• LievretortueOpposer la vitesse et la lenteur, on connaît l'histoire. J'ai dû déjà en parler ICI ou .

    La vitesse, c'est le truc du capitalisme d'aujourd'hui. Tout va vite. Les visiteurs des musées restent en moyenne moins de dix secondes devant un tableau.

    Mais, en même temps, ce style d' "homme pressé" qui court trop vite n'est plus trop dans le coup. Et l'on voit de plus d'éloges de la lenteur.  En 1986, c'était le "slow food". Et depuis de nombreuses associations ont fait prospérer ce besoin de "qualitatif", de "prendre son temps", pour sortir du "stress" et vivre mieux. Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, dans leur livre " L'esthétisation du monde", dont j'ai déjà parlé ICI, appellent ça " une "esthétique de la lenteur".

    Certains croient voir dans cette tendance les prémisses d'une nouvelle façon de vivre, pouvant aller jusqu'à la "décroissance", un nouvel art de vivre.

    Nos deux auteurs n'y croient pas du tout. Car cette aspiration à la lenteur s'accompagne d'aspirations parfaitement contraires.

    " On proteste contre la frénésie du rythme de travail, mais on ne supporte pas l'attente aux caisses des supermarchés ou les lenteurs de l'ordinateur. On aime marcher ou rouler à vélo, mais qui est prêt à renoncer à l'avion pour découvrir le monde? Qui est prêt à renoncer à l'immédiateté des e-mails?"

    Ce qui va se passer, selon eux, c'est, comme on manquera toujours de plus en plus de temps, un besoin persistant de gagner du temps et d'aller toujours plus vite, entout, et en même temps la recherche de ce qu'ils appellent des " îlots de décélération".

    Ce sont des petits moments de bonheur pour "recharger ses batteries", savourer l'instant, de trouver des moments de qualité de vie, nous permettant par ailleurs d'être plus efficaces, plus réactifs.

    Ainsi notre monde sera double : d'un côté le monde de la vitesse, de l'efficacité, de la consommation de masse, rapide, immédiate, de la nouveauté pour la nouveauté; et de l'autre un monde plus raffiné, avec ses plaisirs plus sélectifs, ses émotions.

    C'est pourquoi le style de vie ne peut pas se réduire aux idéaux portés par le marché et la consommation, mais aussi inclure une part d'enrichissement et de développement de soi.

    C'est pourquoi les auteurs imaginent que, aprés que la modernité ait gagné le défi de la quantité, qui a fait prospérer le capitalisme que nous connaissons, vient le temps de l'hypermodernité où nous entrons aujourd'hui, qui va relever un nouveau défi, celui de la qualité dans notre rapport aux choses, à la culture, au temps vécu.

    Alors, où sont nos "îlots de décélération" qui nous permettent d'aspirer à cette vraie vie ?

  • Seat-600-seatVous pensez que le capitalisme, c'est synonime de standardisation du monde, de tout ramener au fric, avec des produits laids, interchangeables, la consommation de masse, bref que le capitalisme c'est la déchéance esthétique et l'enlaidissement du monde ?

    Et bien lisez, comme moi,  le dernier livre de Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, " L'esthétisation du monde – Vivre à l'âge du capitalisme artiste" pour vous persuader du contraire.C'est une saga étonnante qui nous aide à décripter notre monde actuel.

    Les auteus veulent démontrer que le capitalisme, depuis déjà plus d'un siècle, mais avec une accélération depuis les années 80, s'est approprié une dimension esthétique, mettant en scène tout un univers esthétique, créant des produits, des services, intégrant l'art et le "look" dans l'univers consumériste. Le Design a envahi tous les produits, et est devenu une composante quasi incontournable pour vendre et développer les marchés.Ce que les auteurs appellent le "capitalisme transesthétique".

    Un élément caractéristique de ce capitalisme transesthétique, bien relaté par les auteurs : le rôle du design.

    Le design aujourd'hui, ce n'es plus seulement les meubles et les voitures, il est partout, dans les brosses à dent, les objets du quotidien; on fait même des stickers pour décorer les poubelles de nos immeubles façon bambou ou tour Eiffel. Même les services deviennent "design" : les consultants les plus branchés adoptent le "design thinking".

    Les objets design aujourd'hui mélangent les styles, mêlent fonctionnalités et "tendances" de la mode. Tel ce canapé "Seat 600" du studio Bel & Bel ( photo en tête ce ce post) qui est fabriqué à partir de la carosserie avant de la Seat classique, avec un haut-parleur, des clignotants, des phares. Avec le design les objets deviennent des objets "hybrides". Tout se mélange : Karl Lagerfeld fait des collections pour H&M, Cartier lance une gamme de montres avec un bracelet en plastique.

    Ces hybridations ont un but : faire du commerce en surprenant le consommateur "blasé" qui a tout vu, qui ne fait plus la différence entre les produits. C'est pourquoi ce mélange des univers hétérogènes, des styles, est une stratégie efficace, bien intégrée par le capitalisme moderne.

    Nous sommes dans le temps des hybrides.

    Car ce phénomène d'hybridation ne se limite pas qu'au design. on mélange les genres dans la mode ( chic de porter une veste à fils d'or avec un jean tout troué, non ?), dans la musique, le théâtre, la danse…on a plein d'exemples en tête.

    La cuisine s'y met aussi : mélanges asiatiques et méditerranéens, cuisine fusion, etc..

    On mélange aussi à la télévision les philosophes et les chanteurs de variétés, les politiques et la mode, plus c'est innatendu et provoquant, plus ça marche.

    Alors, si on est dans ce temps des hybrides, on pourrait se demander ( ce que les auteurs ne font pas) si dans nos entreprises et le management, il n'y aurait pas aussi le temps des hybrides, des brassages improbables, des mélanges de styles. Certaines entreprises le cultivent. D'autres en sont restées aux vieux systèmes.

    Alors, prêts pour l'hybridation ? Et si c'était la clé de l'innovation et du développement ?

     

  • VoyagesHasard ou nécessité, chacun de nous est assigné à une place dans le temps, maintenant, et dans l'espace, ici, avec le loisir d'aller et venir dans celui-ci.

    De tous temps, les hommes ont cherché à aller voir ce qui se passait ailleurs, dans l'espace, et aillaurs dans le temps, le passé, mais aussi le futur.

    De tous temps, effectivement, comme nous permet de l'évoquer un article de Lucien Jerphagnon ( historien et philosophe) dans le recueil récemment paru, " Connais-toi toi-même", dont j'ai déjà parlé.

    Dans l'espace, on pense aux récits de voyages, réels ou imaginaires, depuis Ulysse, et aussi à Marco Polo, et Tintin, et Jules Verne.

    En ce qui concerne le temps, la relation a évolué…avec le temps.

    Dans l'Antiquité, on s'intéresse au passé lointain, et même au "commencement". Et l'on va consigner les faits et gestes des chefs de guerre, des rois, des fondateurs. Lucien Jerphagnon évoque des noms connus, Thucydide, César, Tie-Live, Tacite, tous historiens du passé.

    Au moyen âge, on sera toujours dans la tradition, le respect de ce qui s'est dit une fois, de la parole des morts.

    La Renaissance, c'est Montaigne, qui ne quitte pas Plutarque, permettant de prtiquer " par le moyen des histoires, ces grandes âmes des meilleurs siècles".

    Puis, changement de style avec le Siècle des Lumières : le passé, c'est l'obscurantisme, il faut s'en détacher pour courir vers le progrès. Du passé, il faut faire "table rase".

    Mais c'est Renan qui écrit dans ses "souvenirs de jeunesse" : " Les vrais hommes de progrès sont ceux qui ont pour point de départ un respect profond du passé. Tout ce que nous faisons, tout ce que nous sommes, est l'aboutissement d'un travail séculaire".

    Alors, l'histoire revient; on s'y intéresse de nouveau, autrement. On ne va plus seulement s'intéresser aux rois et aux puissants, mais aux gens ordinaires, aux petites histoires. Et on a aussi les romans historiques, les films historiques,…L'Histoire partout, on s'y intéresse.

    Pourtant, nous fait remarquer Lucien Jerphagnon, est-ce que tout cela ne sombre pas aujourd'hui, à l'heure de la mondialisation, dans une vision du monde "partout pareil" ( on a tout à la télé chaque soir, et sur internet chaque seconde). Et concernant le temps, on relativise tout : ; toutes les époques se valent..

    Pourtant, cet "espace temps" conditionne notre présence de soi à soi, et, notre "vision du monde". Ce "monde" n'est pas une "identité identique" que l'on regarderait différemment au cours des siècles, et que l'on connaîtrait un jour. Non, ce monde avec un grand M n'existe pas. Les visions changent avec l'espace et avec le temps. C'est pourquoi Lucien Jerphagnon nous invite à retrouver les historiens grecs et romains ( c'est son truc assuremment) pour, comme eux, " puiser des enseignements dans l'histoire". Ce sont ces hommes cultivés qui se diront "citoyens du monde".

    Puiser dans le passé, et s'intéresser aux historiens de tous les temps, c'est aller chercher sa "présence au monde".

    citons Lucien Jerphagnon :

    " Dès les temps lointains, on cherchait dans la coïncidence avec le passé révolu quelque chose comme une intensification de sa présence au monde. L'étude de l'Antiquité avait commencé..dès l'Antiquité. A nous d'en prolonger la course et d'entrer ainsi, sinon dans l'Histoire, du moins dans l'histoire de l'Histoire".

    Entrer dans l'histoire de l'Histoire, pour intensifier sa présence au monde : sage programme… 

     

  • ETRE111En parcourant le recueil d'articles de Lucien Jerphagnon, disparu en 2011, " Connais-toi toi-même", je découvre sa passion pour deux auteurs : Saint-Augustin et Plotin. Plotin que je ne connaissais pas trés bien.

    C'est un auteur de l'antiquité grecque, qui a écrit une seule oeuvre, " Les Ennéades", suite de courts traités, rédigés de 254 à 270 après JC. Et cette découverte donne envie…

    Ce que nous apporte Plotin, c'est une vision du monde particulière, qui prolonge celle de Platon et Aristote. Cette vision du monde est fondée sur trois principes : l'Un, l'intelligence et l'Âme.

    Ainsi Plotin nous invite à passer de l'Un à l'intelligence et à l'Âme, comme une progression qui nous fait, Lucien Jerphagnon le reformule ainsi, " renoncer à la complaisance gourmande pour les séductions du sensible", et qui élève notre âme vers " loin au-dessus de son premier système de jugement, qui l'impliquait si étroitement dans tout ce avec quoi elle traitait". C'est alors que " les arbres ne lui cachent plus la forêt".

    C'est ainsi que l'on passe " au-delà de tout".

    Cette progression conduit vers un absolu d'unité, nous élevant vers une vision du monde nouvelle et transformée.

    Lucien Jerphagnon nous invite alors à retrouver cette "expérience" dans d'autres auteurs, pour mieux nous faire sentir ce sentiment. Par exemple Charles Lapicque, peintre et auteur peu connu, mais dont la citation est inspirante :

    " Chacun s'est senti à certains moments, je pense, frappé de l'irréalité des choses, sans qu'aucune cause apparente puisse être découverte à cette sensation. Pour ma part, combien de fois ne m'est-il pas arrivé, au cours d'une navigation mouvementée, de sentir en un instant s'effondrer la solidité du monde. Brusquement la côte lointaine ensoleillée, les vagues qui déferlaient contre la coque, le bateau lui-même, tout bondissant qu'il était et se couchant sous les rafales, tout cela me paraissait une illusion sur le point de s'évanouir, et dont assez étrangement il me semblait même souhaiter l'évanouissement. A vrai dire il eût été plus satisfaisant que toutes ces choses fussent anéanties et moi avec, puisqu'aussi bien ni leur poids, ni leur vitesse, ni leur couleur, ni même leur indéniable beauté, n'étaient capables de leur conférer l'existence, non plus que me la donner à moi-même. Et je croyais entendre une voix qui me disait : Que viens-tu faire ici ? comme si je m'étais engagé dans une aventure absurde, celle de naviguer, bien sûr, mais derrière elle et plus profondément, celle de vivre".

    Ces expériences sont celles qui nous permettent d'atteindre " à la source de l'Être". Plotin est celui qui nous apporte cette sensibilité à ce que Lucien Jerphagnon appelle " la figure de ce monde", ou encore "l'imparfaite perfection de ce qui passe et ne fait que passer", et nous permet de former notre liberté, notre monde intérieur qui semble procéder d'un "au-delà de l'être".

    Ce besoin de monde intérieur, cette capacité à entendre cette voix qui nous dit "Que viens-tu faire ici ?", voilà sûrement une qualité à cultiver pour forger notre propre vision du monde, et naviguer dans nos vies quotidiennes, professionnelles et personnelles.

    De quoi donner envie, pour suivre l'inspiration de Lucien Jerphagnon, de lire ou relire "Les Ennéades" de Plotin.

    Ce que nous apprend Plotin, c'est à savoir ….vivre.

  • Conseil-AdminLe monde des grands Groupes français, c'est celui des fleurons de notre industrie, les histoires de conquête et de fierté nationale.

    Mais c'est aussi un monde d'intrigues, de mélanges entre la politique et le business, de services entre "amis", ce que l'on pourrait appeler la "réussite à la française".

    C'est le sujet de ma chronique sur "Envie d'Entreprendre" ce mois-ci, à propos d'un livre sévère sur l'un des représentants de ces "réussites".

    Il suffit d'y aller direct pour réussir.

  • Festival_de_cannes-efz6 Celui qui sera récompensé lors de ce festival de Cannes, le meilleur acteur, ce sera qui ?

    Non, je ne fais pas de pronostic sur son nom; juste une description idéale : ce sera d'abord l'acteur dans son rôle, le meilleur rôle.

    Mais pour être le meilleur acteur, il sera sûrement plus grand que son rôle, il apportera justement à ce rôle, imaginé par le réalisateur, une part de lui-même qui en fait le grand acteur. Oui, le grand acteur, c'est celui qui est plus grand que son rôle. Il y a même des acteurs que l'on va voir au cinéma pour eux plus que pour le film. Même si on a l'impression qu'il y a de moins en moins de tels personnages.

    Et dans nos entreprises, quels sont les grands ?

    Car ceux qui jouent un rôle, ça, il y en a…mais tous ne sont pas des grands acteurs.

    Les pire, forcément, ce sont ceux qui se croient leur rôle, qui se confondent avec leur fonction au point de croire qu'elle a conféré naturellement les qualités qui vont avec : je joue le rôle de la Reine, et je me prend pour une Reine…Le genre de croyances qui font des ravages dans leur entourage, et notamment parmi les collaborateurs qui, parfois, ne croient pas du tout à cette fausse Reine..¨

    Paradoxalement, être bon dans son rôle, c'est savoir que c'est un rôle.

    Cette capacité à être au clair avec son rôle, c'est une des qualités du " wise leader" selon Navi Radjou et Presad Kaipa, dans leur ouvrage " From smart to wise".

    Le danger, que connaissent beucoup de managers et dirigeants, c'est justement de croire que l'on possède les bonnes compétences attachées à la fonction (l'autorité naturelle, la créativité, la réponse à tous les problèmes) alors qu'on ne les a pas : cela conduit à les forcer et à se prendre, comme on dit, les pieds dans le tapis.

    Alors, pour être celui qui est au clair avec son rôle, que faut-il faire ?

    Cela consiste d'abord à prendre conscience de ce rôle, et à ne pas s'y perdre : nous sommes plus grands que notre rôle, à condition de le savoir, et de ne pas en avoir peur. C'est ce que les auteurs appellent "mindfulness" ( on dirait "pleine conscience").

    C'est cette attention particulère, en "suspension de jugement", qui nous fait observer notre condition, nos comportements, et ceux des autres, avec le recul et la clairvoyance les meilleurs.

    Premier avantage de cette "mindfulness", c'est justement cette capacité à choisir les bons rôles, le style dans lequel nous sommes le meilleur ( et non de tenter de singer un style qui ne nous convient pas du tout). C'est aussi cette capacité à utiliser sa personnalité entière pour occuper plusieurs rôles, passer de l'un à l'autre en restant soi-même et à chaque fois juste dans le rôle, comme ce grand acteur qui passe avec le même talent d'un rôle à l'autre, en y restant toujours convaincant.Être soi-même, au-delà du rôle, c'est aussi tenir ce rôle en restant posé et détaché, sans y mettre une émotion excessive, ou un acharnement, qui nous seraient préjudiciables.

    Cette attitude, c'est aussi celle qui nous permet de mieux observer notre propre performance, comme comme quand on regarde un acteur sur une scène ( et cet acteur c'est nous), et de repérer objectivement ce que l'on doit améliorer.

    Autre avantage d'être au clair avec le rôle, c'est de prendre conscience que l'on est une partie d'un tout plus vaste : le bon acteur n'est pas celui qui réalise une prestation tout seul, qui veut faire la vedette; non, c'est celui qui sait comprendre et apprécier les rôles complémentaires autour de lui, ceux qui permettent d'exécuter la meilleure performance ensemble. Celui qui réussit, c'est celui qui sait voir toutes les interconnections entre les rôles, pour créer une équipe unifiée.Cela permet aussi de changer les rôles, d'imaginer de nouveaux rôles pour certains collaborateurs, car les personnalités n'ont jamais fini de se révéler et c'est en variant les rôles et en imaginant de nouvelles connections que chacun développe, aussi, ses qualités et performances.

    Autre qualité liée à cette "mindfulness", la capacité à diriger à partir du siège arrière, c'est à dire laisser les autres prendre le volant, prendre le risque; sans lâcher pour autant notre rôle de leader, mais en l'exerçant d'une autre façon ( pas toujours facile d'ailleurs de bien doser entre ce qu'il faut lâcher et ce qu'il faut apporter).

    Être un bon acteur de notre leadership, de notre style de management, pouvoir exercer les rôles que nous choisissons au top, sans " s'y croire", ni agacer son entourage, voilà de quoi fair son propre festival.

    Pour être le meilleur acteur de soi-même, et permettre à nos équipes de réussir la meilleure performance, pas besoin d'aller monter les marches à Cannes.

    Le festival est dans le quotidien de nos entreprises.

    Alors, courage ( car il en faut pour être bon acteur plutôt que cabotin).

    Ne décevons-pas notre public.

  • WiseleaderEst-ce à cause des communicants, ou grâce à eux ? Les dirigeants, les politiques donnent l'impression de jouer des personnages au lieu d'être ce qu'ils sont vraiment.

    Avec des "fiches", des "éléments de langage", les discours semblent comme irréels, comme ventriloqués par ceux qui les ont rédigés pour ceux qui nous les récitent.

    C'est ce que nous dit Alexandre Jardin, dans une chronique du nouveau journal de Nicolas Beytout, " L'Opinion" vendredi dernier.

    Alexandre Jardin s'en prend particulièrement à François Hollande, dont il veut voir " une différence de nature entre être président et occuper le fauteuil". Mais de manière plus générale, il dénonce tous ceux qui, accoutumés "depuis longtemps à prononcer des mots qui ne sont pas les siens", ne gouvernent plus le réel. " Sans leaders intenséments réels, pas d'action réelle". Les discours "plaqués" sont "inaudibles".

    Mais être "soi-même" n'est-ce pas trop dangeureux? Et ça veut dire quoi ? Vaut-il mieux bien se tenir ou lancer " Casse-toi pauv' con" ?

    Le nouveau livre de Navi Radjou ( dont j'ai déjà parlé de son livre "Jugaad Innovation" ICI et ICI), qu'il co-écrit avec Prasad Kaipa, est précisément consacré à ce type de leader qu'il appelle "wise" : le livre a pour titre " From smart to wise" : L'argument, et là-dessus Alexandre Jardin serait d'accord, est que nous avons aujourd'hui besoin de ces "wise leaders", et non plus seulement de "smart leaders".

    Le "smart leader", c'est le bon manager, intelligent, stratège, qui connait le succés et fait tourner le business et les affaires. Le petit "+" du "wise leader", car pour Navi Radjou il ne s'agit bien sûr pas de perdre les qualités de "smart leader", c'est l'ouverture aux autres, au monde. C'est une forme de sagesse, comme celle du hibou, qui fait prendre du recul, qui rend capable de porter un regard sur le monde avec plus de perspective; quelque chose de moins auto-centré sur soi-même, et son propre succès; c'est une forme de générosité.

    On a déjà lu tout ça dans de nombreux articles et ouvrages, et cela me rappelle ma rencontre avec le dirigeant de Michelin et Bernard Bougon, lorsque nous parlions de respect, et de "passer de la volonté d'agir "pour soi" à la volonté de bien agir "en soi".

    Ce qui est intéressant dans le livre de Navi et Prasad, c'est qu'il fournit un questionnaire d'auto-évaluation de notre propre degré de "wise" pour nous-même, que l'on peut remplir en ligen sur le site internet du livre ( ICI), et qu'ensuite chaque chapitre est consacré à une des qualités à développer pour être ce "wise leader". Il y en a six en tout.

    Toutes ces qualités trouvent souvent leur source dans les traditions spirituelles et religieuses, les auteurs ne s'en cachent pas, et pas seulement dans les traditions indiennes.

    Ces six qualités sont :

    1. Perspective : capacité à voir au-delà des intérêts personnels et immédiats; qualité de connaître son désir profond, ce qui nous fait vraiment bouger ( la cause de la cause de la cause…);

    2. Action orientation : capacaité à agir en cohérence avec son "étoile du Nord", celle qui nous guide et nous fait faire les bons choix;

    3. Role clarity : choisir son "rôle" , l'assumer; mais sans perdre le sens de qui on est vraiment derrière ce rôle;Un leader "clair" peut passer d'un rôle à l'autre; il n'est jamais prisonnier d'un personnage; car le "wise leader" sait qu'il est toujours plus que son rôle;

    4. Decision logic : Connaître le cadre dans lequel nous décidons en tant que leader; c'est cette capacité à décider avec discernement ( tiens, comme Saint ignace de Loyola, dont j'ai aussi parlé ICI);

    5. Fortitude : savoir quand est-ce qu'il faut tenir, et quand est-ce qu'il faut lâcher; notamment dans les crises, comment ne pas s'acharner à échouer…

    6. Motivation : qu'est ce qui nous motive? Le "wise leader" est celui qui agit en allant au-delà de son propre intérêt, qui veut servir un propos "noble", et veut contribuer à une plus large communauté.

    Tous ces principes ont l'air évidents; c'est justement ce qui les rend forts. Ils font appel à nos valeurs de courage, d'altruisme, de respect; Cela ne peut pas faire de mal, quel que soit notre style de leadership.

    Être sage en six principes : il est sage d'essayer…

  • ConformeParfois, on rencontre des pesonnages dans les romans, et on croit reconnaître des personnes que l'on côtoie chaque jour, ou que l'on a déjà rencontrées. C'est pour ça que les romans sont aussi des sources d'inspirations.

    J'avais mentionné ce personnage troublant au détour d'un roman de Balzac, ICI.

    Je découvre une autre espèce dans le roman de Michel Tournier, "Le Roi des Aulnes".

    Le personnage principal est Abel Tiffauges, garagiste à Paris, en 1938. Un client, et un ami, arrive, c'est Hervé.

    Hervé a trente-six-ans ; et :

    " Il m'explique que c'est l'âge le plus plein, le plus équilibré, et comme le sommet d'une courbe qui s'élèverait depuis la naissance et redescendrait ensuite vers la mort".

    Et une idée vient : Hervé, frais et optimiste, est un suradapté.

    C'est quoi, un suradapté ?

    Michel Tournier nous le décrit, avec son style :

    "Le suradapté est heureux dans son milieu, "comme un poisson dans l'eau". Et aussi bien le poisson est typiquement suradapté à l'eau. Ce qui veut dire que son bonheur est d'autant plus fragile qu'il est plus complet. Car si l'eau devient trop chaude, ou trop salée, ou si son niveau baisse…Alors, il vaut mieux être simplement et même médiocrement adapté à l'eau, comme le sont les animaux amphibies, lesquels ne sont tout à fait heureux ni dans l'humide, ni dans le sec, mais s'accomodent moyennement de l'un et de l'autre.

    Je ne souhaite pas de mal à Hervé, mais je pense que si quelque chose venait à craquer dans sa brillante organisation, si le sort lui réservait quelque mauvais coup, il aurait bien du mal à retrouver son bel équilibre. Tandis que nous autres amphibies, toujours en porte à faux avec les choses, rompus au provisoire, à l'à-peu-près, nous savons faire face de naissance à toutes les trahisons du milieu".

    Cette vision que, en étant amphibies, nous nous adapterons mieux qu'en étant suradaptés, voilà de quoi regarder autour de nous, parmi les managers et dirigeants, ainsi que les entrepreneurs, que nous côtoyons. Et c'est aussi une façon d'observer nos propres comportements.

    Alors, quel poisson sommes-nous?

    Et qui sont nos amis poissons?

  • Confiance2La confiance, on la veut tous, celle des autres, celle en moi; au gouvernement en ce moment, on cherche celle qu'on a perdu…

    Mais, c'est quoi exactement qui fait la confiance?

    La transparence, les contrôles, les contrats ?

    Ou bien est-ce une émotion particulière qui relève des relations interpersonnelles?

    C'est le sujet de la chronique de ce mois-ci dans "Envie d'Entreprendre".

    Il suffit d'avoir confiance pour s'y rendre…en toute confiance, ICI.

  • InclusifDans les entreprises, on le comprend vite quand on fréquente les commerciaux, les gens du marketing, les directions financières, il y a les bons et les mauvais clients. Les bons, ce sont ceux qui achètent, beaucoup, souvent; le "grand public", ceux qui qui sont nombreux à acheter les mêmes produits, en "masse". La télévision et la publicité les avaient repérés depuis longtemps, ces fameuses "ménagères de moins de cinquante ans".

    Et puis, les autres, ceux auxquels on s'intéresse moins, forcément, ce sont les marginaux, ceux qui ne sont pas comme tout le monde, les pires étant "les pauvres" ( comme ils n'ont pas de sous ils n'achètent pas grand chose, donc il vaut mieux ne pas trop se casser la tête pour eux), mais aussi les vieux (ils ne comprennent rien aux nouvelles technologies, ils achètent surtout des médicaments, pour le reste, pas besoin de s'en occuper). Même chose avec les minorités "ethniques" : ils font pas comme tout le monde, donc, sauf pour ceux qui s'adaptent, et donc consomment les mêmes choses que la majorité, pas besoin de s'intéresser aux habitudes de consommations de ces groupes.

    Bon, comme il faut quand même s'occuper un peu de "social", les entreprises réservent quand même parfois un peu d'intérêt pour ces "marginaux"; elle vont mettre ça dans la case "RSE" (Responsabilité sociale et environnementale); cela va consister à monter des fondations, faire du mécénat, aider les pauvres, les minorités de tous ordres; mais tout ça, c'est pas du business, du vrai, qui, lui, continue imperturbablement à s'occuper des "vrais" clients. Donc la RSE, c'est la bonne case pour se donner bonne conscience sans perturber le commerce et les profits.

     Et si tout ça était en train de changer? Et si c'étaient justement les marginaux qui étaient la nouvelle frontière de la croissance et de l'innovation des entreprises, notamment occidentales?

    C'est ce que nous fait comprendre Navi Radjou et ses co-auteurs de "L'innovation Jugaad", dont j'ai déjà parlé ICI.

     D'abord parce que, même pour ceux qui le déplorent, ces "marginaux" qui n'intéressent pas le commerce vont devenir de plus en plus importants aux Etats-Unis et en Europe : de plus en plus de vieux, de minorités ethniques…et de "pauvres".

    En 2030 les personnes de plus de 65 ans représenteront 25% des européens ( 17% en 2005). Autre tendance : la population musulmane d'Europe, qui représente 5% dans l'Union Européenne (10% en France) passerait à 20% en 2050, la France ayant dépassé ce chiffre bien avant. Et puis les pauvres : en France ils représentaient 8,6 millions de personnes en 2010, soit 14,1% de la population totale, contre 13,6% en 2000 ( la pauvreté étant définie comme en-dessous du seuil de 60% du niveau de vie médian). Autre tendance perçue, notamment aux Etats-Unis : l'érosion des classes moyennes.

    Conclusion : les groupes marginaux sont en train de devenir le groupe de consommateurs dominant. Ils vont donc forcément devenir une nouvelle cible intéressante, ce qui va obliger les entreprises à modifier leurs modèles économiques pour pouvoir les servir tout en faisant aussi des profits. Cette fameuse théorie du "bas de la pyramide" dont j'avais parlé avec un dirigeant de Danone ICI, elle va concerner, non plus seulement les pays émergents que nous voulons conquérir mais nos propres pays occidentaux.

    Alors, Navi Radjou et ses co-auteurs en concluent que la meilleure façon de nous adapter, nous les entreprises occidentales, c'est bien sûr de s'inspirer des entrepreneurs des pays pauvres et émergents, comme l'Inde, qui sont habitués, eux, à développer leur business vers les consommateurs pauvres; ce qu'ils appellent l'esprit "Jugaad" ( " débrouillards").

    Ainsi nous sauverions nos entreprises des pays dits "riches", dans leurs marchés vieillissants et avec de plus en plus de pauvres en s'inspirant des pays qui sont pauvres depuis longtemps (et qui sont, eux, en train de devenir riches). Tout un paradoxe.

    Bon, alors, messieurs les experts des pauvres qui deviennent riches, c'est quoi vos secrets pour sauver les riches qui deviennent pauvres ?

    Accrochez-vous….voici les neufs secrets "Jugaad" :

    1. Arrêter les projets RSE, et faire de l'inclusion sociale un impératif stratégique dans toutes les lignes de métier,

    2. Plutôt que de faire de la R&D pour des produits haut de gamme avec des fonctionnalités sophistiquées, faire des produits accessibles aux consommateurs à faibles revenus;

    3. Créer une culture de travail inclusive à l'intérieur des entreprises, avec un mode de management organisé autour de la gestion participative;

    4. Reconnaître que les segments marginaux ne sont pas des esprits marginaux : même les vieux ont des idées, et de plus en plus intéressantes;

    5. Utiliser la technologie pour abaisser le coût de l'inclusion : par exemple la télémédecine pour abaisser le coût du système de santé;

    6. Co-créer des modèles économiques entre entreprises et associaitions;

    7. Faire conduire ce changement systémique de modèle économique par un engagement au plus haut niveau, pour réorienter et transformer la Recherche et le Dévelopement;

    8. Adapter les meilleures pratiques des marchés émergents : en Inde, 300 millions de personnes vivent avec moins de 1 dollar par jour; les entrepreneurs locaux savent ce que sont ces marchés..et inventer des produits et services pour eux;

    9. Adopter les principes du modèle inclusif tout de suite : Il y a déjà 130 millions de personnes âgées de plus de 50 ans dans l'Union Européenne aujourd'hui, d'ici 2020 un adulte européen sur deux aura plus de 50 ans : il faut tout de suite anticiper et créer et distribuer les produits et services pour eux. Et parmi eux, il y aura pas mal de "pauvres", alors il faut en tenir compte aussi.

    Cette leçon de management donnée depuis un pays pauvre pour préparer au mieux les économies encore riches, comme nous en Occident, à faire du business tout en voyant les populations de plus en plus composées de "marginaux", voilà un message que l'on ne peut manquer de trouver un peu cynique quand même.

    Mais c'est vrai que les livres de management écrits par des indiens ( tels l'année dernière celui de Vineet Nayar, patron de HCL Technologie, dont j'ai parlé ICI), sont de plus en plus "tendance".

    Intéressons-nous à ceux-ci avant de devenir tous pauvres…servis par des entreprises agiles venant des pays émergents et "pauvres nouveaux riches".