En observant une organisation, une entreprise, et les personnes qui y travaillent et interagissent entre elles et avec l'extérieur, on peut repérer des codes de conduite, des façons de voir le monde. Comme si la communauté qui y vit se trouvait dans un monde particulier.
C'est cet exercice qu'un sociologue, Luc Boltanski, et un économiste, Laurent Thévenot, ont entrepris dans leur ouvrage " De la justification – Les économies de la grandeur" paru il y a plus de vingt ans déjà (1991). (j'avais déjà parlé de cet ouvrage ICI à propos de ma rencontre avec le nez de Hermès). La justification, c'est l'opération d'argumentation qui consiste à faire valoir le bien-fondé de quelque chose, une parole ou une action.
Ils construisent ainsi une théorie des "économies de la grandeur", où ils distinguent des "mondes" dans lesquels certains êtres sont "grands" et d'autres "petits". Et justement, selon le "monde" de référence, ce ne sont pas les mêmes personnes qui sont perçues et reconnues comme "grandes" ou "petites".
Ils distinguent six "mondes" correspondant à six catégories, dont aucune ne correspond à un monde ou une organisation réels; car nous sommes simultanément dans plusieurs "mondes" selon les circonstances. Ces modèles servent surtout à repérer dans quels monde nous nous situons à un moment donné, et dans quels "mondes" se situent les autres; permettant ainsi de mieux comprendre les sources de conflits potentiels.
Ces mondes sont : le monde de l'inspiration, le monde domestique, le monde de l'opinion, le monde civique, le monde marchand, le monde industriel.
Le monde de l'inspiration, c'est celui de l'intuition, du jaillissement créatif. Y est grand le créateur, l'inventeur; inversement le "petit" c'est celui qui se dit "pragmatique".
Le monde domestique, c'est celui de la tradition, du respect pour les anciens de la famille, de la loyauté, de la hiérarchie. Y est grand celui qui est inséré dans la hiérarchie, qui est grand parce qu'il est apprécié par des plus grands que lui; Il est grand car inséré dans la tradition, correct, bien élevé. Inversement le "petit" c'est le révolutionnaire,l'anarchiste, qui ne respecte pas la tradition.
Le monde de l'opinion, c'est le monde de la réputation et de la reconnaissance. Ce qui compte c'est le jugement de l'opinion, l'image dans le public, le succès reconnu. Y est grand celui qui est une star; Inversement, le petit, c'est l'anonyme, celui que personne ne connaît, l'être "banal".
Le monde civique, c'est le monde de l'accord collectif; dans ce monde ce qui compte c'est le collectif et la représentation du collectif; l'action n'y est pas une addition d'actions ou d'initiatives individuelles, mais une action "collective". Y est grand celui qui fait passer l'intérêt collectif avant tout autre intérêt; grand parce qu'il représente le collectif (il est élu, désigné, a recueilli sa légitimité par le vote). Le petit, inversement, c'est celui qui sera désigné comme égoïste.
Le monde marchand, c'est le monde de la concurrence, du marché; ce qui fait la valeur des choses, c'est le prix.Dans ce monde, tout a un coût, une valeur marchande. Y est grand celui qui réussit dans les affaires, le riche. Inversement le petit, c'est simple, c'est le pauvre.
Le monde industriel, c'est le monde de l'efficacité, de la science, des ingénieurs, des méthodes scientifiques. A tout problème il y a une solution rationnelle. Ce qui compte dans ce monde, c'est la performance, la mesure, les procédures, le contrôle. Y est grand l'expert, celui qui a une qualification professionnelle, qui aime les plans, les budgets, les calendriers, les plans d'actions. Il est responsable, il maîtrise. Inversement, le petit, c'est le psychanalyste.
Forcément ces mondes s'opposent.
On peut jouer pour soi, son organisation, les autres : dans quel monde est-ce que je me sens le mieux? Et qu'est-ce qui est grand pour moi?

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