• HidalgoParmi les transformations de notre société, à l’ère de la quatrième révolution industrielle, et de la montée des préoccupations écologiques, la mobilité est en bonne place.

    A juste raison car la mobilité est en tête des secteurs émetteurs de GES (Gaz à effet de serre).

    Mais de quoi parle-t-on ?

    Pierre Veltz, dans un récent ouvrage (« Bifurcations – Réinventer la société industrielle par l’écologie ?») en fait une bonne synthèse, et bouscule aussi quelques idées reçues.

    Ce qui a été le plus développé, c’est ce que l’on appelle les mobilités au quotidien, celles pour se rendre de son domicile à son travail essentiellement. Or, la distance entre le domicile et le lieu de travail n’a pas cessé d’augmenter, pour des causes bien connues (logement trop cher en métropole, qui fait s’installer en première couronne, mais aussi en deuxième couronne, voire encore plus loin, de plus en plus loin). On y a encouragé les installations dans des pavillons individuels, dans des quartiers souvent dépourvus de transports collectifs efficaces et pauvres en services.

    Dans ce contexte, les déplacements longs du quotidien, entre 10 et 100 kilomètres, ont augmenté de plus de 50% au cours des dix dernières années, et la part de la voiture y reste ultramajoritaire, pour les trajets domicile – travail, faire les courses dans les hypermarchés, et aller dans la grande ville voisine pour les services que l’on ne trouve plus à proximité.

    Et pendant ce temps où est allé l’argent des politiques publiques ? Dans les cœurs d’agglomérations, là où il existait déjà une belle offre de transports publics, en y ajoutant trams et pistes cyclables, ainsi que les services de libre-service de vélos, scooters, trottinettes et autres.

    Tous ceux qui habitent les pavillons de banlieue sont devenus les victimes des congestions, des difficultés à revenir en ville, et les mauvais élèves du climat, les pollueurs accros à leur détestable voiture.

    On peut en conclure, comme le fait Pierre Veltz, que quelque chose cloche, du point de vue climatique comme du point de vue social.

    Face à ce constat, que faire ? Et comment ?

    La réponse de Pierre Veltz tient en trois mots : sobriété, efficacité et équité. Tout un programme !

    La sobriété, c’est la piste de la réduction de la mobilité carbonée et de l’autosolisme (les grosses voitures avec une seule personne dedans par exemple). Mais pour cela il faut prendre en compte que plus de la moitié des citoyens n’ont pas accès à un transport collectif pour aller au travail. Une piste est aussi de faire de l’automobile un transport collectif, avec les offres de covoiturage (qui sont proposées par des entreprises et start up privées aussi, avec des arrêts fixes, des tarifications spéciales).

    L’efficacité, c’est tout ce qui concerne la décarbonation des moteurs de voitures (car la marginalisation de la voiture n’est sûrement pas pour demain, quoi qu’on en dise), c’est-à-dire les voitures électriques (mais on aimerait bien aussi des voitures électriques simples et moins chères). Mais cela ne suffira pas. La voie de la création d’un choc d’offre de transports collectifs fait aussi partie des sujets à explorer, et des investissements à anticiper. On pense aussi aux projets de RER métropolitains dans les grandes agglomérations comme Bordeaux ou Lille (en espérant qu’on arrivera à réduire les délais de mise en œuvre, et la bureaucratie des délais administratifs).

    Enfin, l’équité, c’est d’éviter un retour des gilets jaunes inquiétés par des mesures de sobriété un peu trop fortes sur l’automobile. Une première alerte a été déclenchée avec les ZFE (zones à faibles émissions) qui consistent à interdire l’accès au centre-ville des véhicules polluants. Facile quand on habite au centre-ville et que l’on peut circuler à pied et à vélo. Moins marrant pour les habitants de banlieue qui n’ont pas les moyens de remplacer leur vieille voiture ou qui n’ont pas accès à un transport collectif adapté. Peut-être à étudier, le système de péage urbain avec modulation de tarif, qui serait plus équitable (comme à Oslo par exemple).

    La bonne nouvelle c’est qu’un tel programme concerne les pouvoirs publics, mais aussi les entreprises, les investissements privés, les starts up et toutes les idées créatives de chacun. 

  • NapoleonQuand on parle de villes et de territoires, et que l’on regarde du côté de la Chine, Paris et la France paraissent bien petits; De quoi imaginer la France en grand.

    C’est Pierre Veltz, dans son ouvrage très bien documenté, « La France des territoires, défis et promesses » (2019) qui rappelle que la Chine a décidé de structurer son territoire, mais aussi son économie, autour de 19 méga-villes, ou « clusters de ville ». Trois sont déjà une réalité depuis 2018 : l’ensemble de la Rivière des Perles (Hong Kong, Shenzen, Canton), l’estuaire du Yangstse (autour de Shanghai), et l’ensemble appelé Jingjinji (autour de Beijing et Tianjin). Leurs populations sont respectivement de 60 millions, 152 millions et 112 millions d’habitants.

    En fait, pour l’auteur, ingénieur et sociologue, qui a été président-directeur général du conseil d’administration de l’Etablissement public de Paris-Saclay, « l’équivalent français des grandes villes mondiales-Shanghai ou Mumbai ou Tokyo ou Sao Paulo- ce n’est pas Paris, c’est la France ».

    Car, vue de Chine, la France entière est un « beau cluster ».

    Voilà une façon de reconsidérer le territoire France et ce beau « cluster » d’une façon plus large que notre vision purement administrative, et d’imaginer des ponts et synergies sources de création de valeur.

    Rêvons un peu avec Pierre Veltz à cette magnifique richesse de relations :

    « Toulouse, du fait de son histoire, de sa position géographique, de ses communautés issues de l’immigration espagnole, est la porte naturelle vers le monde ibérique.

    Lyon est un point d’articulation fondamental vers l’Italie, mais plus généralement vers le monde alpin, qui devient progressivement, de l’Italie du Nord à l’Allemagne du Sud en passant par la Suisse, le véritable cœur industriel de l’Europe.

    Strasbourg pourrait s’affirmer davantage (mais l’histoire a son poids…) comme la cheville-clé de relations vers le monde germanique, et plus spécifiquement rhénan, concentration unique en Europe d’universités de premier plan (Bâle, Fribourg, Strasbourg, Karlsruhe, Heidelberg, Mannheim) dans un mouchoir de poche.

    Lille, bien sûr, ouvre vers l’espace nord-européen, et notamment vers le dynamisme de la Flandre.

    Mais il est temps aussi de penser la métropole-réseau française avec Genève, capitale des Alpes du Nord, Barcelone, Liège, et pourquoi pas Bilbao.

    Le Havre, mais aussi Rouen et Caen, dans une Normandie enfin unifiée, sont la porte maritime qui s’impose car presque toutes les métropoles mondiales sont liées à la mer, à un grand espace portuaire.

    Restent Marseille, Nice et la Méditerranée. Les choses sont ici plus complexes car liées à une histoire coloniale passionnelle, douloureuse et incomplètement digérée. Mais c’est là, comme à Paris, que se joue la partie essentielle du siècle qui vient, celle de nos relations avec l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne ».

    Reste à trouver le Bonaparte du XXIème siècle qui emmènera la France dans une telle vision, pour faire vivre ce cluster ouvert. Il ne s'agit plus de conquêtes de territoires, mais des usages et de la création de synergies et coopérations inter régions.

    Et aussi à adapter nos entreprises, nos politiques publiques, nos gestionnaires d' infrastructures, dans cette vision d’un nouveau monde élargi.

  • PoubellebilletsLe calme de l’été et les JO ont peut-être masqué une petite musique qui a surgi : Et si tout le cash investi dans l’intelligence artificielle n’allait pas rapporter, du moins tout de suite, autant de bénéfices qu’espéré ?

    Ce qui a déclenché le doute, entre autres, c’est bien sûr la note de Goldman Sachs du 25 juin : « IA générative : trop de dépenses, trop peu de bénéfices ». On en parle ICI, ICI, ICI.

    La note donne la parole à des experts qui expliquent leurs doutes, mais aussi à d’autres beaucoup plus optimistes. Mais on a surtout retenu les doutes, forcément, car c’est ce qui le plus nouveau, après l’euphorie que l’on a vue autour de ChatGPT et autres, et l’emballement sur le cours de l’action Nvidia, entreprise américaine qui a pris une place de leader, presque monopolistique, sur le GPU (Graphics Processing Unit) qui est devenu le système nerveux essentiel de la puissance des systèmes d’intelligence artificielle générative.

    Alors, quels sont ces doutes ?

    Le plus dur, dans cette note de Goldman Sachs, c’est Daron Acemoglu. Il est Institute Professor au MIT, et a fait ses petits calculs : Dans les dix prochaines années, l’accroissement de productivité (aux Etats-Unis) dû à l’intelligence artificielle générative ne dépassera pas 0,5%, ce qui correspondra à une augmentation du PIB d’à peine 1%. Quand on compare à tout l’argent investi dans les infrastructures de l’IA qui se chiffre pour les prochaines années à plus de 1000 milliards de dollars, on pourrait se dire que ça fait beaucoup.

    Un autre expert qui s’exprime dans ce rapport, Jim Covello, Directeur du Global Equity Research chez Goldman Sachs, lui aussi très critique, exprime son interrogation : Quel est le problème à 1000 milliards de dollars que va résoudre l’IA ?

    Mais d’où sortent les chiffres de Daron Acemoglu ?

    Il a pris ses sources dans des études d’autres experts, plutôt les plus pessimistes bien sûr, qui estiment qu’à peu près un quart (23%) des tâches que la technologie peut prendre en charge seront automatisées et bénéficieront de réduction de leur coût dans les dix prochaines années. Considérant donc que les trois quarts restants n’en tireront pas de bénéfices directs, il en déduit donc que seuls 4,6% de l’ensemble des tâches seront impactées par l’intelligence artificielle. Combinant à cela les économies potentielles sur le coût du travail, le mix des études indique que le TFE (Total Factor Productivity) ne dépassera pas 0,66%, amené à 0,5% pour tenir compte de certaines tâches plus complexes à prendre en compte (Pour lire la note de Daron Acemoglu, c’est ICI).

    Pour ce professeur expert, on va en rester, à court terme (10 ans quand même) à des améliorations de process ou de morceaux de process existants, mais pas encore à des transformation plus profondes et « transformatrices ». Ceux qui vont en bénéficier sont d’abord les métiers de l’informatique et de la programmation, mais dans le cœur des process de production industrielle ou de services, ça ira beaucoup plus lentement.

    Mais, si les technologies évoluent, est-ce qu’on ne va pas avoir des améliorations et des réductions de coûts qui vont s’accélérer ?

    Daron Acemoglu a également réponse à tout. Si les progrès consistent à pouvoir traiter encore plus de data, avec des traitements encore plus rapides, permettant par exemple de doubler les capacités de l’IA, que va vraiment apporter ce doublement de capacités ? Est-ce que le fait de savoir encore mieux prédire quel mot vient après un autre (le principe même de l’IA générative) va vraiment améliorer les conversations et la résolution des problèmes des services clients ? On peut d’ailleurs citer les premières expériences pas toujours concluantes sur la vraie efficacité des chatbots de ce style, et rappeler que McDonald’s a décidé, en janvier 2024, d’arrêter le système de commande assisté par IA dans ses drive, après les nombreuses erreurs qu’il avait constatées.

    Et puis toutes ces data qui viendront augmenter la capacité des systèmes d’IA, d’où vont-elles venir ? Elles concerneront quoi ? Et sera-t-il si facile que ça de les collecter et de les traiter ? Pour Daron Acemoglu, tout ça n’est pas encore très clair.

    Autre fantasme : avec le développement des intelligences artificielles génératives, on va arriver très bientôt à créer des « supe intelligences » capables de rivaliser avec les humains. Là encore les experts sceptiques interrogés dans la note de Goldman Sachs en doutent : la capacité à poser les bonnes questions, apporter des réponses nouvelles, tester les solutions, les adapter aux circonstances, ne correspondent pas encore aux capacités de ces systèmes. On est plutôt dans une aide apportée à l’humain, qui reste cependant encor maître des orientations et choix, même si les systèmes d’IA vont lui apporter effectivement cette aide. C’est plutôt l’humain qui va identifier les problèmes, et l’IA va aider à trouver et tester les solutions, à condition qu’on ait résolu tous les problèmes d’hallucination qui subsistent encore.

    Autre préoccupation : finalement, avec l’IA générative, on n’a pas encore trouvé l’application miracle, la « killer App » qui convaincrait tout le monde que l’on a vraiment une avancée « transformatrice ». Pour l’instant on est sur des améliorations et des cas d’usages que certains considèrent encore comme marginaux.

    Bon, alors c’est foutu ? Tout l’argent qu’on est en train de mettre dans l’IA est-il en train de partir majoritairement à la poubelle si les progrès n’arrivent pas d’ici dix ans ? Et quid des investisseurs ?

    Pas si vite…

    Les experts de la note, et même les plus sceptiques, considèrent quand même qu’il faut continuer à investir, et que d’ailleurs, comme tout le monde investit, il serait bien imprudent de ne pas faire pareil, même si les bénéfices ultimes et miraculeux ne sont pas pour tout de suite. Et puis la « killer App » va peut-être arriver, notamment dans tout ce qui concerne le service clients et les outils grand public (voir les investissements des entreprises comme Salesforce et les innovations promises par l’intégration de l’IA dans nos smartphones et moteurs de recherche).

    La menace serait plus forte si la conjoncture économique se retournait. Dans ce cas les investissements dans des IA à bénéfices rapides incertains en pâtiraient. Idem si ces fameuses « killer app » tardent trop à venir. Les experts prévoient que l’horizon est de 12 à 18 mois pour voir ces progrès, et que si ça dure plus longtemps, les risques de découragement seront plus forts.

    Donc, pas de quoi s’affoler finalement ?

    Les débats vont sûrement continuer dans les prochaines semaines et prochains mois.

  • AbracadataCette société, la nôtre, où tout est connecté, où les datas nous permettent de tout contrôler, de tout prévoir, cela peut aussi effrayer et faire réagir.

    C’est le cas d’Alain Damasio, dont j’ai déjà parlé ICI à propos de son livre « Vallée du silicium ».

    C’est aussi le sujet de son roman de 2019, « Les furtifs » que je lis avec un peu de retard sur tous ceux qui m’ne ont déjà parlé. Il faut dire que plus de 900 pages en édition de poche, il y a de quoi hésiter. Mais voilà une bonne occasion avec cette période d’été.

    Dans ce roman de science-fiction, nous somme quelques décennies plus loin, mais pas si loin (années 30 ou 2040). Et le monde du contrôle est encore plus présent qu’aujourd’hui, mais on peut aussi croire qu’il est plausible.

    Car dans ce monde, chacun peut se réfugier dans son propre metaverse et y créer son monde personnel. Car on aime bien tout contrôler, c’est même, selon Alain Damasio, à travers l’expression de ses personnages, « ce qui nous définit ».

    « La quête du contrôle a atteint aujourd’hui son acmé. Chacun peut créer son monde, et le peupler comme bon lui semble. C’est une démocratie pulvérisée, où chacun a acquis son droit d’être un autocrate dans son propre cocon. C’est la solution technolibérale à la double exigence de liberté et de contrôle qu’on croyait inconciliable. Parce qu’on ne voulait pas voir que la sensation de liberté, dans son expression primale, provient de l’angoisse conjurée. Conjurer la peur, contrôler son monde, se croire libre. Voilà le fil ».

      Et ce contrôle sur nous-mêmes est bien sûr permis par la technologie : « La technologie s’est rapprochée de nous, elle s’est faite enveloppe, second corps et se seconde peau ».

    « Nous rêvons d’un monde bienveillant, attentif à nous. Un monde qui prenne soin de nos esprits et de nos corps stressés, qui nous protège et nous choie, nous aide et corrige nos erreurs, qui nous filtre l’environnement et ses dangers. Un monde qui s’efforce d’aménager un technococon pour notre bien-être ».

    Ce technococon, mot inventé par l’auteur, est aussi longuement évoqué dans « Vallée du silicium ».

    Mais alors, les furtifs ?

    C’est une race de créatures imaginaires que l’auteur nous détaille, et qui font toute l’intrigue du roman. C’est aussi un symbole de réaction face à la civilisation du contrôle (ces créatures sont justement invisibles et non repérées par les contrôles). C'est ce qui donne la puissance poétique au roman.

    « Dans notre société de traces, contrôlée jusqu’à l’obscène, où le moindre vêtement, la moindre semelle de chaussure, le moindre doudou, une trottinette rouillée, je sais pas : un banc public, les pavés même, émettent de l’information…ou le moindre mot lancé dans un bar est collexiqué, je comprend tellement que ce monde rêve d’un envers ! De quelque chose qui lui échapperait enfin, irrémédiablement, qui serait comme son antimatière, le noir de sa lumière épuisante ! L’abracadata qui échapperait par magie à toutes les datas ».

    Le roman garde une saveur assez anticapitaliste qui peut freiner la lecture. Mais il donne aussi à réfléchir et rêver à notre abracadata, s’il peut encore exister quelque part.

    De quoi mettre aussi de la magie à l'été.

  • TerreVivanteParmi les conceptions de la Terre, il y en a une qui fait encore controverse, mais qui s’est imposée progressivement parmi les scientifiques. On l’a appelée « l’hypothèse Gaïa ».

    De quoi s’agit-il ?

    Tout démarre en 1972 par un article de James Lovelock.

    James Lovelock, mort en 2022 à 103 ans, est un ingénieur et chimiste anglais, qui se rend célèbre en 1972 par ce fameux article qui introduit son concept majeur, le terme de « Gaïa ».

    Gaïa, c’est le nom d’un objet nouveau, qui identifie l’entité constituée par l’ensemble des interactions entre les êtres vivants et leur environnement global. En gros la Terre est « vivante » (résumé simpliste que les « gaïens » contestent eux-mêmes, mais que James Lovelock a choisi comme titre de ses livres), et cette influence pourrait être le facteur qui régule le climat et la composition chimique de la planète pour la maintenir habitable. Comme un organisme vivant régulant sa température interne.

    Selon Lovelock, la Terre est un ensemble d’êtres vivants et de matière qui se sont fabriqués ensemble, qui ne peuvent vivre séparément et dont l’homme ne saurait s’extraire. 

    Bruno Latour, qui a publié un livre sur cette hypothèse Gaïa, la résume ainsi : « Les vivants ne résident pas dans un environnement, ils le façonnent. Ce que nous appelons l’environnement est le résultat de l’extension, du succès, des inventions, des apprentissages des vivants. Cela ne prouve pas que la Terre soit « vivante », mais que tout ce dont nous avons l’expérience sur Terre est l’effet imprévu, secondaire, involontaire, de l’action des organismes vivants. Il en est de l’atmosphère, des sols, de la composition chimique de l’océan, comme des termitières, ou des barrages des castors : ils ne sont pas eux-mêmes vivants, mais sans les organismes vivants il n’y aurait ni termitière ni barrage. L’idée de Gaïa n’est donc pas d’ajouter une âme au globe terrestre ou une intention aux vivants, mais de reconnaître l’ingénierie prodigieuse des vivants pour façonner leur propre monde ».

    Sébastien Dutreuil, chargé de recherche au CNRS en histoire et philosophie des sciences, vient de publier une histoire passionnante de ce concept, « Gaïa, Terre vivante – histoire d’une nouvelle conception de la Terre », qui permet de vivre en direct comment évoluent les recherches et controverses entre scientifiques de disciplines diverses. On retrouve une idée chère à Edgar Morin, sur la difficulté de construire une pensée complexe quand on ne fait que juxtaposer des compétences et expertises disjointes. Les biologistes, les climatologues, les géologues, les paléontologues, et les « gaïens » ne sont pas souvent d’accord, mais ce sont ces débats et discussions qui permettent aussi de penser autrement la Terre, et de soulever de nouvelles questions, et, comme le dit James Lovelock, « Gaïa est une nouvelle manière d’organiser les faits à propos de la vie sur Terre ».

    Sébastien Dutreuil résume ce qu’il appelle le cœur du programme de recherche gaïen à deux revendications méthodologiques : « Une revendication d’ »influence » : celle de la vie sur son environnement géologique doit être davantage prise en compte (par les géologues, par les biologistes) ; une revendication « système » : l’ensemble composé des vivants et de l’environnement géologique avec lequel ils interagissent doit être étudié « comme un système » (interconnecté, avec des mécanismes actifs de régulation) ».

    C’est bien Gaïa qui est à l’origine de ce qu’on a appelé les sciences du système Terre (SST).

     Et l’idée s’est rapidement répandue : « L’idée que la surface de la Terre se comporte comme un système complexe ou comme un organisme, que les processus physiques, chimiques et biologiques sont interconnectés dans un seul système, l’idée que ce système est autorégulé et que la vie a un rôle actif central et, plus largement, l’idée que la vie constitue une force géologique se sont durablement installées au cours des trente dernières années dans l’ensemble des sciences de la Terre. »

    Avec Gaïa, c’est bien un nouvel objet savoir pour les sciences de la Terre qui est apparu.

    En outre, Gaïa, comme l’indique Sébastien Dutreuil, n’est pas seulement un programme de recherche scientifique mais une « vision du monde ou une philosophie de la nature », citant Lovelock lui-même : « Gaïa devrait être une manière de voir la Terre, nous-mêmes, et notre relation avec les choses vivantes ».

    Ce qui caractérise ceux qu’on appelle les « gaïens », disciples de Lovelock, c’est surtout leur vitalisme, cette pensée (croyance ?) que la vie occupe une place particulière sur Terre.

    Une des lectures de ce vitalisme est celle que Sébastien Dutreuil appelle une « extension vitale » : « Si Gaïa est vivante, c’est parce qu’elle est une extension vitale des organismes », c’est-à-dire que le milieu physiologique global est devenu une extension vitale des vivants. L’atmosphère devient alors une partie des vivants, c’est-à-dire une construction qui fait partie de ces derniers, comme (encore une formule de Lovelock) « la fourrure d’un vison ou la coquille d’un escargot ».

    On s’écarte ainsi de la vision malthusienne qui conçoit le milieu comme un ensemble de ressources : elles sont consommées par des organismes en compétition pour l’accès à ces ressources et s’épuisent puisqu’elles se renouvellent moins vite que les populations qui croissent exponentiellement. Avec Gaïa, « l’environnement typique n’est pas un ensemble de ressources, mais une variable systémique qui détermine la croissance des vivants comme la température ou le pH ». En fait, « les vivants n’utilisent pas une ressource qui diminue à mesure qu’elle est consommée ; ils font diminuer ou augmenter une variable systémique ».

    L’inquiétant, vu par les gaïens, n’est pas l’épuisement des ressources à mesure que les vivants croissent, mais celui d’un déséquilibre des forces en présence ou d’une perturbation externe trop brutale.

    Ainsi, la philosophie de la nature selon les gaïens a une conviction de départ qui tranche totalement avec les visions malthusiennes : les vivants s’affranchiront des limites immédiatement imposées par le milieu en modifiant ce dernier plutôt qu’en s’y adaptant.

    Dans Gaïa, c’est le milieu qui se déforme sous l’action des vivants, et de telle manière qu’il finit par être une extension de ces derniers.

    Darwin est aussi contredit par Gaïa : « La lutte pour l’existence plaçant les individus d’un même groupe en compétition pour les ressources du milieu est remplacée dans Gaïa par un excès sur les variables du milieu, rendant secondaires les questions des ressources et reléguant ainsi à l’arrière-plan les rapports de compétition entre individus ».

    Avec Gaïa, on ouvre une perspective de richesse et de transformation plutôt optimiste, avec une conviction que « les problèmes posés aux vivants cessent d’être ceux des ressources puisqu’il se trouvera toujours une innovation évolutive ou écologique pour recycler une ressource qui deviendrait limitante ».

    La controverse n’est sûrement pas terminée pour autant.

    Mais ce plaidoyer pour la Vie est peut-être aussi un espoir et un antidote pour ne pas sombrer dans une éco-anxiété trop paralysante.

  • TermitesAvec le développement du peer-to-peer, il y a maintenant plus de dix ans, certains ont crû à l’avènement du post-capitalisme, où les échanges entre pairs remplaceront le management vertical.

    Car à l’origine le mot vient de l’informatique, où il évoque des réseaux où les utilisateurs peuvent échanger directement des films, des photos, des documents, de la musique.

    C’est comme cela que s’est construit Wikipedia, une encyclopédie ouverte renseignée gratuitement par les contributeurs.

    Mais le mouvement a mal tourné, face aux accusations de piratage et de détournement de propriété intellectuelle des auteurs de ces musiques et films.

    Néanmoins, le rêve d’une société post-capitaliste subsiste dans certains esprits.

    L’un des pionniers est Michel Bauwens, qui a fondé en 2007 la « P2P Foundation » pour promouvoir et développer le concept, y compris dans une vision politique. Il est aussi l’auteur, en 2015, de son manifeste, « Sauver le monde – Vers une économie post-capitaliste avec le peer-to-peer ».

    Pour Michel Bauwens, le p2p est, ou sera, l’idéologie de la nouvelle classe de travailleurs de la connaissance, pour qui il équivaut au socialisme de la classe ouvrière industrielle du XIXème siècle.

    En effet, « ces derniers sont socialisés de manière différente de celle des ouvriers. L’ouvrier d’usine est un paysan qui a été chassé de sa terre et devient un prolétaire. Il se retrouve dans une grosse usine où il peut améliorer son sort en luttant collectivement avec ses camarades de travail pour faire respecter ses exigences ».

    Rien à voir avec un travailleur de la connaissance qui a, lui, ses propres outils de travail (en gros un ordinateur et une connexion à internet). « On assiste donc à une « déprolétarisation » accompagnée de l’émergence d’une nouvelle mentalité d’artisan ».

    Et ce sont justement ces travailleurs de la connaissance qui sont les mieux adaptés à l’expansion de la mentalité peer-to-peer. Ils estiment naturellement que le partage d’informations et s’organiser en réseau sont nécessaires.

    Et, si l’on considère qu’aujourd’hui, chaque emploi comporte des aspects cognitifs importants, cette mentalité du travailleur de la connaissance, selon Michel Bauwens, « va se répandre dans des cercles de population plus larges ».

    Cette idée de coopération transdisciplinaire et horizontale a fait réfléchir les auteurs sur de nouveaux modèles d’organisation, autour du concept de « stigmergie », que Michel Bauwens analyse également.

    Parmi eux, Lilian Ricaud, ou aussi des communautés comme Quaeso.

    La stigmergie est ainsi définie dans wikipedia, justement : « La stigmergie est un mode de coordination indirect où une action laisse une trace stimulant une action suivante, créant ainsi une activité auto-organisée cohérente sans nécessiter de plan ou de communication directe entre agents. ».

    L’origine du concept est trouvée dans la nature : « La stigmergie a d’abord été observée dans la nature – les fourmis communiquent en déposant des phéromones derrière elles, pour que d’autres fourmis puissent suivre la piste jusqu’à la nourriture ou la colonie suivant les besoins, ce qui constitue un système stigmergique.

    Des phénomènes similaires sont visibles chez d’autres espèces d’insectes sociaux comme les termites, qui utilisent des phéromones pour construire de grandes et complexes structures de terre à l’aide d’une simple règle décentralisée.

    Chaque termite ramasse un peu de boue autour de lui, y incorporant des phéromones, et la dépose par terre. Comme les termites sont attirés par l’odeur, ils déposent plus souvent leur paquet là où d’autres l’ont déjà déposé, ce qui forme des piliers, des arches, des tunnels et des chambres.”

    Concernant l’entreprise et les organisations, ça évoque les méthodes d’intelligence collective, mais avec une vision générale pour l’ensemble de l’organisation.

    Le principe de fonctionnement d’une telle organisation stigmergique est le suivant selon ces auteurs :

    « Dans le schéma de la stigmergie, tous les travailleurs ont une autonomie complète pour créer comme ils le souhaitent; le pouvoir du groupe d’utilisateurs réside dans sa capacité à accepter ou rejeter le travail. Comme il n’y a pas de personne désignée pour accomplir une tâche, les usagers sont libres de créer une alternative s’ils n’aiment pas ce qui est proposé. Les travailleurs sont libres de créer sans prendre en compte l’acceptation ou le rejet; dans ce schéma des travaux peuvent être acceptés par le groupe le plus important, une alternative par un autre groupe d’usagers, une autre uniquement par un petit groupe, et parfois le travailleur sera seul avec sa propre vision des choses. Dans tous les cas, les travailleurs restent libres de créer comme ils l’entendent. L’histoire n’a pas montré d’idées radicalement innovantes qui aient reçu une acceptation générale immédiate et l’histoire a également fait la preuve que les idées radicalement neuves sont le plus souvent le résultat de vision solitaires; laisser le contrôle du travail au consensus de groupe seulement résulte dans une paralysie de l’innovation ».

    Dans ce modèle on accepte de créer des projets concurrents, et on privilégie les petites équipes agiles et spécialisées par projet.

    Comme toujours, toute la subtilité doit être dans l’exécution. En s'inspirant des fourmis et des termites.

    Qui a essayé ?

  • BalancierLe passé est constamment reconstruit et analysé à partir du présent.

    Cette remarque est celle d'Edgar Morin dans son ouvrage "Où va le monde?" :

    "Le passé est construit à partir du présent, qui sélectionne ce qui, à ses yeux, est historique, c'est à dire précisément ce qui, dans le passé, s'est développé pour produire le présent. La rétrospective fait ainsi sans cesse – et en toute sécurité – de la prospective : l'historien qui traite de l'année 1787-1788 prévoit avec perspicacité ce qui, dans les évènements de ces années, prépare l'explosion ultérieure (évidemment totalement ignorée par acteurs et témoins de cette période pré-révolutionnaire). Ainsi le passé prend son sens à partir du regard postérieur qui lui donne le sens de l'histoire. D'où une rationalisation incessante et inconsciente, qui recouvre les hasards sous les nécessités, transforme l'imprévu en probable, et annihile le le possible non réalisé sous l'inévitabilité de l'advenu".

    Et comme le présent change sans cesse, ce sont autant d'occasions de relire le passé différentes.

    On peut lire certains moments de notre histoire avec cette réflexion en tête, et par exemple ces trois journées de Juillet 1830, que l'on a appelé (ensuite) "les trois glorieuses". 

    Camille Pascal, agrégé d'histoire, qui a été le collaborateur de ministres et du président Nicolas Sarkozy, s'est lancé, dans son roman "L'été des quatre rois", à faire revivre jour après jour, d'heure en heure, ce moment de l'histoire, que l'on vit comme si on y était. Le roman date de 2018, et peut aussi éclairer nos jours de 2024.

    Alors reprenons l'histoire.

    Le Roi Charles X n'est pas satisfait des élections législatives de 1827 qui ont fait entré à l'assemblée une majorité de ceux qu'il n'aime pas trop, à l'époque les libéraux. 

    Alors il imagine et met en œuvre une bonne feinte, qu'il conçoit en secret un dimanche soir le 25 juillet 1830 : la publication   de six ordonnances destinées à lui redonner du pouvoir :

    La 1re abolit la liberté de la presse, toutes les publications devront être approuvées par autorisation gouvernementale avant d'être diffusées.
    La 2e dissout la Chambre des députés, qui vient pourtant d'être élue.
    La 3e révise le droit de vote afin de réduire le poids des bourgeois libéraux.
    La 4e convoque des élections en septembre.
    Les 5e et 6e nomment des ultras (conservateurs) au Conseil d'État. 

    Camille Pascal fait revivre ce moment avec finesse :

    "Il signa la dernière des ordonnances, contempla son œuvre législative puis, se tournant vers ses ministres, troussa une petite phrase historique qui lui était venue en écoutant tous ces braves serviteurs et dont il se trouvait content : Voilà de grandes mesures. Il faudra beaucoup de courage et de fermeté pour les faire réussir. Je compte sur vous, vous pouvez compter sur moi. Notre cause est commune. Entre nous, c'est à la vie à la mort."

    Mais ça ne se passe pas comme prévu. Dès le lendemain de la publication (lundi 26 juillet), le 27 juillet, c'est l'insurrection qui s'organise. Les boutiques et ateliers sont fermés tandis que les rues se remplissent et que les barricades bloquent les petites rues.

    Nouvelle idée géniale le 29 juillet : changer de premier ministre. Encore Camille Pascal :

    "Le Conseil des ministres s'achevait enfin. Le roi avait pris des décisions fortes, le maréchal Marmont était relevé de son commandement au profit du dauphin, et le duc de Mortemart invité à constituer un nouveau gouvernement. La nomination de ce libéral bien né était de nature à satisfaire tous les partis et à ramener enfin le calme. Il était donc temps pour Sa Majesté d'aller remercier les troupes et de passer en revue les jeunes élèves de Saint-Cyr venus mettre leur épée à son service.".

    Et le roi semble y croire :

    "Au reste, messieurs, en cédant ainsi, peut-être à tort, à l'empire des circonstances, je dois vous dire qu'au fond de mon coeur je suis convaincu que, dans la voie où nous sommes entraînés, il n'y a rien à faire de bien pour l'avenir de la France et le salut de la monarchie…Le duc de Polignac et monsieur de Peyronnet en avaient les larmes aux yeux. Tout le monde s'inclina et se retira, laissant Sa Majesté se réconforter par la prière".

    Cela ne va pas calmer grand chose, et le 29 juillet les insurgés vont prendre le Palais Bourbon, où siège la Chambre des députés.

    L'entourage du roi essaye, ce vendredi 30 juillet, de lui faire réaliser la situation. Camille Pascal encore, évoquant Vitrolles :

    "Vitrolles, ne pouvant plus ignorer le mécontentement de son maître, franchit une nouvelle étape dans le courage politique. Il se redressa et, regardant le roi dans les yeux pour la première fois depuis le début de la conversation, lui tint à peu près ce langage : Je m'étonne, Sire, que Votre Majesté ne comprenne pas à quel point en sont arrivées les choses. Il ne s'agit pas de disputer de tel ou tel acte mais de faire reconnaître dans Paris l'autorité royale. Je dirais même plus, que le nom du roi soit reconnu à Paris, et nous en sommes loin!".

    Et il poursuit :

    "C'est au point que je considérerais comme un miracle que monsieur de Mortemart, ici présent, ministre de Votre Majesté, puisse d'ici à trois jours s'établir à Paris dans un ministère et y contresigner une ordonnance. Oui, Sire, cela tiendrait du miracle…".

     Alors tout le monde cherche une issue, et on parie sur le cousin du roi, le duc d'Orléans: "L'insurrection avait chassé Charles X sans espoir de retour, la haute banque et le corps diplomatique ne voulaient pas entendre parler d'une république, tout le monde réclamait la liberté, mais personne ne cherchait l'aventure, et seul le duc d'Orléans pouvait réconcilier tout le monde".

    C'est du moins l'avis d'Adolphe Thiers, journaliste , qui va faire paraître dans son journal ce 30 juillet une proclamation en ce sens :

    "Charles X ne peut plus entrer à Paris; il a fait couler le sang du peuple.

    La république nous exposerait à d'affreuses divisions; elle nous brouillerait avec l'Europe.

    Le duc d'Orléans est un prince dévoué à la cause de la révolution. Le duc d'Orléans ne s'est jamais battu contre nous. Le duc d'Orléans était à Jemappes. Le duc d'Orléans a porté au feu les couleurs tricolores. Le duc d'Orléans peut seul les porter encore; nous n'en voulons point d'autres.

    Le duc d'Orléans ne se prononce pas; il attend notre vœu. Proclamons ce vœu, et il acceptera la Charte, comme nous l'avons entendue et voulue.

    C'est du peuple français que le duc d'Orléans tiendra sa couronne".

     A partir de là, Thiers est à la manœuvre :

    "Thiers savait maintenant qu'il pouvait gagner la partie qui se jouait depuis quatre jours et sur laquelle il avait misé toute sa vie. A ses yeux, le pacte avec les Orléans était scellé. Il suffisait désormais de prendre de vitesse les barbons qui, au palais du Luxembourg, tentaient de sauver la couronne de Charles X et les jeunes fous qui, à l'Hôtel de Ville, rêvaient tout éveillés d'une Seconde République. Les premiers avaient un demi-siècle de retard, les autres peut-être un demi-siècle d'avance et, seul à avoir compris où devait s'arrêter en cet instant le balancier de l'Histoire, il comptait bien en devenir le grand horloger".

    On connaît la suite. Le roi abdique le 3 août; Le duc d'Orléans deviendra le roi des français; Thiers entamera une brillante carrière politique et deviendra Président de la République.

    Le balancier de l'Histoire continue…

  • PokerLe business, les affaires, les négociations, c'est parfois comparable à des parties de poker. Et aussi dans la politique parfois.

    Et quand c'est un des protagonistes qui le raconte, on s'y croit comme dans un film.

    C'est ce que je lis dans un ouvrage qui date un peu (2011), d'Emmanuel Faber, alors Vice-Président de Danone, "Chemins de traverse – Vivre l'économie autrement". Autrement, mais avec des moments intenses dans la fièvre des négociations.

    Il raconte l'épisode de la vente de l'activité de verre d'emballage de Danone, héritage de l'époque BSN. 

    L'idée est de fusionner BSN Emballage avec le leader allemand, Gerresheimer, filiale du Groupe VIAG, et de revendre le tout ensuite. C'est ainsi qu'apparaît le fond d'investissement CVC, intéressé. 

    Et nous entrons alors, grâce à Emmanuel Faber dans la salle des négociations le 30 mai 1999. La partie de poker va commencer. 

    Avant la réunion, tôt le matin, les allemands et Danone se sont mis d'accord de ne pas accepter de vendre en dessous de 7 milliards (de francs, eh oui, on n' avait pas encore l'euro). 

    Ça démarre…

    "Dans la salle du conseil, rue de Téhéran à Paris, il y a de notre côté l'équipe de Danone et celle de VIAG, la banque Lazard et d'autres conseils. Du leur, ils sont une quinzaine : investisseurs, banquiers qui vont financer la dette, auditeurs comptables, avocats. Ils ont travaillé d'arrache-pied".

    Philippe Gleize, le patron de CVC, commence à parler pour expliquer son analyse du dossier, avec l'idée d'en déterminer le prix d'achat.

    C'est Emmanuel qui l'interrompt immédiatement : "Nous ne sommes pas là pour partager vos travaux mais connaître leurs résultats, Philippe".

    Philippe Gleize essaye de poursuivre mais Emmanuel continue : "Ostensiblement, je ferme le cahier que j'ai ouvert quelques minutes auparavant dans la perspective d'y prendre des notes. J'interromps chaque tentative d'argumentation. Je ne veux qu'un chiffre, pas d'atermoiement. "

    Finalement Philippe Gleize lâche: "Pour tout un tas de raisons qu'il faut qu'on vous explique, nous ne pensons pas pouvoir faire au-delà de 6,5 milliards".

     Et voilà le grand coup : "Je sais que 6,5 milliards, c'est déjà beaucoup, et que nous n'avons aucune autre solution équivalente à court terme, et peut-être même pas du tout". 

    Mais bon : "Je respire un grand coup et je dis simplement : "Merci. Dans ces conditions, il n'y a évidemment pas de deal. Nous aurions préféré ne pas attendre un mois pour le savoir".

    Et : "Je me lève, suivi de tout le côté de notre table. Nous rangeons nos affaires. Nos interlocuteurs sont médusés. Nous serrons des mains et les congédions. Certains sont venus de Londres, de Munich. La réunion devait durer dix heures, elle a duré dix minutes".

    Fin de l'acte I. Mais cela n'est pas fini, bien sûr. Emmanuel et Danone font savoir a CVC qu'ils gardent la limite de 7 milliards, et qu'ils devront prendre une décision en interne sur la suite le 5 juin.

    Suspense.

    Et c'est le 5 juin au matin que Philippe Gleize appelle Emmanuel Faber.

    "Emmanuel, je sais que vous avez une réunion importante aujourd'hui, voyons nous avant, je voudrais vous faire une proposition".

    Et Emmanuel rétorque : "Ecoutez Philippe, je vois Franck (Riboud, le PDG du Groupe) à midi. Soit vous êtes au prix que nous demandons, et on continue avec vous. soit on arrête tout. Je n'ai rien de plus à discuter avec vous".

    A 11H30 ils rappellent. Et Emmanuel raccroche sans attendre.

    A 11H58, troisième appel : "Nous ne sommes pas loin, avec un certain nombre de conditions…". 

    Et Emmanuel continue et hausse le ton: "Philippe, j'en ai ras le bol. Dans une minute, il est midi. Je vais raccrocher et monter chez Franck. Vous avez une dernière chance dans la prochaine phrase que vous prononcez. Vous la prenez ou pas? C'est maintenant ou jamais".

    Et voilà Philippe, après un silence de deux secondes: "C'est d'accord pour 7 milliards, mais ça va être très, très dur".

    Cela se terminera quelques jours plus tard à 7,4 milliards, moyennant une participation de Danone au financement de BSN-Glasspack : "Nous n'avions aucune alternative sérieuse, et le candidat suivant était à peine à 6 milliards de francs".

    Et la suite est conforme aux craintes, comme le reconnaît Emmanuel Faber : "Trois ans plus tard, il faut restructurer le bilan de BSN-Glasspack, car il est devenu clair que l'entreprise ne peut pas supporter le niveau de dette que ce prix de vente lui a fait porter".

    10 ans après, en racontant cette histoire dans son livre, Emmanuel Faber prend le recul pour s'interroger et réfléchir à ce qui s'est passé pour lui, et cette prise de conscience est aussi porteuse de leçon :

    "Qu'est-ce qui se joue en moi dans ces moments-là? Testostérone. Parties de poker nocturnes d'étudiants. Cet instinct qui pousse à aller jusqu'au bout, à l'extrême limite. Ne rien laisser sur la table. Sur la ligne de crête. Griserie de ce jeu où l'équilibre intérieur tient une part si grande. Quelque chose se réveille. Je sens que je cède les commandes à un joueur en moi. Je le laisse jouer, et le contrôle. Mais jusqu'où est-il légitime qu'il joue? Et selon quelles règles? Car c'est surtout avec moi-même que je joue. Avec mes propres limites. Quelle est cette ombre qui veut sa part?

    L'ombre de l'envie de gagner, tout simplement. Gagner tout, au-delà de ce qu'il est juste de partager. La force qui mute en violence. Quand elle submerge, elle peut réduire mon champ de conscience à un terrain de jeu très étroit, déconnecté de la réalité, construction éthérée financière, juridique, théorique, intellectuelle. Dans cette extrême, confrontation, les conséquences "collatérales" sortent de mon champ de conscience".

    Et dans ce jeu de poker qui grise, avec cette ombre qui veut sa part, on peut parfois gagner et parfois perdre. 

    Une leçon pour d'autres Emmanuel… ? Ou pas.

  • OrdiAAALa libraire m'explique : "Nous avions mis ce livre aux rayon Essais et on n'en vendait pas. On l'a mis au rayon Policiers et science fiction, et on en vend plein". Ah bon? Ce livre c'est celui d'Alain Damasio, en effet auteur de romans de science-fiction, mais celui-là est un produit hybride, composé de sept chroniques littéraires et nouvelle de science fiction. C'est "Vallée du silicium".

    C'est un essai que l'éditeur qualifie de "technopoétique" sur les inspirations de l'auteur en sillonnant la Silicon Valley.

    Pas si poétique que ça, je dirais plutôt technocritique et plutôt dystopique et fin observateur de notre monde technologique.

    L'une des chroniques porte sur nos corps, avec une sentence : "La vérité de ce monde qui vient est qu'il ne veut plus, physiquement, qu'on bouge".

    Diantre!

    L'auteur nous fait remarquer, en prenant le recul nécessaire, combien bouger est devenu compliqué, par exemple lorsqu'il s'agit de passer une frontière pour un touriste, même bienvenu :

    "ça commence dans l'aéroport, respirez: premier check-in bagages/billet électronique/bornes interactives/tickets codebarrés dont tu enveloppes la poignée de tes valises en te collant les doigts et que tu poses sur une balance qui peut te les refuser\si trop lourdes.

    Puis passage à la sécurité/passeport remontré/boarding pass croisé/masque sur la bouche, masque enlevé pour vérification faciale/souriez – ou surtout pas! car on ne sourit pas sur la photo d'un passeport". 

    "Il faut se faire pénétrer par l'humiliation ordinaire des procédures/nous faire éprouver que passer est un exploit/enlever couche après couche/et se faire fouiller/palper encore/au cas où…

    Au nom de quoi au juste? D'une sacro-sainte sécurité mondiale qui n'empêchera jamais le moindre attentat puisque ces attentats seront le fruit du salarié de l'aéroport, du bagagiste d'extrême droite, de l'hôtesse de l'air suicidaire qu'on n'anticipait pas? ".

    "J'ai le sentiment qu'il n'est là, au final, que pour nous dissuader gentiment de bouger, de changer de pays".

    Mais cette frontière est partout aujourd'hui, et pas seulement dans les aéroports pour passer de l'Europe aux Etats-Unis.

    Le web, à ses débuts, c'était le monde de la liberté, de la libre circulation; on "surfait sur le web". Tout ça, c'est fini :

    "Le web est devenu un univers morcelé/divisé, découpé en zones/en mondes, en espaces ouverts/fermés.

    Tu n'y accèdes/pas plus que dans l'univers réel/à l'endroit que tu voudrais. Il te faut être inscrite et reconnue – mieux: fidélisée. Il te faut "un compte". Il te faut surtout "un identifiant" et l'inexorable "mot de passe" qui certifie cette identité numérique locale. Il te faut en réalité une trentaine de mots de passe-ports et de boarding pass par jour pour paramétrer le moindre smartphone, arpenter la plus triviale plateforme; booker le moindre site de réservation, aller lire la moindre information de qualité sur un média en ligne que tu respectes".

    Résultat : puisqu'il est si difficile de bouger, que cela nécessite de plus en plus de papiers, de codes et d'efforts, nous en venons, et c'est là que l'auteur veut nous conduire, à ne plus vraiment "désirer bouger".

    La maison où nous nous enfermons est devenu notre empire. On y fait tout; le cinéma, les concerts, les livres, et même, bien sûr le travail en télétravail. Nous faisons tout à la maison, à une distance "réseaunable" (belle formule).

    Notre horizon est devenu, autre mot de l'auteur, un "technococon".

    Bouger dans cet univers, cela ne doit plus générer de la liberté, mais laisser une trace. Nous sommes tous et constamment tracés dans cet univers.

    "Les réseaux seuls ont le monopole de la trace assurée. Donc tu dois circuler en eux".

    L'espace ouvert manque: ."Tout a une adresse, une IP. Tout est criblé de traqueurs et de sniffeurs. Tout pullule de cookies. Le dehors du Net ne signifie plus rien"

    Et nous en arrivons, dans ce monde, à nous créer nous-mêmes notre propre frontière infranchissable. C'est cette frontière que nous fabriquons en refusant l'autre, le voisin, le type bizarre, le pas-comme-nous. 

    En lisant Alain Damasio, retrouverons nous une envie de bouger, où est-ce complètement foutu?

  • KalaaaC'est ainsi que nomme Roberto Saviano, dans son livre sur l'archéologie de la mafia de Naples, la camorra, "Gomorra", paru en 2006, un objet bien connu de celle-ci, une véritable icône. 

    Cet objet est une arme tristement célèbre, la Kalachnikov, l'AK-47, la plus répandue. L'auteur y consacre tout un chapitre.

    Mais pourquoi serait-ce un véritable symbole du libéralisme économique ?

    "Grâce à son invention, Mikhaïl Kalachnikov a permis à tous les groupes petits et grands luttant pour le pouvoir de se doter d'une arme. Kalachnikov a fait un geste en faveur de l'égalité : des armes pour chacun, des massacres pour tous. La guerre n'est plus réservée aux armées".

    L'inventeur avait inventé cette arme pour armer les forces armées de l'URSS, avec la conviction d'œuvrer pour la défense de sa patrie, au service du pouvoir. 

    "Avant de prendre sa retraite de général de corps d'armée, il touchait un salaire fixe de cinq cents roubles, soit à l'époque environ cinq cents dollars par mois. Si Kalachnikov avait eu la possibilité de faire breveter son arme à l'ouest, aujourd'hui il serait sans nul doute un des hommes les plus riches de la planète". (Kalachnikov est décédé en 2013, à l'âge de 94 ans). 

    "On estime que plus de cent cinquante millions d'armes de la famille des Kalachnikov ont été produites à partir du projet d'origine du général".

     L'histoire de cette arme se lit comme un cours de capitalisme libéral, dans sa version illicite et sans morale.

    Car le produit a connu son succès grâce au génie de sa conception : il permet de tirer dans les situations les plus variées; il ne s'enraie pas, fonctionne même couvert de terre, même plein d'eau, et s'empoigne facilement. Sa détente est si souple, nous dit Roberto Saviano, "qu'elle peut être pressée par un enfant".

    Et mieux encore : "Simple à utiliser, facile à transporter, il est si efficace qu'on n'a pas besoin d'entraînement". C'est le redoutable président congolais Kabila qui aurait dit à son propos : "Il peut transformer même un singe en combattant".

    C'est ainsi qu'au cours des dernières décennies, les armées de plus de cinquante pays ont utilisé la Kalachnikov comme fusil d'assaut. Plus de cinquante armées régulières sont équipées de Kalachnikov, et bien sûr il est aussi impossible d'énumérer les groupes clandestins, paramilitaires et de guérilleros qui l'utilisent. Et sans compter tous les terroristes, et auteurs d'attentats et de crimes, qui ont continué encore après l'année du livre de Roberto Saviano. 

    Et ce qui a fait aussi sa notoriété, c'est son prix très compétitif, y compris dans les échanges illégaux par les criminels. Cette arme est aussi devenue un indice pour évaluer la situation des droits de l'homme : "Moins elle est chère et plus les droits de l'homme sont bafoués, l'Etat de droit gangréné, tout ce qui favorise les équilibres sociaux miné et sur le point de s'écrouler. En Afrique de l'Ouest, ce prix peut descendre jusqu'à cinquante dollars. Au Yemen, on peut même trouver des fusils AK-47 d'occasion achetés et revendus plusieurs fois, à six dollars".

    Forcément, dans la mesure où elle détient une part importante du marché international des armes, la camorra fixe le prix des Kalachnikov, devenant ainsi, indirectement, l'instance qui évalue l'état de santé des droits de l'homme dans le monde occidental.

    Et puis, en bon capitaliste détenteur d'une marque mondialement célèbre, le général Kalachnikov est devenu un entrepreneur à succès. C'est comme cela qu'un homme d'affaires allemand crée une marque de vêtements signés Kalachnikov. Le général a aussi une bouteille de verre remplie de vodka, avec un bouchon en forme de canon.

    Et le résultat est impressionnant : "La Kalachnikov a tué plus que les bombes atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki, plus que le virus HIV, plus que la peste bubonique, plus que la malaria, plus que tous les attentats commis par les fondamentalistes islamistes, plus que tous les tremblements de terre réunis. Une quantité colossale inimaginable de chair humaine. Seul un publicitaire parvint à en donner une idée convaincante : lors d'un congrès, il suggéra de prendre une bouteille et de la remplir de sucre en poudre. Chaque grain de sucre était un mort tué par la Kalachnikov".

    Et puis le général Kalachnikov qui considère que ce n'est pas son problème : Chacun n'est responsable que de son corps et de ses gestes; seul ce que ma main a fait relève de ma conscience morale. Ce général porte en lui l'impératif quotidien de l'homme au temps du marché : fais ce que tu dois faire pour gagner, le reste ne te concerne pas.

    Un véritable symbole, en effet.