grande). C’est une formule qu’il reprend du poète grec Archiloque, en l’utilisant pour évoquer deux types d’artistes et d’êtres humains en général. Comparaison reprise par Jim Collins à propos du management, dont j’ai parlé ICI. Ainsi que dans un opus consacré à la stratégie du renard, par Chantell Ilbury et Clem Sunter (ICI).

    Mario Vargas Llosa évoque aussi une autre formule d’Isaiah Berlin, celle des « deux libertés ».

    Le concept « négatif » de la liberté c’est celui qui nie ou limite la contrainte. On est plus libre dans la mesure où l’on trouve moins d’obstacles pour décider de sa vie comme bon vous chante. Comme le formule Mario Vargas Llosa, « Tant que sera moindre l’autorité exercée sur ma conduite, tant que celle-ci pourra être déterminée de façon plus autonome par mes propres motivations – mes besoins, mes ambitions, mes fantaisies personnelles – sans interférences de volontés étrangères, plus libre je serai ».

    Une tribune d’Aurélie Jean et de Erwan Le Noan dans Le Figaro du 23 avril reprend ce même concept : « On devient libéral en doutant des choix subis, en défiant les vérités imposées : tous les individus étant égaux, personne n’a le droit de choisir votre vie à votre place sans votre consentement explicite ». « Le libéral refuse les états de fait, il conteste les vérités imposées, il renie les réflexes qui obstruent la pensée. Il s’inquiète, il s’interroge, il doute jusqu’à se forger une conviction intime, conscient qu’elle n’est pas nécessairement partagée ».

    Cette conception de la liberté est pour Isaiah Berlin et Mario Vargas Llosa « un concept qui part du principe que la souveraineté de l’individu doit être respectée parce qu’elle est, en dernière instance, à l’origine de la créativité humaine, du développement intellectuel et artistique, du progrès scientifique ».

    Mais alors, qu’est-ce que cette autre liberté évoquée par Isaiah Berlin comme « positive » ?

    Cette « liberté » qui n’en est pas vraiment une, c’est celle qui veut s’emparer de l’autorité, et l’exercer.

    Elle se fonde sur l’idée que la possibilité qu’a chaque individu de décider de son destin est soumise dans une large mesure à des causes sociales étrangères à sa volonté : « Comment un analphabète pourrait-il jouir de la liberté de la presse ? A quoi sert la liberté de voyager pour celui qui vit dans la misère ? Est-ce que la liberté de travailler signifie la même chose pour un chef d’entreprise que pour un chômeur ? ».

    On comprend comment cette conception de la liberté peut tourner : « Toutes les idéologies et les croyances totalisatrices, finalistes, convaincues qu’il existe un but ultime et unique pour une collectivité donnée – une nation, une race, une classe, ou l’humanité entière – partagent ce concept de la liberté ».

    C’est sur ce concept qu’existe ce qu’on appelle la conscience sociale, considérant que les inégalités économiques, sociales et culturelles sont un mal corrigible et qu’elles peuvent et doivent être combattues. C’est grâce à ce concept que, comme le souligne Mario Vargas Llosa, les notions de solidarité humaine de responsabilité sociale et l’idée de justice se sont enrichies et répandues. C’est aussi ce qui a permis de freiner ou abolir des iniquités telles que l’esclavage, le racisme, la servitude ou la discrimination.

    Mais c’est aussi grâce à ce concept que « Hitler, Staline et les frères Castro pouvaient, sans trop exagérer, dire que leurs régimes respectifs établissaient la véritable liberté (la « positive ») dans leurs domaines ».

    C’est aussi là-dessus que se fondent toutes les utopies sociales, partant de la conviction que « dans chaque personne il y a, outre l’individu particulier et distinct, quelque chose de plus important, un « moi » social identique, qui aspire à réaliser un idéal collectif, solidaire, qui deviendra réalité dans un avenir donné et auquel doit être sacrifié tout ce qui l’entrave et lui fait obstacle, par exemple, ces cas particuliers qui constituent une menace pour l’harmonie et l’homogénéité sociale ».

    Et c’est précisément au nom de cette vision de la liberté, de « cette société utopique future, celle de la race élue triomphante, la société sans classes et sans Etat ou la cité des bienheureux éternels », que des guerres ont été menées, que des camps de concentration ont été établis, que des millions d’êtres humains ont été exterminés, permettant d’éliminer toute forme de dissidence critique.

    Ces deux notions de la liberté se repoussent réciproquement, et l’on peut adhérer à l’une ou à l’autre. Isaiah Berlin les qualifie de « vérités contradictoires » ou de « buts incompatibles ». On peut en effet, sans tomber dans l’excès, trouver tout un tas d’arguments pour défendre l’une ou l’autre.

    En pratique, Mario Vargas Llosa considère que l’idéal serait de trouver un compromis entre ces deux libertés.

    Et il conclue de manière optimiste : « Les sociétés qui y sont parvenues sont celles qui ont atteint des niveaux de vie plus dignes et plus justes (ou moins indignes et moins injustes). Mais ce compromis est quelque chose de très difficile et il sera toujours précaire ».

    Et Isaiah Berlin d’en conclure, lui, que ces deux visions de la liberté sont « deux attitudes profondément divergentes et inconciliables sur les fins de la vie humaine ».

    Alors, quelle liberté choisirons nous ?

  • RomanDans son Olympe libéral, « L’appel de la tribu », Mario Vargas Llosa consacre un chapitre à un auteur que je n’avais jamais lu, Sir Karl Popper (1902 – 1994).

    Mario Vargas Llosa dit le tenir pour « le penseur le plus important de notre époque, que j’ai passé une bonne partie des trente dernières années à le lire et à l’étudier et que, si l’on me demandait de signaler le livre de philosophie politique le plus fécond en enrichissant du XXème siècle, je n’hésiterais pas une seconde à choisir « La société ouverte et ses ennemis ». ».

    Ah oui !

    C’est un livre qui date de 1945, et dont Mario Vargas Llosa dit que, sans Hitler et les nazis, Karl Popper ne l’aurait jamais écrit.

    Mais de quoi parle donc un tel monument ?

    « Il s’agit d’une description fouillée et d’un formidable plaidoyer contre la tradition qu’il appelle « historiciste », commencée avec Platon, renouvelée au XIXème siècle et enrichie avec Hegel et que Marx porte au pinacle. Popper voit au cœur de ce courant, matrice de tous les autoritarismes, une peur panique inconsciente de la responsabilité que la liberté impose à l’individu, lequel tend pour cela à sacrifier celle-ci pour se dégager de celle-là. D’où ce désir nostalgique de retourner au monde collectiviste, tribal, à la société immobile et sans changements, à l’irrationalisme de la pensée magico-religieuse antérieure à la naissance de l’individu, qui s’est émancipé du placenta grégaire de la tribu et a rompu avec son immobilisme grâce au commerce, au développement de la raison et à la pratique de la liberté ».

    C’est Karl Popper qui dénonce cet appel de la tribu qui donne son titre au livre de Mario Vargas Llosa : « L’appel de la tribu, l’attraction de cette forme d’existence où l’individu, asservi à une religion, à une doctrine où un chef qui assume la responsabilité de répondre pour lui à tous les problèmes, refuse le dur engagement de la liberté et de sa souveraineté d’être rationnel, touche à l’évidence la corde sensible du cœur humain ».

    Celui que Karl Popper qualifie d’« historiciste », c’est celui qui croît que l’histoire des hommes est écrite avant de se faire, que l’histoire a un sens secret qui lui donne une coordination logique et l’ordonne à la façon d’un puzzle. A l’inverse de celui qui conçoit la vie comme une création permanente.

    Cette façon de croire qu’il existe un sens et une histoire écrite est pour celui qui en est la victime une réponse à cette angoisse de ne plus maîtrise l’avenir, et tente de se raccrocher à quelque chose qui le dépasse et qu’il pourra suivre en abandonnant sa liberté. Ce peut être la religion, mais aussi le communisme, ou toute autre doctrine.

    Cela fait penser à Mario Vargas Llosa au rôle du roman, vu comme une « organisation arbitraire de la réalité humaine qui défend les hommes contre l’angoisse produite chez eux par l’intuition du monde et de la vie comme un vaste désordre ».

    Ce qui lui suggère une réflexion historique sur le roman : « Ce n’est pas un hasard si le roman atteint son apogée dans les périodes qui précèdent les grandes convulsions historiques, si les temps les plus féconds pour la fiction sont ceux de la faillite ou de l’écroulement des certitudes collectives – la foi religieuse ou politique, les consensus sociaux et idéologiques – car c’est alors que tout un chacun se sent perdu, sans un sol solide sous ses pieds, et cherche dans la fiction – dans l’ordre et la cohérence du monde fictif – un refuge contre la dispersion et la confusion, cette grande incertitude, cette somme d(inconnues que la vie est devenue pour lui ».

    Le roman et la fiction seraient ils des remèdes à l'angoisse de  l’incertitude du monde ?

    C'est le moment de lire des romans en ce moment alors ?

  • Mario Vargas Llosa, prix Nobel de littérature 2010, est décédé le 13 avril. La presse en fait la nécrologie et l’éloge. On peut aussi relire (ou lire) ses œuvres, et notamment ‘L’appel de la tribu », dont la traduction française est parue en 2021.

    C’est ce que j’ai fait.

    Ce livre, comme une autobiographie spirituelle, est un parcours personnel dans les œuvres d’auteurs de la liberté, nourri de réflexions philosophiques et politiques, que Matthieu Laine, dans une tribune parue dans Les Echos, avait qualifié d’ « Olympe libéral ».

    Le titre, l’appel de la tribu, fait référence à ce que l’auteur appelle aussi « l’esprit tribal », cette tentation de croire au magma collectiviste, à cette tribu, dont le retour a été incarné par le communisme, qui absorbe l’individu « redevenu partie d’une masse soumise aux ordres du leader, sorte de grand manitou religieux à la parole sacrée, irréfutable comme un axiome, qui ressuscitait les pires formes de la démagogie et le chauvinisme ».

    Le premier auteur évoqué dans cet Olympe est Adam Smith. Pas vraiment l’auteur fétiche de Trump en ce moment, puisqu’on le connaît comme l’auteur de « La richesse des nations », ode au marché libre comme moteur du progrès. Le titre complet est d’ailleurs « Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations ». Plus facile à lire avec Mario Vargas Llosa, puisque ce livre fait quand même plus de 1000 pages, abordant des thèmes les plus divers, que Mario Vargas Llosa voit comme « un monument à la culture de son temps, témoignage sur ce que signifiait dans le dernier tiers du XVIIIème siècle, la connaissance en matière de politique, d’économie, de philosophie et d’histoire ».

    Il est paru pour la première fois en mars 1776, et a fait l’objet de plusieurs rééditions complétées et remaniées.

    La découverte avec ce livre devenu célèbre à travers les siècles, c’est que ce ne sont pas l’altruisme et la charité qui sont le moteur du progrès, mais plutôt l’égoïsme. On connaît cette citation sans avoir ouvert le livre (voire certains ne connaissent que ça) :

    « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, mais de leur avantage ».

    Ce qui caractérise la thèse d’Adam Smith, c’est la liberté : liberté de commercer, d’intervenir sur le marché comme producteur et comme consommateur, à égalité de condition face à la loi, liberté de signer des contrats, d’exporter et d’importer, de s’associer et de créer des entreprises.

    Le marché a incontestablement cette froideur, qui récompense le succès et châtie l’échec.

    Mais, comme le souligne Mario Vargas Llosa, « Adam Smith n’était pas cet être cérébral et déshumanisé à travers qui ses ennemis attaquent le libéralisme. Au contraire, il était sensible à l’horreur de la pauvreté et croyait à l’égalité des chances, même s’il n’employa jamais cette expression. C’est pourquoi il affirmait que, pour contrecarrer l’état d’ignorance et de stupidité que les tâches répétitives pouvaient engendrer chez les travailleurs, l’éducation était indispensable et devait être financée, pour ceux qui ne pouvaient en assumer le coût, par l’Etat ou la société civile. Il favorisait aussi la compétition dans l’éducation et défendait une éducation publique à côté de l’éducation privée ».

    Il ne connaissait pas encore l’intelligence artificielle et ChatGPT…

    Sa critique porte aussi sur l’interventionnisme d’Etat, et sur les « gaspillages et dépenses inutiles causés par les rois et les ministres, appauvrissant ainsi l’ensemble de la société ». Il serait encore plus étonné aujourd’hui, peut-être.

    Et inversement il fait l’éloge d’une société où l’Etat est réduit et fonctionnel, car il laisse les citoyens travailler et la richesse croître au bénéfice de la société tout entière.

    Louange aussi de l’entrepreneur, relevé par Mario Vargas Llosa : « L’entrepreneur doit toujours donner l’exemple à ceux qu’il emploie », et citant Adam Smith : « Si le maître est économe et rangé, il y a beaucoup à parier que l’ouvrier le sera aussi ; mais s’il est sans ordre et sans conduite, le compagnon habitué à modeler son ouvrage sur le dessin que lui prescrit son maître, modèlera aussi son genre de vie sur l’exemple que celui-ci lui met sous les yeux ».

    On comprend toute l’admiration que Mario Vargas Llosa voue à Adam Smith, même si les idées exprimées datent forcément un peu, mais ces idées ont influencé à son époque tout l’Occident.

    « Nombre de ces idées, nées au XVIIIème siècle, renvoient à une réalité sociale qui a énormément changé si on la compare à la nôtre. Mais il n’est pas extravagant de dire que ces changements sont dus en grande partie aux découvertes et aux idées exposées pour la première fois dans ce livre capital ».

    Mais alors, aujourd’hui, où en est-on ? Car la liberté du commerce, avec les batailles de droits de douane de Trump, elle paraît loin, non ?

    Est-on passé à un nouveau capitalisme ?

    Justement, Eugénie Bastié fait aujourd’hui (17 avril) dans Le Figaro une recension de l’ouvrage d’Arnaud Orain, « Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIème-XXIème siècle).

    C’est quoi ce capitalisme de la finitude ?

    Lisons Eugénie Bastié et Arnaud Orain : « Le libre-échange cède la place à une conception autarcique de l’économie et à une course à l’accaparement des richesses, le dogme de la concurrence au retour des monopoles privés devenus des compagnies-Etats, le capitalisme financier au capitalisme marchand ».

    Le slogan du capitalisme de la finitude, c’est « Il n’y en aura pas pour tout le monde ».

    « Contrairement à l’utopie libérale d’un enrichissement mutuel par le libre-échange et le doux commerce, le capitalisme de la finitude postule que l’économie est un jeu à somme nulle, que le monde est fini ou finissant et qu’il faut s’accaparer le plus vite possible de ce qui peut l’être ».

    Paradoxalement, selon l’auteur, ce seraient les mouvements écologistes, ceux qui ont mis en avant depuis les années 70 la finitude des ressources, qui auraient précipité cette « course à la saisie », en généralisant l’angoisse de la limite.

    Nous serions passé de la logique de l’abondance à la logique de la puissance. La concurrence disparaît avec le retour des grandes compagnies-Etats à tendance monopolistiques. Après les compagnies des Indes hier, ce sont aujourd’hui les Gafam. L’article rappelle que Google couvre 90% du marché des moteurs de recherche, et Amazon 40% du commerce en ligne. C’est J.D Vance, vice-Président de Trump, qui a déclaré que l’idéologie de la concurrence serait hostile au capitalisme, en éliminant la possibilité des bénéfices.

    Autre impact de ce capitalisme de la finitude, le retour des marchands sur les industriels : « Symbole frappant : en France, à Denain, en 2022, un ancien site sidérurgique a été reconverti en entrepôts de 100.000 mètres carrés pour Amazon. Le cœur battant du capitalisme de la finitude, c’est le système des entrepôts. Les marchands règnent en lieu et place des industriels ».

    Mais alors, l’Europe ?

    Condamnée sans appel : « Dans cette configuration schmittienne du monde, où le conflit l’emporte sur la coopération, l’Union Européenne est complètement larguée. Elle s’entête seule dans un respect scrupuleux du libre-échange obsolète. Ainsi, alors que les Etats-Unis sont devenus une économie de monopoles et que la Chine enchaîne les mégafusions, l’Europe a interdit en 2019 la fusion Alstom Siemens au nom du dogme de la concurrence. Même les populistes européens sont ringards, nous dit Orain, s’entêtant dans des conceptions souverainistes étriquées, au lieu de pousser à la constitution de méga-compagnies européennes ».

    Voilà un auteur que Mario Vargas Llosa n’aurait sûrement pas mis dans son Olympe…

    Doit-on oublier Adam Smith ?

    Ou le lire et relire ?

    Ou bien passer à Arnaud Orain (il ne fait que 368 pages celui-là) ?

  • ProjectileAprès un moment d’admiration et d’ébahissement face à l’intelligence artificielle façon ChatGPT, voilà que s’élèvent les voix de ceux qui commencent à douter de ce qu’ils voient comme un fantasme.

    On pourrait comparer à ce qui était reproché à l’écriture par Socrate dans le « Phèdre » de Platon : Pour Socrate, l’écriture est inhumaine, car elle prétend établir en dehors de l’esprit ce qui ne peut être en réalité que dans l’esprit. L’écriture n’est qu’une chose, un produit manufacturé. Autre critique de Socrate : l’écriture détruit la mémoire. Les utilisateurs de l’écriture perdront peu à peu la mémoire à force de compter sur une ressource externe pour parer à leur manque de ressources internes. L’écriture affaiblit l’esprit.

    Socrate avait ainsi prédit que l’écriture allait changer le monde, en détruisant celui de l’oral et de la mémoire dans lequel il vivait.

    Les Socrate d’aujourd’hui adressent les mêmes prédictions à ChatGPT.

    C’est Gaspard Koenig qui, dans une récente tribune des Echos, comparait Copilot, autre IA LLM, à un « waze de la pensée » : « Confier l'expression de soi à un robot constitue le dernier degré de la servitude volontaire. Signer un e-mail qu'on n'a pas rédigé, c'est abdiquer toute dignité ».

    « Pour l'écriture comme pour le reste, il est naïf de croire que l'IA nous épargnera les tâches subalternes en nous offrant tout le loisir de déployer notre génie dans de nobles et mystérieuses activités. Car c'est précisément dans le ciselage besogneux du mot, dans l'élimination patiente de la répétition, dans l'abîme méditatif de la virgule, que se forge un style singulier. Ce sont à travers les innombrables erreurs et errements des manuscrits de jeunesse que l'on apprend à confectionner sa propre langue ».

    Autre vision, celle de l’auteur américain Richard Powers, dont j’ai déjà parlé ICI, et qui s’entretient avec Alexandre Lacroix dans le dernier numéro de « Philosophie Magazine » :

    « A mon avis, un abîme croissant va séparer les gens qui comprennent comment ces machines fonctionnent, qui savent les programmer, et ceux qui n’ont même pas encore pris conscience de leur existence ».

    « Le progrès de l’IA va entériner la victoire définitive du capital sur le travail. Celui qui a les capitaux pour investir dans l’IA, qui est propriétaire de la technologie, sera en même temps détenteur du travail automatisé, puisqu’un très grand nombre de tâches vont être confiées aux machines. L’instabilité de ce système est pourtant évidente : quelques capitalistes seront richissimes, ils seront à la tête de monopoles immenses. Mais ce qui va gripper le système, c’est qu’à force d’automatisation des tâches, ils redistribueront toujours moins de leur capital accumulé en salaires, ce qui fait qu’il y aura de moins en moins de pouvoir d’achat pour absorber leurs services et leurs marchandises. Au bout du compte, il est prévisible que nous allions vers des révoltes sociales violentes. Et la question n’est pas de savoir si ce futur est désirable ou non. C’est ce qui est en train d’arriver, et nous y allons rapidement. Un projectile immensément puissant a été lancé sur le monde et nous ne pouvons plus l’arrêter ».

    De quoi rester optimiste !