• Larmes  Mercredi Rolando Villazon saluait avec effusion les spectateurs de "Werther" à l'Opéra Bastille, pour la dernière représentation à laquelle il participait.

    Il exprimait enfin sa joie, après avoir gémi et s'être lamenté pendant plus de deux heures et demi sur scène.

    J'y étais.

    Werther, on connaît, c'est celui qui est jeune et en souffrances, d'aprés l'oeuvre de Goethe.

    L'opéra de Massenet nous fait vivre ces souffrances, propices aux mélodies mélancoliques et à l'échange de larmes.

    Car on pleure beaucoup dans cet opéra.

    Werther est tombé amoureux de Charlotte dès qu'il l'a vue. Celle-ci, aînée de huit enfants du bailli, veuf, est le modèle de la grande soeur sympa et trés belle. Mais le hic, c'est qu'elle a promis à sa maman à sa mort d'épouser Albert, et donc pas de chance pour Werther.

    Et c'est là que les souffrances de Werther commencent, et que nous allons y gagner des airs pleins de lamentations et de pleurs.

    Il va s'éloigner, lui envoyer plein de lettres, et puis il revient, et les duos de pleurs recommencent.

    Notamment un très chaud où ça finit par une étreinte; Charlotte ne veux pas avouer son amour, Werther en pleure de plus belle.

    Joli duo ici (pas de la version de l'opéra Bastille, avec Susan Graham, fantastique, à la diction impeccable, alors que Rolando a un accent sud américain) dans une version de l'opéra de Nice de 2006.

    Werther "Ah, ce premier baiser, mon rêve et mon envie ! Bonheur tant espéré qu'aujourd'hui j'entrevois! Il brûle sur ma lèvre encor innassouvie ce baiser.., ce baiser demandé pour la première fois."

    Charlotte : " Ah, ma raison s'égare…"

    Werther : " Tu m'aimes ! Tu m'aimes ! Tu m'aimes !"

    La pression monte…

    Charlotte : " Défendez moi Seigneur ! Défendez moi contre moi-même ! Défendez moi Seigneur, contre lui,…Défendez moi.."

    Werther : " Viens ! Je t'aime ! Il n'est plus de remord…Car l'amour seul est vrai, c'est le mot, le mot divin !; Je t'aime ! Je t'aime ! Je t'aime !"

    Pour finir, après l'étreinte, Charlotte, affolée : Ah ! Moi ! moi ! Dans ses bras !"

    Merveilleux moment de cet opéra. (J'ai mieux aimé la mise en scène de l'Opéra Bastille, de Jürgen Rose produite par le Bayerische Staatsoper de Münich, toute de violence et de passion dans le jeu des chanteurs, mais Rolando est ici égal à lui-même, dans une mise en scène qui fait plus classique).

    Et puis Charlotte s'enfuie; et Werther va se tuer, Charlotte accourant à son chevet pour le voir mourir sous ses yeux en lui criant, enfin, "Je t'aime"…

    Et l'on pleure tous, devant ce merveilleux jeu d'émotions et de passions.

    Dans le programme on trouve un texte tiré d'un livre de Anne Vincent-Buffault sur le "langage des larmes".

    Elle rappelle combien ce langage des larmes, très à la mode au XVIIIème siècle, transmet les émotions au plus fort dans les romans de cette époque.

    "A une époque où la présence du corps dans les romans est trés discrète, cette abondance sécrétoire, avec tout ce qu'elle a de convenu, permet de rendre charnelle la sensibilité des personnages, de donner au sentiment un aspect physique, qui palie au langage qui se dérobe, au plus fort d'une émotion qui ne se conçoit qu'à l'aide de ses manifestations extérieures".

    L'auteur parle de "rhétorique des larmes", y voyant une forme spécifique de langage.

    C'est vrai que "Werther" est bien un tel exercice de "rhétorique des larmes", et la sensibilité charnelle de Charlotte et de son amoureux déçu nous est transmise au plus intime, le chant et la musique venant ajouter à notre émotion.

    Les larmes qu'échangent deux personnes, c'est une fusion qui remplace l'indécence, mais en disent plus sur l'intime. Elles nous plongent dans le coeur des protagonistes, elles sont l'expression du corps.

    Pleurer c'est se mettre à nu.

    C'est oser tout montrer, tout dire sans dire.

    C'est vrai que dans le monde moderne, celui de nos entreprises, les larmes, on n'en voit pas trop souvent. Il il faut se montrer fort, ne rien dire sur soi.

    Alors, quand les larmes surgissent dans ce genre d'enceinte, on se sent voyeur, incapable de réagir, car les émotions des autres et de soi-même, on ne sait comment en parler.

    Elles matérialisent une économie de l'échange caractérisée par la profusion : on verse des "larmes de joie", on exprime ses émotions, ses peines, on dit sans parler, on crie en silence, on se sent obligé de répondre à un message de larmes :

    " Il semblerait qu'on ne puisse laisser quelqu'un pleurer sans agir, c'est à dire sans se rapprocher de lui et tenir compte de ses larmes", comme le dit Anne Vincent-Buffault à propos des romans. Et les larmes dans la vie ressemblent souvent à un roman.

    Les larmes quand elles expriment de belles émotions comme celles de Werther et Charlotte, elles nous communiquent tant.

    Cet opéra de Massenet nous donne ainsi l'inspiration pour comprendre et sentir ce langage des larmes.,

    Le langage des larmes, cet échange de fluides, permet de communiquer et de recevoir à des niveaux différents, plus subtils, car les mots que remplacent les larmes, bien que non exprimés, paraissent encore plus forts.

    Nota : On peut encore voir cet opéra à Bastille les 22, 24 et 26 mars, dans la version pour baryton, avec Ludovic Tézier, qui faisait Albert mercredi dernier.

  • Guillaume_pepy_contro_8313b  Ce week-end, le Figaro Magazine consacre un reportage avec photos, sous la plume de François Delétraz, à Guillaume Pepy, Président depuis un an de la SNCF.

    Inutile d'aller y chercher des informations sur la stratégie ou des détails sur la performance de l'entreprise. Non, ce qui intéresse ce reportage, c'est l'homme Pepy.

    Et on est servi, avec des petites photos sympas de Pepy en blouson bleu renseignant les voyageurs dans une gare; Pepy penché sur un employé devant un écran de contrôle, Pepy avec des syndicalistes, etc…

    Et de nombreux témoignages de tout un tas de gens, dont Dominique Bussereau, secrétaire d'Etat aux transports, tous plus sympas les uns que les autres. Tous masculins.

    On nous dit combien Guillaume Pepy aime le contact, écouter les clients, les employés, comment il pratique ce que certains appellent "le management balladeur", qui consiste à apprendre en allant sur le terrain, directement auprès de la base.

    Alors, quelle surprise de lire le seul commentaire féminin, un commentaire un peu moins dans le ton, par celle qui dirige les TGV, Directrice de la SNCF Voyageurs, Mireille Faugère, à propos de cette pratique du Président d'aller apprendre au contact :

    Elle taxe cela, nous dit François Delétraz, "avec un certain dédain", de :

    "gestion par l'anecdote".

    Tout est dit, et l'on voit bien comment s'opposent deux visions de ce type de comportement.

    On connaît tous ces patrons, notamment ceux qui sont énarques, qui, pour ne pas donner raison à ces réputations de grands commis qui ne comprennent rien au terrain et à la vraie vir, se donnent des preuves de leur écoute et sensibilité du terrain.

    Cela est parfois un peu cocasse : comme celui-ci qui m'avait dit un jour qu'il comprenait bien la stratégie industrielle de son entreprise, car il dialoguait souvent avec les ouvriers sur les chaînes des usines.

    Ou cet autre, passé par les cabinets ministériels, qui se vantait de bien connaître la comptabilité, car il avait fait son stage de l'ENA dans je ne sais plus quel endroit…

    Mais, bon, c'est vrai que cela donne un style d'aller sur le terrain; et, quand bien géré, cela rend le patron plus humain.

    C'est sûr que ceux qui pensent que le management, c'est une histoire de business plans et de réunions de Direction sont mal à l'aise avec ce style.

    Tout un jeu de contradictions mises en évidence par une petite remarque comme celle-ci.

    Il est vrai  que cette Directrice n'a pas fait l'ENA, mais HEC…

    Mais cela ne saurait être une explication, espérons-le…

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    Je me souviens avoir vu Jean Gandois, ex patron de Pechiney, et patron des patrons lors de la loi des trente cinq heures par Martine Aubry, dire à l’assistance qu’il avait, dans toute sa carrière, probablement été à l’origine du licenciement de plus de 150.000 personnes.

    Ambiance dans la salle…

    Aujourd’hui, les réductions d’effectifs et les licenciements, c’est d’actualité.

    Plusieurs contextes se présentent : pour certains, la réduction d’effectifs est imaginée à cause d’une baisse subite et profonde de l’activité du marché.

    Mais cette baisse d’activité peut aussi être le signe d’une perte de compétitivité face à la concurrence ; et alors, si on ne va pas chercher le problème à la cause, les réductions d’effectifs n’apporteront pas de réponse définitive, et risquent de s’enchaîner les unes après les autres.

    Ce sujet des réductions d’effectifs et des licenciements est précisément l’objet du « case study » dans le numéro de mars de HBR (Harvard Business Review) .

    Le cas s’appelle « The Layoff » : Subtilité de la langue anglaise qui distingue « laying off », c'est-à-dire le licenciement pour cause économique, de « firing », licenciement plutôt pour signifier un départ demandé pour des raisons d’insuffisance professionnelle ou faute.

    Ici, le cas, c’est celui où la crise oblige à réduire les coûts de personnel, globalement.

    Le cas se passe dans une entreprise américaine, mais il ressemble, tellement il est « banal », à des situations que l’on connaît en Europe et en France.

    Il concerne un dirigeant d’une entreprise de distribution d’accessoires pour la maison qui est en train de voir ses ventes s’effondrer, au profit de distributeurs de produits moins chers, et avec un service clients beaucoup plus mauvais.

    Ses résultats sont en retard de 20% sur les prévisions faites à l’actionnaire, et les profits s’effondrent, malgré toutes les actions entreprises pour réduire les stocks et les coûts externes, ainsi que les efforts de promotions, de baisse des prix,…

    Ce dirigeant a toujours promu une politique de service client de haut niveau, qu’il associe à une vraie politique de bien traiter ses employés (car un employé satisfait, c’est un client satisfait).

    Et là, boum badaboum, c’est la mauvaise spirale.

    La seule issue serait alors de réduire les coûts salariaux, et donc les effectifs.

    Et s’il ne s’y met pas, c’est son propre job qui va être menacé par les actionnaires et le conseil d’administration.

    Alors, il décide de convoquer un comité de direction spécial le lendemain après midi pour parler du sujet, et en décider. Il demande à chacun de proposer un ou deux scénarios pour traiter le problème.

    Le cas nous promène alors dans les discussions des membres du comité de direction de cette entreprise, en préparation de cette réunion exceptionnelle.

    Lisa, directrice des services juridiques, est invitée à déjeuner par le Directeur Financier dans la salle à manger privée d'un restaurant chic, à l’abri des oreilles et des yeux indiscrets, pour une discussion « sérieuse ».

    Selon ce Directeur Financier, une réduction de l’ordre de 10% des effectifs génèrerait suffisamment d’économies pour ramener le niveau de profits au niveau attendu par Wall Street (c'est-à-dire la Bourse et les actionnaires du marché).

    Et la discussion va alors porter sur le sujet : QUI ?

    Il ne paraît pas judicieux au Directeur Financier de « toucher » aux responsables des magasins, car il est important de maintenir un bon service clients.

    Le mieux est de réduire le « middle management », Il propose une politique de « first-in, first-out », permettant de sortir les plus anciens qui ne sont plus très performants.

    La bisque de tomates servie par le maître d’hôtel de cette somptueuse salle à manger aidant à l’inspiration, Lisa émet une autre option : plutôt qu’une discrimination par l’âge, pourquoi ne pas plutôt se baser sur les évaluations, et faire partir ceux qui ont eu les plus mauvaises évaluations (les 10% les moins bien évalués), quelle que soit leur ancienneté.

    Nous pénétrons alors dans un autre endroit de cette entreprise : le bureau de la responsable des Ressources Humaines, où s’est invité le Directeur de la Stratégie.

    Le directeur de la stratégie a une proposition simple : il n’y a qu’à licencier les derniers arrivés dans l’entreprise, jusqu’à atteindre le chiffre nécessaire de 10%.

    Cela permettra de limiter au minimum le coût des licenciements, et de résoudre notre problème à court terme sans se compliquer.

    La Directrice des Ressources Humaines ne voit pas les choses aussi « simplement » et « mathématiquement » que le Directeur de la Stratégie : ces licenciements vont avoir des impacts sur les clients, la réputation, les investisseurs.

    Ne vaudrait-il pas mieux remettre en cause notre stratégie, analyser quelles Business Units ne sont plus nécessaires à notre stratégie et les vendre ?

    Et puis, parmi nos employés, nous avons de grands talents que nous avons recrutés récemment avec beaucoup d’espoirs en eux ; est-ce le moment de s’en débarrasser comme ça ? Et comment recruter demain de grands talents, si nous jetons comme ça ceux que nous avons aujourd’hui ?

    Mais le Directeur de la Stratégie ne se laisse pas démonter : nous avons un problème maintenant ; nous penserons au futur plus tard.

    Enfin, nous suivons un jeune cadre ambitieux et idéaliste, du service Marketing et  Stratégie, en qui le Directeur Général fonde  de grands espoirs (il le voit bien un jour atteindre le Comité Exécutif), qui prend l’initiative de franchir le pas de son bureau.

    Ce jeune cadre vient de discuter avec une jeune cadre du service Communication qui est complètement paniquée par les rumeurs de licenciement qu’elle a entendues, et se voyant déjà missionnée pour en faire l’annonce.

    Il se confie au Directeur Général. Il a relu les « valeurs » qui sont affichées dans tous les bureaux de l’entreprise : «  L’entreprise est faite de 12.000 employés dont le principal objectif est de servir au mieux leurs clients, par des produits d’excellente qualité, au meilleur prix, avec le meilleur service clients au monde. Ce service clients exceptionnel commence par des collaborateurs talentueux et innovants ».

    Alors, n’y-t-il rien d’autre à imaginer qu’un plan de licenciements ? Par exemple une baisse des salaires, ou d’autres mesures. En fait, il n’a pas trop d’idées.

    Le Directeur Général est sensible à ces réflexions, et invite ce jeune cadre à participer au comité de décision du lendemain.

    Le lendemain, alors que les membres du comité arrivent dans la réunion, le Directeur Général est averti que le Président du Conseil veut lui parler au téléphone en urgence…

    Et le cas se termine par cette question : Quelle est la meilleure stratégie pour le Directeur Général ?

    Pas simple…

    Vous en pensez quoi ?

    Intéressant d’y réfléchir. Et d’imaginer ce que l’on ferait à sa place.

     

    La HBR a interrogé trois "experts" sur le sujet, dont Bob Sutton, dont j'avais parlé.

    Leurs analyses sont édifiantes.

    La suite ci-dessous…

    (suite…)

  • Guerillero Aujourd'hui est publiée ma chronique mensuelle sur "Envie d'entreprendre". Le sujet est toujours "consultant et entrepreneur".

    Aujourd'hui, ça parle de guerilleros et de guerilla….

    Caramba !

    Bonne lecture.

    Merci de vos commentaires.

  • Humaine  Tout est 2.0 en ce moment, et ce depuis quelque temps. C'est comme si "2001, Odyssée de l'Espace", pour le management, on y était.

    Oui, mais ça ressemble pas du tout à "2001, Odyssée de l'Espace" justement.

    J'avais déjà parlé du dernier livre de Gary Hamel, "the future of management", qui s'est fait le gourou de ce management à la nouvelle mode.

    Il remet ça dans un article de Harvard Business Review de Fevrier, en listant ce qu'il considère comme les 25 plus grands challenges du management.

    En synthèse, il résume le tout par une formule simple :

    "Le but du Management 2.0 est de rendre toute organisation aussi génialement humaine que l'est toute personne qui y travaille".

    Cela demande un peu d'explication.

    Depuis des décennies, le management, celui qu'on a appris dans les écoles de management, celui que les les consultants ont appris à "reengeneerer", ça consistait à mettre les process au carré, à contrôler, à organiser, à mettre de l'ordre, des procédures, des organigrammes, des responsabilités, des fiches de poste, des systèmes de contrôle de gestion, etc…

    C'est à dire, pour faire court, à dompter les personnes humaines, dont la tendance naturelle, on le sait bien, c'est le bazar, le désordre, la créativité, etc…

    Et ça a bien marché : la productivité s'est améliorée, les hiérarchies ont bien fonctionnées (enfin, presque, sauf parfois dans les salles de marché de certaines banques).

    Aujourd'hui, bien sûr, il ne s'agit pas de remettre du désordre, de supprimer tout contrôle (surtout dans les banques en question).

    Non, mais il s'agit, selon Gary Hamel, d'ajouter ce qui est bien dans l'humanité des personnes (et, par la même occasion, de lâcher quand même un peu les contrôles et les rigidités qui ne servent à rien).

    "Car les êtres humains sont en général adaptables : regardons les milliers de gens qui traversent les frontières chaque jour pour trouver un nouveau travail, qui retournent à l'école pour acquérir de nouvelles compétences, et ceux qui changent de métier en milieu de carrière."

    "Car les être humains sont innovants : chaque jour, des millions de gens postent des articles sur des blogs, inventent de nouvelles recettes de cuisine pour les repas de famille, écrivent des poèmes, redécorent leur maison".

    "Car les êtres humains ont l'esprit de communauté, d'équipe :  prenons toutes les personnes que nous connaissons qui s'investissent dans des associations, font les courses pour aider une voisine âgée, etc…"

    Alors, Gary Hamel se demande pourquoi nos entreprises, prises dans la course aux technologies, se sont tant éloignées de ces valeurs.

    Alors que les théories du management d'hier allaient contre les tendances humaines naturelles, les besoins des entreprises et du management aujourd'hui sont exactement l'inverse : rendre l'entreprise, et ses collaborateurs, adaptables, innovants et avec l'esprit de communauté, c'est tout simplement remettre l'humain au coeur du management.

    Rendre les organisations plus humaines, voilà un joli message pour carctériser le Management 2.0,, et facile à retenir.

    Reste à trouver les changements et transformations à mettre en oeuvre, y compris dans les projets de restructurations, pour rendre tout ça réel.

    On peut commencer par les 25 challenges de Gary Hamel, ICI, avec un questionnaire d'autoévaluation en ligne.

  • Discerner2  Dans l'entreprise, prendre des décisions, c'est pratique courante. On analyse, on pèse les options, on choisit, on décide. Sans parler du consultant, qui est sur la sellette pour fournir des analyses et des "recommandations", puis des plans d'actions.

    Certains croient que tout ça relève de processus rationnels, où l'on applique des critères de choix objectifs, qui vont justifier, légitimer, les décisions.

    Ceux qui sont vraiment confrontés à ces situations savent qu'il n'en est rien.

    Souvent, nos décisions sont fortement influencées par des phénomènes dont on a plus ou moins conscience : l'habitude ("on a toujours fait comme ça !"), ou bien nos sentiments vis-à-vis des autres ("voici un choix qui plaira à mon chef, et qui minimise le risque"), ou bien les influences ("untel est de tel avis, je décide de dire comme lui").

    Pour bien choisir, bien décider, on peut aussi évoquer le bon sens,notre intuition, et enfin une faculté particulière : le discernement.

    Ce discernement, ce sens des situations, il nous ramène trés loin, puisqu'il constitue la recherche principale de Saint Ignace de Loyola, fondateur de l'Ordre des Jésuites.

    Développer et savoir pratiquer cette faculté de discernement, c'est aller chercher les réponses à l'intérieur de soi.

    Quand je me trouve face à une décision, à un choix, à l'appréciation d'une situation, à l'analyse de ce que me dit mon interlocuteur, qu'est ce qui me permet de répondre ? C'est un jeu d'influences intérieures qui s'agite en moi. C'est précisément en allant sereinement explorer ce qui se passe ainsi en moi que Saint Ignace de Loyola nous enseigne l'art du discernement.

    Cette attitude, que Saint Ignace de Loyola applique à sa recherche spirituelle, elle peut aussi nous être utile dans nos pratiques de management et de pilotage des entreprises.

    C'est à cette transposition que se sont livrés deux auteurs, Laurent Falque et Bernard Bougon, dans "Pratiques de la décision – Développer ses capacités de discernement". Bernard Bougon est un jésuite entré à la Compagnie de Jésus où il a le sentiment d'avoir eu "une illumination" en faisant l'expérience du discernement, et en allant étudier ce "don du discernement" exploré par Saint Ignace de Loyola dans ses "Exercices Spirituels".

    Ce que nous apprend cette réflexion, c'est que comprendre les autres, trouver les bonnes réponses, mener les bonnes analyses, c'est d'abord se connaître soi-même, connaître ses finalités, être à l'écoute de soi. Pour comprendre cet iceberg que l'on perçoit chez les autres, il faut d'abord comprendre son propre iceberg.

    Pour pouvoir trier parmi les informations, savoir hiérarchiser, identifier les options, il faut d'abord savoir trier en soi-même.

    Une question fondamentale, c'est : quelle est ma finalité ? Et si je parle de mon entreprise, de mon groupe de projet, de mon équipe, cette notion de finalité est essentielle. Or, aujourd'hui, la tendance est forte de ne parler que d'objectifs, comme si la vie des entreprises et des communautés humaines qui la constituent n'étaient qu'une somme d'objectifs qui se juxtaposent et dont on mesure le succès à l'aide d'indicateurs : objectifs de profit, objectifs de performance, objectifs commerciaux, etc…Nous sommes chaque jour plongés dans ce monde des objectifs. Mais nous ne savons plus pourquoi nous poursuivons ces objectifs. Alors notre jugement se trouble, parfois nous sommes découragés. Parfois nous doutons.

    La finalité, la nôtre et celle de ceux que nous rencontrons, elle exprime une envie, un désir, qui va plus loin que cette notion un peu sèche d'objectifs. Et ceux, entreprises ou individus, qui n'ont plus de sens ou de stratégie sont encore plus aveuglés, et ont beaucoup de mal à faire acte de discernement.

    Et face qux questions qui se présentent à nous, aux choix que nous devons faire, aux décisions à prendre, ceux qui sont conscients et guidés par une finalité bénéficient d'un discernement supèrieur.

    Laurent Falque et Bernard Bougon essayent, dans leur pratique, de nous apprendre à développer nos capacités de discernement en cinq étapes, correspondant chacune à une question, plus profonde qu'elle n'en a l'air a priori :

    Quelle est la question du choix ? (de quoi je parle, par rapport à quelles finalités ?) Comment retrouver davantage de libre arbitre ? (ne pas me laisser emporter par des influences faciles ou néfastes, mes pulsions, mes démons), Quel mode de délibération adopter ? Comment confirmer le choix ? Comment mettre en oeuvre la décision ?

    C'est vrai que l'on peut avoir tendance à mélanger parfois la question et des éléments de délibération (qui mettent en avant une réponse que je préfère à une autre). Ce que nous enseigne Saint Ignace de Loyola, repris par ces deux auteurs, c'est de se mettre dans la disposition d'"éprouver de la sympathie pour chacune des options qui se présentent", ce que certains appellent aussi la "suspension de jugement".

    Cette disposition c'est aussi la bienveillance, l'écoute attentive des situations, et l'écoute de tout ce que cela évoque en moi, sur mon passé, mes valeurs, et d'aller puiser dans cette écoute des éléments sincères de délibération et de choix.

    Pour faire confiance à cette délibération, notre intuition, les auteurs nous propsent de nous livrer à une introspection pour "neutraliser les attracteurs qui sont en nous", ces mauvais conseillers, nos démons.

    Une fois le choix révélé, reste à décider, car "le choix n'est pas la décision" : pour décider il nous faut nous exprimer, trouver les mots qui correspondent. Et puis, encore un enseignement de Saint Ignace de Loyola, confirmer notre choix, c'est à dire sentir que  ce choix est conforme à nos finalités, à notre éthique, à ce que nous voulons être. Sentir que l'on fait des choix en ligne avec nos aspirations profondes est une expérience de liberté et de satisfaction, alors que les choix et décisions que nous prenons "contre" nous rendent malheureux et laissent un goût amer.(le fameux "si j'avais su…" , mais on ne sait jamais, d'où la nécessité d'assumer les choix en fonction de notre éthique, et non des phénomènes externes).

    Cette réflexion sur le "discernement" et son exploration comme une "expérience", c'est le bon moment de s'y mettre : en ce moment, nous allons connaître, dans nos entreprises, et dans les mandats qui vont être confiés aux professionnels du Consulting,  des situations originales et sophistiquées, perdre certains repères (la croissance n'est plus là; les choix se font dans l'incertain);

     Raison de plus pour retrouver une attitude responsable, d'éviter de nous laisser emporter par les passions funestes, et ne pas répéter les solutions d'hier comme des perroquets sans cervelle. C'est d'innovation, d'idées nouvelles, d'écoute bienveillante, dont nous allons avoir besoin.

    Ceux qui auront le savoir-faire, et surtout le "savoir-être", du discernement seront peut-être ceux qui passeront cette pèriode agitée en saisissant les maximum d'opportunités.

    Souhaitons nous cette capacité de discernement.

    Et lisons Saint Ignace de Loyola, puis Laurent Falque et Bernard Bougon, pour la développer.

  • Dating  En ce moment, ça remue pas mal dans les entreprises sur le sujet : VENDRE ! (pas vendre l'entreprise, quoique, mais vendre des produits, des services, signer des commandes, des contrats).

    Dans le consulting, c'est la panique dans certains endroits. La réunion du Syntec à laquelle j'assistais cette semaine ne faisait que le confirmer : tout le monde cherche les meilleures façons pour booster le Business Development, pour amener les managers et directeurs à vendre plus de missions, et tout de suite si possible.

    David Maister a déjà recensé dans ses articles (notamment ICI) les multiples méthodes pour y arriver qui sont souvent utilisées par les firmes, et qui ont un point en commun : elles sont la plupart du temps inefficaces.

    En clair, les méthodes dont on parle, cela consiste à proposer de l'argent aux managers pour qu'ils vendent du business. J'ai entendu qu'une firme de services professionnels aux abois était en train de proposer des primes spot à tout salarié qui lui trouverait le plus vite possible un client qui est prêt à acheter tout de suite des consultants, quel que soit le sujet !!!

    Imaginons cette situation : considérer que la seule motivation suffisante à agiter est de promettre une récompense financière immédiate pour que le client signe, cela veut dire que moi, manager, je vais me motiver à vendre quelque chose, dont je me moque totalement, à quelqu'un (un "client") qui n'est pour moi qu'une machine à cash…Comment appelez-vous, dans la vie courante, ce genre d'individu ? Oui, on pourrait dire que c'est un prostitué !

    C'est pourtant dans ce rôle pas trés honorifique que ceux qui s'énervent sur les ventes de façon aussi obscène voient leurs collaborateurs.

    Peut-être existe-t-il des activités professionnelles qui fonctionnent comme ça (personnellement j'en doute, et quand je me trouve la victime potentielle de ce genre d'approche commerciale, j'ai tendance à m'enfuir en courant) mais dans le secteur des services professionnels et à valeur ajoutée (comme le conseil par exemple), c'est complètement contre-productif.

    En fait, ce qui fait que le business developpement est efficace c'est quand je suis personnellement fortement motivé à aider mon client, et à lui proposer un service que j'adore délivrer, sur lequel j'adore réfléchir et innover..

    Le message de David Maister est trés simple, et tellement juste : on ne fait bien que ce que l'on aime bien faire.

    Et puis le développement, c'est comme une histoire romantique, ça demande du temps. Pour séduire les clients que l'on a envie de servir , il faut savoir leur montrer que l'on s'intéresse sincèrement à eux, avoir des attentions particulières, et aimer ça.

    C'est pourquoi, en mettant trop fort l'accent sur la signature d'une vente, avec de l'argent à la clé, on décourage probablement d'autres activités plus liées au Marketing, telles que la recherche d'idées innovantes, l'animation de séminaires, l'écriture d'un bon article dans une revue, la communication,…Tout ça n'apparaît pas dans la rémunération strictement liée aux ventes. C'est pourtant un facteur clé de différenciation, et oublier le marketing pour se limiter à une machine à vendre, c'est un peu la technique du dragueur un peu trop entreprenant qui cherche à arriver à ses fins un petit peu trop rapidement, et qui se prend veste sur veste dans les soirées où on le repère facilement.

    Un autre inconvénient de ces systèmes de primes commerciales improvisées en catastrophe, c'est qu'elles sont rarement un moyen pour transformer en vendeur hors pair ceux qui ont du mal à être performants, et qu'elles ne vont la plupart du temps que récompenser ceux qui sont déjà trés perfoormants et qui l'auraient été tout autant sans cette prime.

    Alors, bien sûr, certains vont peut-être répliquer que tout ça, c'est pas leur truc, qu'aucune problématique particulière ne les intéresse, que tous les clients les indiffèrent, et que la motivation par l'argent est leur seul moteur. (j'ai déjà évoqué ce genre de personnages).

    D'autres pensent qu'il suffit de faire semblant, de faire croire qu'on adore le client, alors qu'on ne pense qu'au fric. Ouais, mais malheureusement la plupart sont de mauvais acteurs, et on voit clair à travers leur numéro trés facilement (il suffit de se remémorer les occasions où nous avons subi ce genre d'individu en tant que "client" "pigeon" potentiel…).

    David nous conseille d'éviter d'avoir, dans nos équipes, trop d'individus de ce genre, qui feraient mieux de chercher un autre job où ils seront motivés vraiment.

    Alors, pour développer le business dans ces temps difficiles, David nous confirme qu'il n'est pas nécessaire d'apprendre aux collaborateurs à vendre, ni de monter les enchères sur les primes.

    Il faut, au contraire, trouver, partner par partner, manager par manager, quel type de business le passionne, quel type de client il a profondément envie de servir.

    Car avec la passion, on le sait tous, on fait des miracles.

    Et quand on aime,…oui,….on ne compte pas !

  • Man_eating_pizza Aujourd'hui c'est ma chronique sur "Envie d'entreprendre".

    Cela parle de pizzas et de MacDos.

    Mais peut-on réussir en proposant des pizzas et des MacDo dans le même restaurant ?

    Ou bien est-ce que l'excellence, c'est la spécialisation ?

    Bon déjeuner

  • Chene  Passer deux heures avec un dirigeant d'entreprise pour parler de stratégie, écouter sa vision, ses interrogations, ses rêves, ses intuitions, c'est un exercice que j'adore.

    En faisant cette expérience hier, il m'est venu une image utilisée par Marc Giget dans un ouvrage de 1998, "la dynamique stratégique de l'entreprise".

    C'est l'image de l'arbre, comparé à l'entreprise.

    Les racines de l'arbre représentent tout ce qui est profond, les fondations, c'est à dire les valeurs, la culture, l'histoire, l'ancrage territorial, les compétences et savoir-faire fondamentaux.

    Le tronc et les branches, ce sont l'organisation, les process, les fruits, les produits de l'entreprise, tout ce que l'on distribue à l'extérieur,

    Cet arbre, il peut être regardé de haut en bas, mais aussi de bas en haut.

    Et quand un Président vous parle de son entreprise, il est intéressant de suivre son regard, d'observer si il va de haut en bas, ou de bas en haut, et quels mouvements se produisent pendant la conversation.

    Avec ces racines-là, quels services, quels produits, puis-je fournir ? Quelle stratégie puis-je exécuter ? Et si je parle diversification, ou changement de stratégie, est-ce ou non en contradiction avec ce que mes racines me permettent de faire.

    Et si mes branches me semblent fragiles, n'est-ce pas parce que j'ai oublié de m'occuper de mes racines ?

    Dans cette image du chêne, forcément, on passe à la fable du "chêne et du roseau".

    Cette fable, elle nous dit combien ce roseau dont le chêne se moque, qui représente tout ce qui est faible, pas résistant, devient le héros de la fable lorsque souffle la tempête, que surgit le grand vent. Le chêne est déraciné, et le roseau résiste (il plie, mais ne romps pas)…

    Mon interlocuteur d'hier évoquait ainsi combien la préservation de l'emploi constituait une des racines, et que, si la crise devenait trop forte (grand vent ?), la perte de cette "racine" serait un rude choc pour le chêne.

    Oui, parler de son entreprise, en ce moment, c'est aussi soigner ses racines, et ne pas trop se moquer de son roseau, ses faiblesses apparentes, qui sera peut-être notre force, notre capacité d'adaptation, par grand vent.

  • Lion  Aprés la forme, le fond.

    Dans cette plongée dans la machine à idées, j'ai pu observer et écouter les employés et experts rassemblés pour imaginer la marque Employeur de cette entreprise multinationale. La question était simple : "Comment faire de cette entreprise la plus admirée ?"..

    Une remarque d'un expert interrogé m'a particulièrement marqué.

    Les entreprises et les DRH croient que pour être admiré et avoir une marque employeur forte, il faut en faire un maximum : slogans, pubs, dire et redire combien on est génial, etc…

    Pourtant, en faire trop ne donnera pas de vrai résultat.

    En tant qu'employé, ceux que je vais écouter, et croire, en premier, pour savoir ce que peut m'apporter une entreprise, ce sont d'abord mes pairs, ceux de ma génération, mes amis, les amis de mes amis, qui travaillent dans cette entreprise.

    Ce sont donc ces amis, ceux qui sont dans l'entreprise, qui sont les meilleurs "vendeurs" de l'entreprise et de sa "marque employeur". Et c'est donc le premier public à viser, avant toute forme de communication externe.

    Mais il ne faut pas en faire trop car la relation entre l'employé et l'employeur, c'est celle du lion et de l'antilope. Il faut que le lion chasse pour avoir le plaisir de conquérir l'antilope. Il faut que le candidat soit comme ce lion, qu'il ait besoin de chasser pour avoir envie de cette antilope. Et non qu'il trouve celle-ci prête à être mangée sans effort.

    Il faut donc que les candidats aient trés faim d'entrer dans l'entreprise, et qu'ils sentent que c'est difficile, qu'ils aient envie de la chasser. Il faut donc éviter, pour l'entreprise, de trop chasser les candidats; c'est l'inverse qui est bénéfique.

    Il faut se faire rare, que l'entreprise soit "attractive" mais mas désespérée de vous..

    Bien sûr, cela demande de savoir se faire comme cette antilope, avoir des caractéristiques visibles et convaincantes.

    Alors, pour devenir un employeur de référence, ne nous trompons pas d'animal.

    Soyons l'antilope qui excite les candidats lions, et non l'inverse…

    Oui, cette machine à idées était pleine de bonnes idées, je vous l'ai déjà dit.