• UrNamma Si comme moi, vous vous rendez à l'exposition sur Babylone, au Louvre, en ce moment (dépêchez vous, ça finit le 2 juin , mais il y a des nocturnes tous les soirs jusqu'à 22H00 en ce moment), vous tomberez au tout début sur une pièce du XXIème Siècle…Oui, mais du XXIème siècle AVANT J.C…J'avoue que de comtempler cette stèle d'Ur-Nammu, de la dynastie d'Ur, à moins de 100 kms de Bagdad, oui celui de l'Iran, qui nous vient de plus de 4000 ans, m'a laissé un moment songeur, comme en apesanteur.

    Cette stèle, c'est le point de départ de Babylone. L'exposition va ensuite nous permettre de découvrir des traces de cette cité mythique, complètement disparue aujourd'hui.

    Et la deuxième partie de l'exposition nous fait parcourir ce mythe de Babylone : progressivement, le symbole de puissance se transforme en symbole de la vacuité, du trop de démonstration, et devient une référence négative. Et à d'autre moments, le symbole devient celui de la tolérance, de la diversité dans la paix. J'ai déjà évoqué le mythe de la Tour de Babel.

    Un parcours étonnant, qui nous sort du monde et du temps court que nous fait vivre notre activité dans l'entreprise et l'actualité, ponctuée de journaux télé ou presse, et de décisions actions opérationnelles.

    Une exposition qui nous fait voir le temps long, autrement, et plus présent.

    A méditer aussi, la stèle du code d'Hammourabi, beaucoup plus récent, du XVIIIème siècle avant JC, qui fixe un code de lois, et un des plus anciens codes de justice connus.Codehammurabi

    Idem, comtempler cette stèle nous fait rêver de ces temps éloignés, que l'on sent tout d'un coup si proches de nous aujourd'hui.

    Oui, cette exposition est une expérience du temps long et du mythe de Babylone dont on sort différent. Cela rappelle une expérience comme celle-ci.

    Il y a un site de l'exposition trés bien fait : ICI.

  • Christ La religion est elle un sujet pour l’entreprise ?

    Certains diront que non , bien sûr, au nom de la laïcité…Pourtant, les questions de diversité, et la montée de cette diversité dans l’entreprise, y compris sur les questions religieuses, elle existe, et ce serait faire l’autruche que de l’ignorer…

    Déjà, on voit dans les entreprises des revendications plus fortes pour faire accepter le port du voile, le droit à ne pas servir de l’alcool à bord des avions, ou de ne pas servir les femmes aux terrasses de restaurant, pour ceux qui estiment que c’est contraire à leur religion islamiste…Il y a même des avocats qui se spécialisent dans ces procès d’un nouveau genre pour les dirigeants d’entreprise. Le Figaro en rapportait quelques témoignages édifiants début mai.

    Et ces histoires de religion, on le voit en observant notre planète, ça n’est pas prés de se terminer, malgré tout le bien qu’on peut penser de la science et de la haute technologie pour nous faire passer le goût de cet opium…

    Je viens de lire le dernier ouvrage de Régis Debray, "Un candide en Terre sainte" . Cet ouvrage, s’il en était besoin, ne peut qu’ajouter à notre pessimisme.

    L’idée de départ est de repartir sur les pas du Christ en Terre sainte, et de rendre compte de ces lieux aujourd’hui…

    Pour ouvrir chaque chapitre, et chaque étape du périple, Régis Debray cite un passage des Evangiles. Et puis, on passe au lieu aujourd’hui, en 2007-2008. Et là, c’est l’horreur.

    Ce parcours, il fait traverser la Palestine (Gaza, Cisjordanie), la Syrie, le Liban, Israël, Jérusalem…(il y a des cartes aussi pour aider à s’y retrouver, c’est une bonne idée).

    On y parle constamment des oppositions, des guerres, des carnages, qu’entraînent ces querelles de religions, les chiite, les sunnites, les chrétiens, les orthodoxes, etc…Et cela amène l’auteur, en fin de voyage, à philosopher sur le principe de séparation, de conflit permanent entre "nous"et "eux".

    Comme le dit Régis Debray :

    "Les religions monothéistes annoncent la fraternité et déclenchent en son nom des carnages. D’autant plus impérieusement que le donneur d’ordre, Dieu, est sur l’orbite la plus élevée et est donc plus contraignant encore qu’une loi de l’histoire ou le caprice d’un dictateur fou. L’incomparable altitude de l’autorité de référence chauffe à blanc, sans pudeur aucune, et pour ainsi dire à la loyale, notre part maudite, celle qu’implique toute toute affirmation d’identité, et qui revient toujours à afficher à l’entrée de sa rue un "riverains seulement". Que ce soit un "pas de porc ni de crevettes sur la table", un fichu sur la tête, tel jour de jeûne ou de fête et non tel autre, un autocollant sur sa vitre arrière, une barbe, une natte, une chaîne au cou, un signe de croix à droite et non à gauche, tout est bon pour leur faire voir, à eux, de quel bois on se chauffe, nous autres.

    Qu’il faille un "eux" pour faire vivre un "nous" et que tout attachement émotionnel à un foyer de sens et de vie suppose qu’on se détache plus ou moins crûment de ceux qui en ont un autre, cette trivialité nous fait sourire mais les palissades que dresse un peu partout cette lapalissade nous fait grimacer."

    Il nous livre ses réflexions sur cette tendance à vouloir séparer, créer des frontières, que l’on retrouve souvent, et qui explique les communautés, et qui vient de loin :

    " La peau est le premier organe qui se développe chez l’embryon, pour soustraire un début de milieu interne aux bruits de fond, et "plus une fonction est précoce, plus elle a de chances d’être fondamentale". Le dedans et le dehors, pour distinguer un mien du tien, à l’odeur, à l’accent, au toucher, ne se confondent que dans la mort. Communauté est le nom qu’on donne qujourd’hui à ce nous-peau."

    La description de Jérusalem et de ses quartiers qui s’ignorent et se baricadent, et des histoires de clés et de serrures, illustre bien cette réflexion. Et Régis Debray ne croit pas du tout à la disparition de ces séparations et de ces frontières. Il en fait plutôt une caractéristique de notre temps, avec laquelle nous devons vivre :

    " Substituts du ventre maternel, nous ne cessons de nous fabriquer des utérus de synthèse, entre-soi sécurisants et tièdes, comme étaient jadis tribus et clans, puis Eglises et nations, et maintenant clubs sportifs, entreprises et petite famille. Tout ce qui permet de fermer les écoutilles et de rouler en boule, nous le jugeons bon et seyant. Et là où une bulle éclate ou se dégonfle, d’autres enclos prennent le relais, à caractère séculier, voire anticlérical : nations, loges, partis, associations, confréries, bandes, réseaux, amicales, et chapelles. Ce sont nos sacs amniotiques de rechange. Aprés chaque crevaison, l’affirmation de notre droit au retour en bricole un nouveau pour remplacer la poche natale : moins bien, mais mieux que rien.Il va bientôt falloir inventer une politique de l’enceinte et une morale de la frontière. Autant dire des "catastrophes", au sens de la théorie du même nom, puisque toute surface de séparation est un lieu de catastrophe. Sacrés sont les murs et redoutables les sacralités – si nous sublimons sous ce mot tout ce qui, par un bord et une limite, circonscrit une identité collective."

    Intéressantes observations et réflexions pour ceux, innocents ou naïfs, mais aussi optimistes, qui s’enflamment qujourd’hui pour un "web 2.0", "l’entreprise 2.0", où tout le monde est en réseau avec tout le monde, où la copération n’a plus de frontières, les organigrammes disparaissent pour se fondre dans les projets,…Une sorte de Terre sainte internet…

    Régis Debray nous rappelle combien nous sommes loin d’un "monde 2.0", bien au contraire, et la "promenade" en Terre sainte est là pour nous le faire ressentir encore plus violemment. D’autant plus paradoxal que Israël est particulièrement réputé pour être une zone d’entreprises de haute technologie et internet de grande qualité..

    Il nous conseille une rééducation :

    "Dure rééducation, aprés un demi-siècle passé à fumer l’opium du "sans frontières". Puisque tel est le suffixe que tout homme dans le vent accole désormais à ses titres et qualités, un peu comme Homère des yeux pers à Athéna et des doigts de rose à l’aurore".

    L’entreprise 2.0 c’est pas simple…mais le monde 2.0, c’est pas gagné non plus….

  • Spy2 L’invité des "Matins HEC" de ce jour était Jean-Yves Le Gall, Président Directeur Général d’Arianespace.

    Arianespace, c’est plus de la moitié des lanceurs de satellites dans le monde. Un secteur où la France et l’Europe sont leaders, où les concurrents sont russes, mais pas américains, les Etats-Unis ayant raté leur positionnement. Les satellites pour les opérateurs télécoms du monde entier, en Inde comme aux Etats Unis, c’est Arianespace qui les lance.

    C’est un petit marché, mais qui va croître, avec notamment le développement d’internet par satellite, la télévision HD ( une chaîne HD prend la place de 16 chaînes classiques). Autant de besoins de lancer de plus en plus de satellites, et donc besoin de lanceurs, comme Arianespace.

    Alors, on se dit qu’il doit y avoir de l’espionnage industriel dans l’air pour tenter de faire la même chose.

    Jean-Yves Le Gall nous a détrompés : le secret de fabrique pour fabriquer un lanceur comme Ariane 5 n’existe pas; la technologie est connue de tout le monde; on peut la trouver sur internet…Ah bon !

    Mais alors, c’est quoi le secret de fabrique de Arianespace ?

    Pour Jean-Yves Le Gall, c’est clair : c’est le service. La capacité à assembler tous les éléments pour lancer à l’heure, avec fiabilité, et à coordonner tous les intervenants, collaborateurs et sous-traitants, et à être aux petits soins des clients.

    C’est la gestion de projet, et la coordination des hommes et des idées qui font la différence. Et ça, c’est pas si simple que ça à copier …

    Encore un témoignage que, dans ces moments où l’on se lamente sur la mondialisation et les délocalisations, c’est le service, la capacité humaine et le travail collectif, qui font la différence, et la réussite mondiale.

    Le secret, ce sont les hommes…Phrase toute faite, ok, mais bien illustrée avec l’exemple d’Arianespace.

    Jolie leçon d’excellence de la part de notre invité, qui bien qu’ayant les yeux souvent tournés vers les étoiles (il assiste personnellement à tous les lancements), garde les pieds sur terre, et le coeur prés des hommes de son entreprise, qu’il défend avec talent.

  • Anonymousleadership5000373

    Le manager, dans l’entreprise, c’est le bon soldat : celui qui applique la stratégie, la fait redescendre vers les opérationnels et le terrain, qui contrôle, qui atteint les objectifs.

    Et puis, le leader, c’est celui qui entraîne les autres, espèce plus rare, apparemment, qu’on recherche et que l’on aimerait bien développer plus.

    Car une entreprise avec trop peu de leaders, elle stagne, elle a du mal à motiver ses employés, elle ne marche pas au maximum de son potentiel, quelle que soit la qualité de sa stratégie ou de ses produits.

    C’est une vieille histoire, mais, confronté à une situation concrète de management et de direction d’entreprise, on y revient toujours.

    Ce sujet est difficilement abordé, pour ceux qui ont des références, sans appeler Zaleznik pour témoigner.

    Zaleznik est un professeur de Harvard, également psychanalyste, qui a commis un article pour HBR, il y a déjà 30 ans, mais toujours considéré comme une référence : « Managers and leaders : Are they different ? ».

    La réponse est bien sûr : OUI.

    Je viens de relire cet article ; la leçon est intacte.

    Pour faire court, selon Zaleznik, le manager, c’est celui qui fait perdurer l’ordre existant, qui pérennise ce qui existe, qui fait se déployer la bureaucratie et les habitudes.

    Le leader, c’est celui qui vient mettre le chaos, ouvrir des nouveaux chemins, qui s’intéresse aux personnes avant les process, qui challenge les objectifs, qui cherche toujours ailleurs.

    Ce qui différencie le manager du leader, c’est une question d’attitude.

    D’attitude envers les objectifs, d’attitude envers le travail, d’attitude dans la relation aux autres.

    Attitudes envers les objectifs

    Les managers : Pour eux, les objectifs, ça ne se discute pas. Ils ont une attitude impersonnelle, voire passive, avec les objectifs. Les objectifs émergent comme des nécessités, imposées par la compétitivité, l’obligation de performance. Traiter les objectifs, c’est répondre à des idées (évolution du marché, évolutions des consommateurs,…).

    Les leaders sont différents: ils vont avoir une attitude plus active, où ils vont mettre de leur personnalité, moins réactive, face aux objectifs. Ils vont s’approprier les buts en cherchant des idées nouvelles, différentes, pour les atteindre. Pour déterminer où un business doit aller, ils vont parler de désir, d’espoirs, ils vont influencer les autres et leur faire voir autrement le futur, entre ce qui est désirable, ce qui est possible, ce qui est nécessaire. Pour eux, les objectifs émergent comme des désirs. Ils donnent formes à des idées (influencer le marché, les consommateurs,…).

    Attitudes envers le travail

    Les managers tendent à voir le travail comme un process où il s’agit de combiner au mieux les personnes et les idées, pour arriver aux résultats avec la meilleure efficacité. Ils vont considérer que leur job est d’arbitrer, de résoudre les conflits entre les uns et les autres, de régler les divergences, pour arriver à la solution la meilleure dans l’intérêt de l’entreprise. Ils vont mettre en place les systèmes de récompenses et de sanctions qui permettront d’influer sur les comportements pour arriver à ce résultat idéal visé. Le bon manager, c’est celui qui sait toujours être ce médiateur, diplomate, qui tire la meilleure orientation des intérêts divergents en présence, toujours en faveur de l’intérêt suprême de l’entreprise qu’il représente.

    Les leaders font exactement l’inverse. Alors que les managers cherchent à limiter les choix, les leaders développent des approches nouvelles pour des problèmes anciens, et ouvrent les possibilités de nouvelles options. Ils projettent constamment leurs idées dans des images, et ont besoin de projeter ces idées en images qui provoquent des émotions fortes chez les gens. Ils développent ensuite les choix qui donnent de la substance à ces images.

    Les leaders ont un tempérament à rechercher le risque et le danger, spécialement quand la chance d’opportunité ou de récompense est prometteuse.

    Le manager, surtout celui qui vient d’être nommé manager, considère comme un instinct de survie de dominer les risques, et c’est pourquoi il tolère le travail de routine qu’il peut être amené à prendre en charge, qu’il considère comme une protection. A l’inverse, le leader ressentira parfois le travail de routine comme une calamité.

    Attitudes envers les autres

    C’est sur ce terrain que les différences d’attitudes sont les plus flagrantes.

    Les managers aiment travailler avec les autres.Is évitent les activités solitaires car elles les rendent anxieux. Ils se concentrent sur le « comment » les choses doivent se faire. Pour eux, les collaborateurs, ce sont ceux qui ont pour rôle de s’inscrire dans les objectifs qu’ils ont fixés eux, en tant que manager. C’est pourquoi ils vont exercer, avec des styles plus ou moins autoritaires, les contrôles qui vont bien pour que le travail soit mené correctement et aboutisse au résultat tel que le manager l’a imaginé.

    Quand il communique à ses subordonnés, le manager envoie des signaux : pas toujours très explicites, qu’il pourra ainsi modifier et corriger en fonction de l’accueil de ces signaux par les subordonnés.

    Le but du manager c’est de rechercher avec les autres les situations gagnant-gagnant, car tout le management est pour lui un jeu avec des gagnants et des perdants.

    C’est parfois pour cette raison que les managers sont suspectés par leurs subordonnés d’être un peu trop manipulateurs, détachés des considérations humaines, trop obnubilés par les objectifs et les process.

    Les leaders, par contraste, sont évoqués avec des adjectifs au contenu émotionnel. Ils ont la capacité à saisir les signaux émotionnels et de leur donner du sens à propos d’une personne en particulier. Les leaders attirent des sentiments forts d’identité et de différence, des réactions d’amour ou de haine. Ils ont une compréhension d’eux mêmes qu’ils peuvent utiliser dans leurs relations avec les autres. Ils sont concernés par les idées, et entrent en relation avec les autres de façon plus intuitive et empathique. Ils sont attentifs à ce que les évènements et les décisions signifient pour les gens.

    Les relations humaines dans les organisations dominées par les leaders sont souvent turbulentes, intenses, et parfois désorganisées. Une telle atmosphère intensifie la motivation individuelle et produit souvent des résultats inattendus.

    Les leaders, dans cette conception, sont plus proches des artistes que des managers.

    Ce qui les distingue fondamentalement des managers, dans leur attitude, c’est une forme d’empathie envers les autres et envers les situations. Ils ne sont pas les relais d’un système, qui peut être le leur, dont ils assurent le service après-vente, contre vents et marées, mais un catalyseur de la créativité et des aspirations des autres, autant que d’eux-mêmes.

    Face à un collaborateur, ils ne vont pas se limiter, comme un manager, à essayer de lui faire faire ce qu’il convient de faire pour atteindre les résultats, mais aussi se préoccuper de ce qui est bien et des objectifs pour leurs collaborateurs, à titre personnel.

    Alors la question qui revient tout le temps, c’est : ce genre d’attitude, est-ce inné ou bien est-ce que cela s’apprend ?

    Zaleznik ne donne pas de conclusion définitive sur le sujet. Et l’on trouvera toujours des personnes plus douées que d’autres. Cependant, une partie du chemin s’apprend, et c’est ce qui motive les entreprises, et leurs dirigeants,  à rechercher les moyens de formation, de coaching, de mentoring, et les consultants, pour y arriver. Celui qui veut sincèrement développer des leaders autour de lui doit se voir , finalement, comme le premier assistant de son subordonné, vu comme son adjoint, plutôt que comme son chef. Il va devoir s’exercer pour acquérir les qualités d’écoute, de pédagogie, de démocratie (manager avec le consentement de son managé), de tolérance envers les échanges émotionnels, qui ne manqueront pas de se produire, d’ouverture à la remise en cause de ses idées et de son autorité.

    C’est sûr, il est plus facile d’acquérir des compétences que des attitudes.

    Raison de plus pour y investir plus…

  • Schanghai

    D’où vient la stratégie de l’entreprise ? Pour le citoyen, c’est celle du patron. Pour le dirigeant d’entreprise, et aussi pour le consultant qui se frotte à ce sujet tous les jours, c’est beaucoup moins simple.

    D’où l’abondante littérature sur le sujet, provenant de professeurs d’universités et …de consultants divers.

    HBR d’avril contient un article de deux professeurs de Harvard ( David J. Collis et Michael G. Rukstad) qui challengent le lecteur : êtes-vous capables de dire en 35 mots quelle est votre stratégie ? Et de citer leur « expérience » pour nous révéler que peu y arrivent. Ensuite, ils nous ressortent leur cours et leurs bouquins pour nous redonner les rudiments de l’analyse stratégique et le contenu-type d’une stratégie.

    Ok, mais ce dont ne parle pas l’article de ces professeurs, c’est : comment on trouve les idées originales pour notre stratégie ? Car les mots c’est bien, mais les idées, c’est peut être utile aussi non ?

    A la RATP, une expérience spéciale a été conduite pendant un an, avec des consultants (Les Echos, et plusieurs journaux, ont déjà raconté toute l’histoire ; la stratégie n’est même pas encore bouclée, on en parle déjà à tout le monde) : on a consulté dans des centaines de réunions plus de 10.000 personnes (sur les 45.000 salariés) pour leur demander leur avis sur la stratégie à horizon 2012, avec un vote à la fin sur les propositions. C’est une version « débat participatif » de la stratégie d’entreprise et une idée personnelle du nouveau Président, Pierre Mongin, ancien chef de cabinet de Dominique de Villepin à Matignon, qui inaugure ainsi de façon originale sa première expérience dans une entreprise, après une carrière dans les préfectures et les cabinets ministériels.

    Les managers ont, par exemple, rédigés des « fiches ambition » (ah, les fiches, c’est le bon truc de consultant et de bon élève, ça !) avec leurs équipes…

    A la fin, il y a cinq axes majeurs (cinq, c’est souvent le bon chiffre : trois ça fait trop direct, même si c’est souvent le chiffre dans les entreprises très concurrentielles, et dynamiques. Cinq, c’est le chiffre fétiche des entreprises publiques ; ça permet de montrer qu’on pense à plusieurs axes, et de caser des intentions sociales plus marquées).

    Un des axes qui est ressorti comme majeur, je vous le donne en mille : la performance économique et financière. Quelle audace !

    D’ailleurs, elles doivent travailler ensemble, en ce moment, les entreprises publiques : dans tous leurs plans stratégiques, il y a exactement les mêmes mots : « performance économique et financière ». Bon, maintenant, au-delà des mots, il va falloir « faire »…c’est plus dur, parfois. Et puis il va falloir dire comment concrètement. Là encore, il y a du boulot. Mais on ne peut que constater que les « mots » vont dans le bon sens.

    Alors, et les idées ?

    Dans certaines entreprises, il y a une croyance forte : il existerait UNE stratégie qu’il conviendrait de trouver, en analysant tous les paramètres, et ensuite de décider. Et après, on y va, on sait où on va. C’est la démarche de celui qui pense qu’il a tout prévu, donc on ne change rien, quel que soit l’environnement.

    Cette approche est un peu « has been » dans les entreprises modernes et souvent « casse gueule » comme on dit, car il n’est jamais bon de conduire en aveugle. Les plus partisans de ce genre d’approche sont ceux qui se laissent griser par le succès, sans se remettre en cause, et qui ont oublié le principe de Andrew Grove, « seuls les paranoïaques survivent ».

    Une approche plus moderne et adaptée à notre temps, c’est l’approche par les scénarios (on parle de « scenario planning »). Shell (avec Arie de Geus) a été pionnier de cette démarche, qui consiste à imaginer les scénarios du futur (non pas seulement les plus probables, car on ne le sait jamais, mais aussi les plus farfelus, mais plausibles) pour mieux s’y préparer, et à transformer l’exercice de plan stratégique en exercice d’apprentissage du changement et de l’incertain. C’était dans les années 80 et 90. Depuis, ces approches ont trouvé leurs théoriciens et leurs praticiens, et les consultants spécialisés, et se sont précisées.

    Concrètement, l’approche « scenario planning », contrairement aux approches classiques, ou « rationalistes », ne cherche pas à imaginer un futur certain, ou le plus probable, mais au contraire à imaginer les scenarios les plus extrêmes, en fonction des paramètres de l’environnement et des marchés, pour déterminer comment s’y préparer. C’est un véritable exercice d’apprentissage de la flexibilité et de la réactivité.

    Si l’on essaye de classer les paramètres qui vont conditionner le futur, on peut les qualifier de « prévisibles » ou « incertains », et aussi définir si l’impact sur l’entreprise sera « important » ou « moins important ».

    C’est alors sur tous les critères positionnés dans la zone «  incertains – important » que les scenarios seront le plus utiles à imaginer. Et toutes les décisions sur l’organisation, les actions d’amélioration des performances, les investissements, les lancements de services et produits, en découlent.

    Cette façon différente de travailler sur le futur est particulièrement efficace pour donner une vraie culture stratégique au management. La démarche stratégique ne se réduit plus à des objectifs bien alignés, avec plus ou moins de 35 mots, mais enclenche des conversations sur les perceptions du futur.

    C’est aussi l’occasion de confronter les scenarios avec les compétences et les choix de l’entreprise.

    Si les scenarios explorés montrent que ce « fit » entre les compétences et les enjeux de demain n’est pas le bon, ce sera le signe qu’il faut revoir les compétences et se doter de nouveaux atouts et talents, et faire progresser les talents existants vers les nouveaux enjeux.. Si le « fit » apparaît favorable, ce sont les « choix » de l’entreprise qui devront être challengés, afin de choisir ce qui sera le plus efficace pour profiter de chaque scenario, compte tenu des compétences de l’entreprise.

    Bien sûr, la méthode de « scenario planning » va surtout plaire à ceux qui pensent que la caractéristique principale de l’avenir de leur entreprise est l’incertain. Ceux qui cherchent à se rassurer avec des certitudes pourront probablement continuer avec les méthodes rationalistes.

    Et puis il y a ceux qui préfèrent ne rien prévoir, ce sont les pragmatiques, paraît-il…on pourrait aussi dire ceux qui ne savent pas où ils vont.

    Cela me rappelle une citation attribuée à Einstein :

    « La théorie, c’est quand on sait tout mais que rien ne fonctionne.

    La pratique, c’est quand tout fonctionne, mais on ne sait pas pourquoi ».

    Il semble que dans certaines entreprises, on allie efficacement la théorie et la pratique : Rien ne fonctionne, et on ne sait pas pourquoi.

    Nota : Pour ceux qui veulent en savoir plus sur les méthodes de « scenario planning », deux auteurs parmi d’autres :

    Kees van der Heijden et Gill Ringland.

  • 68bresson_jouissez_2  En ce moment, c’est la pèriode de souvenir de Mai 68. Tous les journeaux en parlent.

    "L’Usine Nouvelle" s’y met cette semaine, avec en titre "les utopies à l’épreuve du temps".

    Etonnant que ce journal ,plutôt au lectorat de patrons d’entreprises, revienne sur cette pèriode. Parce que Mai 68, c’était pas la fête des patrons : les grèves, les manifestations, les usines bloquées, oui, pas de bons souvenirs.

    Mais les articles du dossier constitué par l’Usine Nouvelle sont justement l’occasion de montrer une autre facette : car il y aura une révolution aussi dans le management des entreprises qui naîtra de cette époque.

    Danièle Linhart, sociologue, nous le rappelle :

    " Avant 1968, dans les usines, l’autorité des petits chefs était terrible. Chez Renault, la maîtrise est souvent composée d’anciens militaires. Les ouvriers revendiquent plus de respect et de dignité. Peu à peu, les entreprises vont alléger les lignes hiérarchiques et remplacer les "chefs" par des "animateurs".Elles cherchent à créer du consensus. Le patronat estime qu’il faut sortir de l’affrontement avec les syndicats, et pacifier les relations sociales. Toutes les idées autour de la culture d’entreprise, de son identité, des valeurs communes, sont lancées à ce moment là".

    C’est vrai que l’organisation du travail a changé. Anne Sophie Bellaïche évoque la grève dans l’usine de Sud Aviation, près de Nantes, qui a été la première, le 14 mai. Le patron de cette entreprise était Maurice Papon. Comme l’activité de l’usine ne va pas trop fort, Maurice Papon tente d’imposer une réduction du temps de travail de 48 heures à 45 heures, et baisse de salaire de 7,5%. Le 14 mai c’est parti : le Directeur de l’Usine est séquestré, et les portes soudées. Pendant un mois, 1800 personnes vont s’installer dans l’usine, jouant à la belote et chantant des chants révolutionnaires…Et fin mai, alors que la Direction a accepté toutes les revendications, le travail reprend.

    Mais ce qui va commencer à changer avec Mai 68, c’est aussi les patrons eux-mêmes : Michel Drancourt, qui dirigeait à l’époque un journal économique, "Entreprise", dont le but était "de promouvoir l’entreprise dans une France trés marquée par l’Etat et les activités agricoles et rurales", évoque quelques souvenirs personnels.

    " A "Entreprise", nous étions convaincus que les rapports humains et sociaux dans l’entreprise allaient évoluer. Outre les discussions salariales relatives aux conditions de travail, il fallait tenir compte d’un mouvement général multiface allant de la participation à l’autogestion en passant par la concertation".

    Et de ce moment vont émerger des nouveaux styles de patrons, Antoine Riboud (BSN, futur Danone, dirigé aujourd’hui par son fils) ou François Dalle (L’Oréal), qui vont tenter de faire bouger le patronat, et de représenter un modèle de "patron social". Déjà à cette époque, il y avait conflit entre ces styles de patrons et ceux, tout puissants, de la sidérurgie et de la métallurgie. Et les soubresauts actuels de l’UIMM avec le MEDEF et Laurence Parisot en sont la continuité.

    Pour montrer un peu l’ambiance, Michel Drancourt cite un échange avec Jacques Ferry, le patron de la sidérurgie, qui lui demande, à propos de François Dalle, le patron de L’Oréal :

    "pourquoi j’invitais un "garçon coiffeur" dans les tables rondes de "vrais patrons".

    Oui, Mai 68 c’était vraiment une autre époque pour les patrons aussi…

  • Bouteille   J’avais déjà entendu cette histoire ICI d’une entreprise qui embauchait des gens talentueux, même si elle n’avait pas de job immédiatement pour eux, mais juste pour les avoir sous la main lorsqu’elle en aurait besoin.

    C’est un peu comme si, dans la guerre des talents, on stockait pour se prémunir de la pénurie et des mauvais jours.

    Cette histoire m’est revenue en tête lorsque j’ai vu l’article de Peter Cappelli dans HBR de Mars 2008 : "Talent management for the twenty-first century".

    Peter Cappelli, c’est un professeur de Wharton, interviewé ici sur le même sujet, qui vient de sortir un ouvrage au titre trés marketing :"Talent on Demand"…ça vous dit quelque chose ? Oui, comme IBM on demand, comme le just in time de la supply chain. C’est à dire : Zéro stock.

    Sa thèse est simple : compte tenu de l’incertitude du futur, il faut gérer les talents en flux tendus, et surtout ne pas les stocker comme de bonnes bouteilles qu’on boira un jour. (bien sûr, Peter Cappelli ne parle pas de bouteille de vin, il est plus Wharton langage, mais c’est l’idée).

    D’abord, parce que les talents ne sont pas comme les bonnes bouteilles : si vous ne les utilisez pas, ils s’éventent, ou bien ils se sauvent de votre entreprise, pour aller s’exercer chez vos concurrents.

    Donc la bonne gestion des talents, c’est : pas de gaspillage. Chacun utilisé au mieux, et pas de surstock. Pas de plans de succession non plus, car, le jour où on aura peut être besoin d’un successeur, tout aura changé, et ces plans ne serviront à rien.

    Et puis, qui croit encore que ça se passe comme ça dans l’entreprise: vous êtes tranquilles à votre job, pas vraiment à la hauteur de votre talent, mais bon, vous attendez. Et puis un jour, comme ça, quelqu’un, un chef, s’approche de vous en souriant, et vous tape gentiment sur l’épaule :"Eh, Gilles, voici ton prochain job qui est super pour ta carrière. Tu commences demain.Bonne chance". Et c’est comme ça, en rencontrant régulièrement des gentils chefs à la main caresseuse que vous vous faîtes une carrière.

    Ceux qui y croient vraiment vont vraiment déchanter, et risquent d’attendre longtemps cette main qui vient leur caresser l’épaule…

    En fait, les vrais talents se gèrent par eux-mêmes, ils cherchent les jobs pour leur carrière, ils provoquent les situations, ils changent quand ils sentent que c’est nécessaire pour eux; ils sont toujours au bon endroit pour progresser.

    Inversement, ceux qu’on appelle les éléments les plus "loyaux" et "fidèles" à l’entreprise, ce sont ceux qui sont tellement médiocres qu’ils ne savent rien faire d’autre que ronronner et attendre les calins dee leurs chefs…Comme des chats castrés…

    Le nouveau mot pour caractériser les collaborateurs efficaces ce n’est pas "loyaux" mais "engagés" : c’est à dire qui sont complètement engagés par leur travail, leurs objectifs, mais qui ne subissent pas l’entreprise. Au contraire, ils trouvent la bonne composition pour que l’entreprise profite de leur travail, mais eux aussi profitent, pour leur "marque personnelle", de ce travail dans l’entreprise. Et cette alchimie fait des miracles, et progresser les talents et les entreprises.

    Alors Peter Cappelli donne des recommandations de bon sens dans l’article HBR pour cultiver les talents de bonne façon.

    En premier lieu, il nous invite à bien distinguer les talents que l’on fait émerger en interne, et ceux qu’on est prêt à aller chercher à l’extérieur, en fonction de l’incertitude. Il encourage même plutôt à viser court sur l’interne, il appelle ça "undershooting"..

    Il nous recommande ensuite de nous inspirer, pour bien gérer les talents, "on demand", de reproduire les règles de gestion de la supply chain : toujours suivre le retour sur investissement des développements des talents : par exemple si l’on a formé un employé qui quitte trop tôt l’entreprise pour rentabiliser l’investissement, il faut faire rembourser l’investissement par l’employé qui part (prévu dès son embauche), et inversement continuer à garder des contacts forts avec les employés qui sont partis (alumnis) car, si ils reviennent , ils auront un peu du capital de l’entreprise, plus ce qu’ils ramèneront des autres où ils seront passés.

    Et puis, pour garder les talents, il recommande de toujours vérifier qu’il y a un bon équilibre entre les intérêts de l’employé et les intérêts de l’entreprise.

    Oui, ok, vous allez dire "pas besoin d’être prof à Wharton, ni d’écrire un bouquin entier, pour débiter des banalités pareilles..".

    Mais en même temps ces règles de bon sens, on les applique quand et comment dans votre entreprise ? Vous avez l’impression que les intérêts sont bien équilibrés ? ou bien vous êtes la bouteille de vin qui est en train de s’éventer ? Et la cave de l’entreprise, la bonne cave des talents inutilisés, elle a combien de bouteilles ?

    Finalement, Peter, il est pas si abruti que ça…

    En tous cas, il y a une chose que Peter considère complètement ridicule et innefficace c’est de croire qu’on va prédire les besoins en talents plusieurs années à l’avance, comme un Gosplan…Il croit plutôt qu’il faut se préparer à l’incertain, au changement…Et que seules les simulations à court terme ont du sens.Il cite plein d’entreprises américaines qui ont abandonnées les prévisions à long terme, comme Dow Chemical par exemple.

    Cela rappelle, en creux, la "GPEC", Gestion Prévisionnelle des Emplois et des Compétences, que nous avons en France comme une grande spécialité, unique au monde, qui a fait l’objet d’une loi, et qui est obligatoire pour les entreprises côtées .Et qui est une vraie galère, source de discussions stériles sans fin avec les "partenaires sociaux". Chacun essaye de s’en sortir en faisant semblant.

    Mais bon, c’est pas un américain de Wharton qui va nous apprendre la vie , non ?

    En France les bonnes bouteilles, on est des spécialistes non ?

    Allez, vous en reprendrez bien une tournée ? GPEC blanc ou GPEC rouge ?

  • Volant Dans l’entreprise, on ne distingue pas de couleur politique dans le management. Ni droite, ni gauche, le monde de l’entreprise c’est le monde de l’efficacité, de la performance. Même si on peut distinguer des styles différents, des valeurs différentes : certains managers sont plus centralisateurs que d’autres; les notions d’autorité et de consensus sont également sujets de débats et d’opinions.

    Par contre quand on parle des affaires publiques, là, il y a toujours cette distinction, la gauche, la droite. Ces termes trés français désignent à l’origine la place de leurs partisans dans l’hémicycle de l’Assemblée Nationale. Et puis, "être de gauche" et "être de droite", ce n’est pas la même chose.

    Est-ce si sûr ?

    La "Revue des Deux Mondes" consacre justement son numéro d’Avril 2008 à cette question : Où va la droite?

    Marcel Gauchet, que j’avais rencontré et évoqué ICI, y donne une contribution intéressante, que l’on peut lire ICI, permettant de faire remarquer combien la pèriode actuelle tend à faire disparaître des discours politiques ce clivage gauche/droite, et à justement adopter un discours qui ressemble de plus en plus à celui de l’entreprise : le discours de l’efficacité et de la performance, qui ne soucie plus d’idéologie et de théorie.

    Citons Marcel Gauchet :

    " Le mot qui condense ce nouvel esprit de l’époque, c’est "gouvernance". Un peu de gouvernement, mais le moins possible. Pour le reste, le plus possible d’ajustements spontanés dans le système le plus décentralisé possible. C’est à la puissance de ce schéma de pensée qu’il faut attribuer la désintellectualisation frappante de nos sociétés.A quoi bon chercher à comprendre et à maîtriser des processus dont l’équilibre doit se trouver de lui-même ?"

    Nous sommes donc passés dans le temps où "l’expertocratie" et le "pragmatisme" tiennent lieu de tout. C’est ce qui permet de vraiment, comme l’on dit de nos jours, évaluer les politiques publiques.

    Pascal Salin, dont j’ai déjà parlé ICI, et ICI, dans un autre article du numéro de cette revue, pose, lui une question complémentaire : existe-t-il une pensée économique de droite ?

    Pascal Salin, c’est le chantre du "libéralisme". Il insiste dans son article pour démontrer que les politiques de gauche comme de droite, ne sont justement pas des libéraux en matière économique. Alors que le libéralisme encourage la liberté individuelle, et la réduction de l’intervention de l’Etat dans les affaires économiques, il observe que :

    " Pour les gouvernants, qu’ils soient de droite ou de gauche, tout problème trouve sa solution non pas dans l’autorégulation résultant des interactions individuelles, mais dans une nouvelle règlementation ou un nouvel impôt".

    Il a ainsi tendance à mettre dans le même sac droite et gauche, toutes deux aussi incapables, par rapport à une vraie politique économique libérale qui nous sauverait.

    La preuve que les modèles traditionnels ne marchent pas, et que l’opinion le sent bien, c’est le succès du terme de "rupture" qu’a utilisé Nicolas Sarkozy pendant la campagne présidentielle :

    " Le thème d’un changement profond a manifestement contribué au succès du candidat, ce qui implique sans doute qu’une grande partie des électeurs sentait plus ou moins confusément que le modèle économique et social français avait échoué et qu’il fallait en changer. Il paraît évident, malheureusement, que ces électeurs – pas plus que la classe dirigeante – ne possèdent les instruments intellectuels qui leur permettraient d’imaginer un système différent. Il ne faut donc pas s’étonner si la rupture, hautement revendiquée, n’est pas véritablement entrée dans les faits. "

    En fait, le vrai clivage en matière de pensée économique, il est, selon Pascal Salin, entre les libéraux et les constructivistes. Cette opposition est reprise des concepts de Hayek, qui les a exposés dans un texte célèbre, "pourquoi je ne suis pas conservateur". Selon Pascal Salin :

    "Les constructivistes croient possible de construire une société conforme à leurs voeux, les libéraux, pour leur part, estiment qu’une société se construit elle-même de manière imprévisible grâce à des processus de coordination interindividuels et de création continuelle d’information. Les formes qu’elle peut prendre à un moment donné sont donc le résultat, non voulu intentionnellement, des actions innombrables de ses membres".

    Ainsi, les libéraux s’opposent aux constructivistes, qui peuvent être de gauche (les socialistes qui veulent réformer la société), ou de droite (les conservateurs qui veulent la maintenir dans l’état où elle se trouve).

    A lire ce passionnant dossier, on en arrive à ne plus bien voir ce qui distingue encore vraiment la droite et la gauche dans la vision et la conduite des affaires publiques.

    La plupart des auteurs critique avec ardeur la politique actuelle menée par Nicolas Sarkozy, lui reprochant notamment "le manque de ligne, l’absense de direction claire". Là encore, ce sont des critères que l’on réserve aussi au monde de l’entreprise (ce sujet de la Vision) qui sont utilisés. Cette vision dont Philippe Varin nous avait dit être un critère de succès majeur pour la stratégie de l’entreprise.

    Pour autant, cela veut-il dire que la distinction entre la droite et la gauche, que l’on n’arrive plus bien à définir, va disparaître ?

    Marcel Gauchet vient nous rassurer, en promettant de beaux jours à la distinction droite/gauche, qui constitue un jeu politique bien ancré dans nos moeurs françaises.

    Ce qui sauve la distinction droite/gauche selon lui, c’est le poids des extrêmes :

    " L’extrême gauche fonctionne comme un surmoi pour la gauche socialiste, et le vote d’extrême droite est le grand problème électoral de la droite. Cet extrémisme structurel contribue au durcissement des clivages".

    Mais quand même, si il n’y a plus de contenu fort sur lequel s’opposer, en quoi va consister l’opposition droite/gauche ?

    Et là, la réponse de Marcel Gauchet est fantastique : peu importe le contenu, c’est juste pour s’opposer :

    " C’est justement l’indéfinition du contenu qui fait la force de l’opposition droite-gauche ! Elle permet d’exprimer une contradiction marquée dont la teneur reste mystèrieuse. Elle autorise chacun des camps à se définir par contraste : la gauche, c’est ce qui s’oppose à la droite, et la droite, c’est ce qui rejette la gauche. Le clivage droite-gauche vous permet de savoir qui vous êtes tout en vous dispensant de vous définir. Commode ! C’est pourquoi je tends à penser qu’un système aussi bien huilé et enraciné n’est pas près de disparaitre".

    Ouf…Ceux qui aiment bien la politique vont pouvoir s’amuser encore longtemps.

    Pour l’efficacité des politiques publiques et du management des affaires de l’Etat, on attendra encore un peu.

  • Rossini_2

    Deux amants justes mariés s’éloignent et des palmiers se lèvent de terre devant eux, au fur et à mesure qu’ils disparaissent dans les dunes. Le chœur les accompagne. Deux portraits descendent du ciel, et nous applaudissons.

    Ces deux portraits qui sont descendus devant nous ce soir là, ce sont ceux de Rossini et de Beaumarchais, depuis longtemps disparus, et qui reçoivent encore la chaleur du public. Comme un grand Merci de nous avoir permis ce plaisir intact face à une œuvre qui enchante les publics depuis …1816 pour Rossini, et 1775 pour Beaumarchais. Ils ne sont jamais connus, ayant vécus à des époques différentes, mais tous deux reçoivent nos hommages.

    C’était la reprise de la mise en scène de Coline Serreau du « Barbier de Séville », que l’on n’avait pas vu à l’Opéra de Paris depuis 2002, et qui date de 1816, Rossini avait 24 ans quand il l’a écrit…

    Elle revient au répertoire de Bastille pour une dizaine de représentations.

    Elle était là, Coline, sur scène, ce soir, pour recevoir les ovations du public, en complément de celles réservées à Rossini et Beaumarchais, et bien sûr aux interprètes. Elle avait le sourire du bonheur.

    L’opéra a démarré depuis trois heures, on n’a pas vu le temps passer.

    Le Barbier, c’est une intrigue connue, et des airs attendus ; la calomnie par Basilio (ce soir incarné par Samuel Ramey, basse de référence), « Una voce poco fa » par Rosine (Maria Bayo), maintenue enfermée derrière les grilles de la forteresse par son tuteur Bartolo (mais qui en fait sauter la porte grillagée lors de cet air, comme un symbole de ce qui la pousse vers l’amour de Lindoro,un peu comme dans une vidéo de Madonna ; avec détermination et affirmation de sa volonté), et puis Figaro, le barbier….de qualité, de qualité.

    Et cette scène magnifique où les protagonistes n’en finissent plus de se dire au revoir, enchaînant l’un après l’autre des « buena serra » interminables..Harmonie des voix, de la musique, et du jeu théâtral..

    La mise en scène est joyeuse, presque un spectacle de guignol, les personnages caricatures d’eux-mêmes, tout ce que l’on attend d’un opéra bouffe.

    Le comte Almaviva, amoureux de Rosine qui le prend pour Lindore, et qui ne révèlera son identité qu’à la fin du deuxième acte, juste avant le mariage, était ce soir représenté par un jeune ténor mexicain, pour la toute première fois à l’Opéra de Paris, Javier Camarena, (retenons ce nom),petit de taille mais tout en expression, autant dans la voix que dans le jeu, parfaitement adapté. De quoi être jaloux de Rosine…

    A noter aussi l’air, au deuxième acte, de la servante Berta, interprétée par Jeannette Fischer, se lamentant sur cette « maison de fous », et qui ressemble à une techtonik façon XVIIIème siècle étonnante…

    Enfin Coline Serreau donne du personnage de Figaro, le barbier, interprété par le baryton roumain George Petean, d’une aisance fabuleuse dans le rôle, une vision particulière.

    Figaro, c’est, nous dit elle dans ses « notes de mise en scène » reproduites dans le programme :

    «  l’avènement de l’ère des services. Il ne produit rien de tangible, arrangeur et marchand, il vend tout ce qui veut bien s’acheter ».

    Dès son entrée en scène, avec cet air si connu, on est fixé : il est habillé comme un genre de clown, l’œil coquin, un parasol multicolore sur la tête, et tire une petite carriole de forain emplie de colifichets divers, des téléphones portables, des bijoux fantaisie, des accessoires pour les cheveux. Et il a un carnet de commandes très rempli pour satisfaire tous ses clients.

    En échange de promesse d’or, il va devenir pour le comte Almaviva, son client favori, une sorte de consultant : il imagine les scénarios et les ruses pour lui permettre de rencontrer Rosine, maintenue enfermée par le tuteur Docteur Bartolo.

    Et l’on ne peut que se réjouir devant ce duo avec Almaviva (le charmant petit mexicain Camarena) où Figaro vante la capacité de l’or à produire des idées géniales, la musique accompagnant cette vivacité : « A l’idée de ce métal, prodigieux tout puissant, mon esprit commence, à devenir un volcan ». On assiste à ce jaillissement des inventions et des idées, grâce au pouvoir de suggestion de la musique : «  Che invenzione prelibata ! ».

    En fait ce consultant si vite inspiré d’idées géniales par l’or qui lui est promis, il n’a finalement pas d’idées si géniales que ça, et ses idées se cassent la figure. Il se fait prendre à chaque fois. Ayant eu l’idée d’introduire le comte avec un billet de logement de l’armée chez le Docteur en simulant l’ivresse, celui-ci risque de se faire sortir par un bulletin d’exemption non prévu. Au deuxième acte, idem, il se prend les pieds dans son plan. Heureusement que le Comte s’en sort, car ce n’est pas son consultant Figaro qui assure le plan. Mais on n’en veut pas au consultant, tant il inspire la sympathie.

    Citons encore les notes de Coline Serreau :

    «  Le comique de Figaro, c’est ce formidable appétit d’arriver qui s’évertue à trouver des solutions relativement foireuses…Son grand air est plein de la joie d’un homme dont on apprécie les services, mais aussi plein de son angoisse, « uno alla volta per carita », il croule sous le travail… ».

    Oui, ce consultant qui court comme un fou pour trouver les idées, et qui s’emmêle les pieds dans l’exécution, dont

    « la personne qu’il décrit dans son air, c’est autant celui qu’il aimerait devenir que celui est en vérité ».

    Et c’est vrai qu’il court tout le temps ce Figaro, avec cette façon de faire semblant d’avoir arrangé toutes les situations, mais souvent dépassé. Cela nous le rend sympathique et très humain…

    Pour bien apprécier cette mise en scène jubilatoire, il vaut mieux emmener son âme d’enfant , et ses oreilles innocentes pour se remplir de ces airs et de cette musique si entraînants, comme si on les découvrait pour la première fois.

    Et sans oublier de garder une pensée pour la condition du consultant Figaro affairé, « l’avènement de l’ère des services », qui, bien qu’ayant quitté le monde de Rossini et de Beaumarchais, est encore, aujourd’hui, parfois pris, et dépassé, dans les intrigues des Bartolo, Rosine et Almaviva de notre temps.

  • Garonlangouste_2 Que l’on soit le collaborateur qui observe avec un peu de recul le manager qui est son supèrieur, ou bien le dirigeant en charge d’un équipe de managers, on est parfois déçu ou insatisfait : le manager prend beaucoup d’énergie à s’investir dans des jeux de pouvoir, dans la compétition, au point d’en être un peu caricatural. Et on ressent chez les plus zélés dans cette posture combien cela peut les rendre nerveux, stressés, fatigués…Et par là même il délaisse ce qui fait aussi la force du rôle de manager : l’accompagnement humain de ses collaborateurs, son développement personnel, la "conquête de son style".

    Cette situation est bien évidemment trés dommageable, à plus ou moins long terme, pour la bonne santé (certains diraient performance) de l’entreprise.

    Vincent Lenhardt appelle cela "le complexe de la langouste", dans un ouvrage sur la confiance, résultant selon lui d’un manque d’identité de la personne qui en est victime :

    "Si l’identité de la personne n’est pas suffisamment assurée (…), elle aura tendance à trouver à l’extérieur, dans des éléments d’un autre ordre, notamment dans le pouvoir, une compensation par rapport à son manque identitaire. C’est ce que j’appelle le complexe de la langouste qui utilise sa carapace pour masquer son manque de colonne vertébrale.

    Le pouvoir et tout ce qui s’investit autour, deviendra un enjeu de survie qui va parasiter la vie opérationnelle de l’entreprise ainsi que le positionnement de la personne dans l’entreprise à de nombreux niveaux".

    Cette image fait réfléchir, et tout d’un coup, on détecte toutes les langoustes qui semblent nous entourer, et l’on identifie aussi les moments où l’on se transforme soi-même en langouste..

    Et l’on imagine facilement ce qu’il reste si on retire à la langouste sa carapace (son pouvoir, son statut,…) : RIEN. Elle est incapable de se tenir debout.

    L’intérêt de la réflexion de Vincent Lenhard est aussi dans le modèle de ce qu’il appelle les quatre zones de l’identité. C’est quand elle manquent que l’on devient langouste.

    Alors, l’antidote à la transformation en langouste, c’est quoi ?

    Les quatre zones de l’identité dont nous avons besoin sont :

    1. La zone interne : c’est celle de la définition de soi par soi-même;

    2. La zone externe : c’est celle de la définition de soi par les autres;

    3. La zone de la définition objective de l’identité;

    4. La zone de l’ensemble des référents par rapport auxquels la personne se définit.

    Pour Vincent Lenhardt, le sous-développement, l’absence de développement d’une de ces zones, ou un déséquilibre entre elles, ont pour résultat des problèmes identitaires "lourds de conséquences dans l’évolution, la croissance, la motivation, le système relationnel engendré par la personne".

    On comprend vite tout le côté pratique de ce modèle.

    – Si la personne a une faiblesse dans la zone 1, elle a un manque de confiance en elle-même, elle ne s’estime pas suffisamment compétente, elle a peur, elle n’a pas de regard suffisamment positif sur elle-même. Alors, tout ce qui va venir de l’extérieur sous forme de reconnaissance, missions, vie opérationnelle va heurter ce manque de stabilité. La personne va se sentir comme dans un puits sans fond, et va chercher désespérément des réassurances et  à se raccrocher aux problèmes de pouvoir.

    – si la personne a confiance en elle, mais ne retrouve pas cette confiance dans la zone 2, celle de la définition de soi par les autres, cette reconnaissance par les autres, elle risque de partir "soit dans une dynamique narcissique par compensation, soit de se couper du réel,parfois à la limite de la mythomanie, se coupant du contact avec la parole de l’autre."

    – il y aussi le cas où la personne a les deux zones 1 et 2 bien développées, mais il peut y avoir un écart dû au fait que son statut objectif n’est pas ajusté (niveau de salaire, définition de poste, lieu de son action, budget, cartes de visites,…). Cela va la conduire "à lutter pour une objectivisation de son identité qui va parasiter tout le reste".

    – et puis, quand c’est la zone 4 des référents qui est insuffisamment développée, c’est le cas où la personne manque d’éthique, de modèle, de recours à des modèles, bref..de sens. Cette perte de sens, elle va particulièrement se ressentir lorsque l’environnement va être en turbulence, avec des changements, du chaos, des changements d’organisations. Dans ce cas le chahut va être fort, et la personne ne va pas tenir le coup. " Comme un navigateur sans boussole, sans confiance dans ses étoiles, elle se trouve en danger de se perdre".

    On peut se demander si les entreprises où il y des personnes de ce type, une prolifération de langoustes, n’ont pas elles-mêmes (c’est à dire leurs dirigeants), contribué à créer ce milieu de culture. Les langoustes ne tombent pas comme ça par hasard dans les entreprises, comme une averse de grêle. Il est probable que les conditions et le style du management contribuent.

    Que peut faire une entreprise pour réduire le nombre de langoustes ? Poser la question, c’est déjà en prendre en conscience.

    Bien sûr, certains dirigeants adorent ce spectacle de langoustes en train de s’entretuer, et encouragent les combats.

    D’autres vont penser, de temps en temps, à en tuer quelques unes pour que le jeu reste attractif mais pas trop violent.

    Mais les plus attentionnés sont ceux qui vont faciliter les ingrédients pour que chaque personne et chaque manager trouve ainsi cette identité et l’équilibre des quatre zones constitutives pour permettre un développement harmonieux de l’entreprise.

    Ceux là vont se préoccuper du développement personnel de leurs collaborateurs. Vont veiller à ce que les feedbacks soient émis pour permettre le maintien des zones 2. Pour la zone 3, il va s’ agir de se préoccuper des systèmes d’appréciation, d’évaluation et de récompenses. Pour la zone 4, ils vont vérifier en permanence que l’entreprise communique et incarne un sens, des valeurs, qui se déploient et sont incarnées dans les comportements.

    Tout un programme en fait, tout aussi important que les plans stratégiques, les budgets, les tableaux de bord, mais aussi plus engageant.

    Car un environnement où les langoustes font la loi, c’est celui où la confiance entre les personnes est trés faible, où l’on ne sait plus trop pourquoi l’on court et où va l’entreprise.

    Citons encore Vincent Lenhard :

    " Si l’énergie d’une personne n’est pas suffisamment présente dans chaque zone et ne circule pas librement de l’une à l’autre, ce qui implique à la fois une certaine fluidité, de la perméabilité, et une stabilité suffisante,il se produit un manque de sécurité ontologique de la personne qui ne retrouvera ni dans le regard de l’autre, ni dans son statut, ni dans ses référents internes, des ressources suffisantes pour se sentir sécurisée, en paix avec elle-même."

    Bien sûr, les solutions sont à l’intérieur de chacun, et c’est en tant que coach que Vincent Lehnard se pose toutes ces questions.

    Mais cela n’empêche pas l’entreprise dans sa globalité, et les dirigeants à tous les niveaux, de réfléchir aux actions pour faire émerger et circuler les bonnes ondes dans l’entreprise. Les solutions toutes faites n’existent pas.

    Mais y faire attention, c’est d’autant plus important dans les moments de turbulence, de fixation d’objectifs ambitieux et en rupture, de transformation de l’organisation : c’est à dire tout le temps…

    Certains croient encore que pour obtenir des changements spectaculaires dans l’entreprise, il faut y faire régner la terreur.

    D’autres se disent que, pour ne pas casser les bonnes ondes, il vaut mieux rester lâche et éviter de prendre les décisions désagréables, et s’en tenir au consensus.

    Dans les deux cas, ces stratégies mènent à l’échec.

    Autant le savoir avant de se lancer dans toute initiative de changement.

    Nota : photo en tête cette note : Picasso – "Jeune garçon à la langouste" (1941)