• J’ai déjà parlé ICI de Hartmut Rosa et de son analyse de ce qu’il appelle « résonance », c’est-à-dire de notre relation au monde.

    C’est comme une corde vibrante qui se crée entre soi et le monde.

    Un des axes de résonance, c’est ce qu’il appelle un « axe vertical », où la résonance vient d’une relation particulière et verticale avec le monde, comme une inspiration, un monde inspiré.

    Parmi ces axes verticaux, qui offrent l’expérience d’un lien constitutif avec une puissance supérieure qui embrasse l’existence tout entière, il évoque l’histoire.

    Ce qui fait la résonance, ce sont ces moments de l’histoire qu’on appellera « évènements de l’histoire mondiale », ou « riches heures du monde », ces moments où se fait sentir « le souffle de l’histoire ».

    Dans cette conception, qui s’est développée depuis le XVIIIème et le XIXème siècle, l’histoire n’est plus une suite d’histoires qui ont eu lieu, comme une toile de fond, mais un « mouvement » dont il s’agit de comprendre la voix ou l’appel.

    Les points de contact où les sujets modernes que nous sommes sont saisis par la force de l’histoire, ce sont ce qu’on appellera les « temps historiques » et les « lieux historiques ».

    Ce sont ces moments où l’on sera submergés d’émotion sur le site de l’ancien camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, où tous ces lieux, Verdun, Stalingrad, Hiroshima, où le visiteur éprouve un bouleversement souvent inattendu, souvent en y répondant par des larmes.

    Même expérience de résonance sur des lieux de réussites historiques, où des lieux exceptionnels, comme les pyramides de Gizeh ou le temple d’Angkor Vat. Ce sont aussi tous les lieux qui furent le théâtre de grands évènements historiques, batailles, prises de décision, rencontres ou crimes de guerre.

    Hartmut Rosa y voit une relation intime : « La conscience d’un « ça s’est passé ici ! » semble offrir un accès intime à l’évènement, comme si le lieu ouvrait un tunnel temporel secret par lequel on pouvait relier différentes époques et percevoir le courant de l’histoire. Partout où le passé est vécu comme coprésent et connecté au présent et à l’avenir, il se produit une expérience authentique de l’histoire. La conscience du fait que c’est ici que les Romains ou les Celtes se sont baignés, ont célébré leurs fêtes ou livré des batailles semble donner un sens au présent ».

    Mais voilà, Hartmut Rosa constate aussi depuis la fin des années 90 une sorte d’extinction de la force résonante de l’histoire, que certains ont appelé « la fin de l’histoire ». Il cite Jean Baudrillard, dans son essai « L’an 2000 ne passera pas » : « Nous en sommes déjà au point où les évènements politiques, sociaux n’ont plus une énergie autonome suffisante pour nous émouvoir et donc se déroulent comme un film muet dont nous sommes non pas individuellement mais collectivement irresponsables. L’histoire prend fin là, et vous voyez de quelle façon : non pas faute de personnages, ni faute de violence (la violence, il y en aura toujours plus, mais il ne faut pas confondre la violence et l’histoire) ni faute d’évènements (des évènements, il y en aura toujours plus, grâces en soient rendues aux médias et à l’information !) mais par indifférence et stupéfaction ».

    Ce qui se perd, c’est précisément l’histoire comme espace de résonance. C’est, selon la théorie d’Hartmut Rosa, la conception moderne d’une histoire orientée et animée d’un mouvement propre qui a aujourd’hui atteint son point de rupture et fait place au retour de multiples récits d’histoire (sans liens entre elles), même si cela n’implique pas nécessairement une perte de la résonance historique en tant que telle.

    Mais cette capacité d’assimilation de sa propre biographie et de l’histoire collective qui la porte est pour l’auteur ce qui rend possible une vie réussie.

    Saurons nous encore aujourd’hui être capables de cette résonance avec l’histoire ?

    L’actualité est un bon moment pour y réfléchir.

  • Le langage courant trahit aussi des tendances de fond dans la société.

    Ainsi On constate une tendance générale dans les expressions orales d’écraser l’impératif sur l’indicatif, supposant ainsi l’ordre exécuté dans le temps même qu’il est proféré : « Corinne, tu sors de l’eau ! ».

    On écrase de même le futur sur le présent, en présumant la promesse tenue dans le temps même qu’elle est formulée : « Je vous appelle sans faute lundi ».

    Observant ces tournures de phrases, Renaud Camus, dans une de ses conférences retranscrites ICI, en déduit que «  Il ne s’agit jamais que d’œuvrer obscurément à un monde plus petit, plus étroit, moins divers, plus court, où affirmation de soi et affirmation de l’autre ne font qu’un, où la réponse avale la question, où nous sommes toujours plus serrés et mieux enserrés par les grosses ficelles d’une langue toujours plus pauvre, d’un vocabulaire toujours plus court, d’une syntaxe toujours plus chétive, les uns et les autres ne prétendant servir qu’à l’expression et n’offrant dès lors à la sensation, à la perception, à la réflexion, à l’invention, à tout l’expressible de vivre, que des instruments toujours plus grossiers ».

  • Pour l’entrepreneur, l’ambitieux, le risque, prendre des risques, oser, c’est le secret de l’audace et de la réussite.

    A l’inverse, la prudence, c’est le signe des faibles, ce ceux qui préfèrent le statu quo au changement.

    Et pourtant, il y a une version positive de la prudence que l’on oublie, celle des grecs, la « phronesis », que l’on pourrait assimiler à une forme de « prudence audacieuse ».

    C’est quoi, ça ?

    C’est l’objet du livre récent de Catherine Van Offelen, « Risquer la prudence – Une pratique de la sagesse antique ».

    Cette prudence « phronesis », c’est celle de la prudence avisée, active et aventurière, et non pas celle, que récuse l’auteur, de « l’invitation à rester chez soi ». Faire preuve de phronesis, c’est agir en faisant l’équilibre entre l’excès et le manque. On en trouve une description dans l’« Ethique à Nicomaque » d’Aristote. Elle est une forme de sagacité, qui s’acquiert avec le temps et l’expérience, comme une « sagesse pratique ».

    Cette attitude de prudence audacieuse est celle qui caractérise les grands hommes, capables, selon l’auteur, de « domestiquer l’invisible », comme César ou de Gaulle. Alors qu’aujourd’hui, on manque de ces profils, car « On préfère désormais les colibris aux chevaliers Bayard » (Oui, Catherine van Offelen a le sens de la formule) : « La prudence moderne s’est diluée dans de grandes organisations anonymes : ONU, FMI, Banque Mondiale. A l’étoffe brillante du phronimos succèdent des milliers de costumes-cravate. L’allégeance de tous à la splendeur d’un seul laisse place à la gestion technocratique par une nébuleuse institutionnelle ».

    Dans un entretien récent pour Le Figaro, il lui est demandé si, avec l’intelligence artificielle et les algorithmes, qui vont contrôler nos vies et nos décisions, on peut encore avoir besoin de cette phronesis des Anciens :

    « Les Grecs avaient le phronimos comme flambeau. L’algorithme est la boussole actuelle. Il peint le présent et prévoit l’avenir. Il prétend déchirer le voile de l’incertitude. Mais des évènements échapperont toujours au calcul. L’IA, supercalculateur, tient son pouvoir de l’archivage des données existantes. Or le génie du phronimos, c’est d’inventer l’inédit ».

    Donc, conclusion : « Le phronimos est supérieur à l’IA car il est singulier, ne sait pas tout, doit croire un peu, échapper à lui-même, produire davantage que son intelligence contient, et, comme il peut se tromper, son succès est miraculeux ».

    A l’heure de la sortie de Chat GPT 5, Aristote et la phronesis peuvent peut-être encore nous être utiles alors.

  • MirandaJe lis ICI à propos d’une femme candidate à la Direction d’une entreprise publique que sa candidature n’est pas bien perçue à l’Elysée car elle serait « une manageuse sévère et un brin trop rigide »

    Ce reproche à des femmes manager, on le retrouve souvent.

    Cette autre dirigeante récemment nommée me confiait qu’un des membres du comex dont elle a hérité lui avait avoué qu’il ne supportait pas trop d’être dirigé par une femme, ce qu’il n’avait jamais connu. « Je l’ai viré, pour ne pas me retrouver plus tard avec une plainte pour harcèlement ». Et Vlan !

    Le témoignage d’une coach habituée à ce genre de situations éclaire un peu la question : « les femmes manquent encore de représentation du pouvoir au féminin et ont peu de modèles pour se l’approprier ». Alors, elles pourront avoir tendance à copier celui des hommes, en mieux, ou en pire. Quitte à forcer un peu le côté viril. 

    Bien sûr, évoquer le pouvoir au féminin, c’est aussi rappeler celui de Miranda Priestly, ce personnage incarné par Meryl Streep, dans le film « Le diable s’habille en Prada », une femme brillante et autoritaire qui n’hésite pas à écraser ses subordonnés pour atteindre ses objectifs. C’est ce qu’on appelle le syndrome de la « Queen Bee », la reine des abeilles : une femme qui accède à une position dominante dans un environnement de travail traditionnellement dominé par les hommes aurait tendance à freiner la progression des autres femmes. En fait, aucune étude sérieuse ne valide cette hypothèse.

    En général, ce qualificatif d’« autoritaire » est surtout appliqué aux femmes, dans une intention plutôt négative, alors que l’on dira d’un homme qu’il est « ferme », dans une intention plutôt positive. « Ferme, mais juste » ajoutera-t-on.

    Mais parler d’autoritaire, c’est aussi parler politique et « régime autoritaire ». Dans le baromètre sur l’état de la France réalisé pour le CESE par IPSOS en 2024, il est indiqué que plus de 50% des français interrogés estiment que « seul un pouvoir fort et centralisé peut garantir l’ordre et la sécurité ». Et ce pourcentage est le plus fort dans les jeunes générations de moins de 25 ans ! 

    Finalement on va peut-être redemander des femmes sévères et un brin trop rigides pour exercer les responsabilités.

  • HeJiankui« L’éthique freine l’innovation scientifique et le progrès ».

    Qui a dit ça ?

    On l’a appelé le « docteur Frankenstein chinois », mais son vrai nom c’est He Jiankui. Il est vraiment chinois, et il a passé trois ans en prison en Chine, entre 2019 et 2022.

    Sa faute ? La modification de l’ADN d’embryons humains, en 2018, pour les rendre résistants au VIH (le père était porteur). Cela a donné naissance à trois enfants, dont deux jumelles.

    Le tabou qu’il a transgressé : procéder à des modifications humaines susceptibles de se propager aux générations suivantes.

    Depuis qu’il est sorti de prison, le chercheur est plus déterminé que jamais et veut poursuivre ses activités dans son laboratoire en Chine et au Texas. Il communique abondamment sur X, en blouse blanche, et revendique le Prix Nobel pour tout ce qu’il va permettre, en gros sauver l’humanité et éradiquer toute maladie pour les générations futures. Car il en est convaincu, "L’édition génétique des embryons sera aussi bientôt courante que posséder un iPhone".

    Mais alors, jusqu’où doit ou non aller la science ? Et qui doit fixer les limites ?

    He Jiankui a déjà répondu.

    Un autre domaine est concerné, celui des neurotechnologies, en plein boom.

    Les institutions internationales donnent aussi leur avis, comme l’OCDE et l’Unesco.

    Le Monde consacrait fin juin un dossier au sujet.

    On y voit bien deux approches :

    Celle de l’OCDE est axée sur les entreprises, et la prise en compte de l’éthique dans la conception du produit. Cela vise à encadrer la mise sur le marché des produits (tout ce que l’on va brancher sur le cerveau, ou autres outils). Après, c’est le marché qui décide. Un des gagnants potentiels est Elon Musk, avec sa société Neuralink, qui développe des implants destinés à augmenter les capacités humaines. Il a levé  650 millions de dollars pour créer un nouvel implant. Le premier patient, un jeune paralysé de 29 ans, a déjà témoigné à la presse qu’il était très fier et satisfait car cela lui a permis d’avoir atteint un haut niveau sur le jeu vidéo Super Mario, en jouant par la pensée.

    Ce témoignage a troublé certains scientifiques, considérant qu’on était loin de rétablir certaines fonctions chez des patients souffrant d’un handicap, ou de la maladie de Parkinson, et que cela pouvait jeter le discrédit sur les recherches scientifiques plus sérieuses. Mais le marché a décidé.

    Une deuxième approche est celle de l’Unesco, qui concerne les conséquences de la technologie sur les droits humains fondamentaux, le droit à la dignité, synonyme d’autonomie, d’autodétermination, de liberté de pensée, de confidentialité. Exemple : si les lunettes sont capables de surveiller notre fatigue cérébrale, cela peut être une bonne prévention personnelle ; Mais si cela permet à mon entreprise de me surveiller pour améliorer ma productivité, c’est autre chose. A partir du moment où ces neurotechnologies servent à améliorer ou surveiller la performance humaine au travail et dans l’entreprise, les questions éthiques abordées par l’Unesco entrent dans le débat.

    De ce point de vue, les recommandations de l’Unesco ne concernent pas seulement les neurotechnologies qui enregistrent ou modulent directement l’activité du cerveau, mais aussi toutes les technologies qui tirent des informations d’un enregistrement neuronal indirect, comme le suivi oculaire, la tension artérielle ou le rythme cardiaque. Bien sûr, cela est inoffensif si il s’agit d’aider à sa santé, mais dès que cela va servir à nous contrôler, il y a méfiance, vis-à-vis des entreprises, mais aussi des gouvernements.

    Reste à savoir qui va « réguler » : le bon sens de chaque individu, dans l’ordre spontané du marché, ou la contrainte de l’Etat et des gouvernants, mettant jusqu’en prison les He Jiankui qui veulent sauver l’humanité ?

  • L’idée d’une connexion particulière entre l’Homme et la nature ne date pas d’hier. Déjà, le cosmos, les astres, cette correspondance secrète entre l’homme et les mouvements cosmiques, c’est le fondement de l’astrologie. Et les horoscopes figurent encore aujourd’hui dans de nombreux magazines. Preuve qu’il existe encore du monde pour les lire.

    Mais cette correspondance entre l’homme et la nature, c’est aussi, bien sûr, notre adaptation et transformation en fonction du climat. Les habitants du désert ne vivent pas pareil que les tribus des montagnes ou les peuples des forêts. Les conditions climatiques nous forgent.

    Mais l’évidence aujourd’hui, c’est aussi que nous avons appris à ne plus être complètement soumis aux lois de la nature. Quand il fait trop chaud, on met la clim, quand il fait trop froid on met le chauffage. Quand il fait nuit, on allume la lumière électrique. Comme si nous étions devenus autonomes à l’égard des exigences de la nature, ou presque.

    Mais si la vie quotidienne nous a permis de nous passer de la nature, inversement, la nature a été revalorisée comme une source spéciale pour se retrouver soi-même. C’est ce paradoxe qu’analyse Hartmut Rosa dans sa recherche sur ce qui fait la « résonance » de notre relation au monde.

    Ceci correspond à ce besoin que nous ressentons de « retourner dans la nature », pour se reconnecter et revivre, au grand air, dans la forêt, au bord de la rivière. Mais c’est aussi entreprendre une randonnée en montagne, une traversée en mer, comme pour surmonter une crise existentielle. Cet été sera aussi celui des expéditions et des randonnées pendant ces vacances loin du quotidien du travail et des bureaux climatisés.

    C’est comme vouloir trouver des réponses dans la nature « intacte », qui nous feront entrer en contact avec notre « voix intérieure ».

    Comment ne pas y voir cette correspondance secrète, une « résonance » (voici le mot), entre nature intérieure et nature extérieure. C’est en entendant « l’appel du large » de la nature, et en y cédant, que l’on découvre son identité. Les films, les offres touristiques, les beaux livres, tous nous encouragent dans cette croyance, vantant « l’appel de la montagne », du désert, etc.

    Mais voilà, Hartmut Rosa vient casser le mythe.

    Ah bon ?

    Car cette nature que nous aimons retrouver, elle n’a pas grand-chose à voir avec celle que vit le marin pêcheur ou le montagnard indigène. Elle est une nature que nous aimons aussi reconstituer sur notre balcon avec des pots de fleurs ou dans notre jardin, en mettant un peu de verdure dans notre vie. C’est aussi cette envie de nature reconstituée qui nous fait apprécier les champignons, les oiseaux, les étoiles, le chant des baleines. Sans parler des attraits modernes pour les thérapies naturelles, les essences essentielles, etc.

    La technique aide aussi : « Les skieurs alpins accèdent par des téléphériques ultramodernes à des pistes damées à grand frais et enneigées par des canons à neige qu’ils descendent avec casques, vêtements thermiques, skis et chaussures dont les matériaux ont été conçus par la Nasa et, en même temps, ils ont le sentiment d’entrer en contact immédiat et intense avec la montagne, le vent, le froid, le soleil, la neige et la roche ».

    En fait, cette « nature » ainsi domestiquée fait l’objet de ce que Hartmut Rosa appelle « une appropriation techno-productiviste » qui, in fine, ne « résonne » plus du tout. A partir du moment où nous pouvons déterminer nous-mêmes comment nous voulons être et comment la nature doit être pour nous satisfaire, la nature, la vraie, n’a plus rien à nous dire.

    Voilà l’origine de « la grande angoisse écologique de la modernité » : la menace de voir la nature se réduire au silence. D’où l’appel collectif des écologistes à entendre la nature nous parler à nouveau, qu’elle fasse réentendre sa voix. Comme si la nature nous avait punis de l’avoir « détruite » en ne nous parlant plus. Mais, en fait, c’est nous qui avons tout fait pour ne plus l’entendre. C’est notre action sur l’environnement qui manifeste un rapport muet au monde.

    La culture moderne oscille finalement entre deux rapports opposés à la nature : D’une part, la domination sur le plan pratique qui permet la maîtrise intellectuelle, la transformation technique, l’exploitation économique, de la nature envisagée comme ressource ; Et d’autre part, la recherche dans la nature d’une sphère primordiale de résonance. C’est ce deuxième rapport qui est recherché dans des moments « extraquotidiens », après la journée de travail, le dimanche, et pendant les vacances, tous ces moments où « nous vivons des moments idéalisés d’affection passive » : « Nous éprouvons la nature comme une surface de projection et d’inspiration donnant corps au sentiment du beau et, surtout, du sublime, sans établir avec elle un rapport de confrontation responsive ».

    Dans ce rapport, l’on cherche à contrôler la nature, à « vaincre les montagnes », « franchir les mers à la nage », traverser les déserts », « triompher des pistes », dans une approche instrumentale, qui empêche exactement toute « résonance ».

    Le rapport à la nature passe de « l’exploitation productiviste » à la « réception esthético-contemplative », sans vraie conciliation possible.

    Mais elle reste la plupart du temps muette.

  • DressingDans notre relation au monde, il y a « résonance », selon Hartmut Rosa qui consacre un opus au sujet, et dont j’ai parlé ICI et ICI, quand il y a une « corde vibrante » qui marche dans les deux sens entre moi et le monde.

    Et ce qui fait que ça « vibre » passe par un intermédiaire que Hartmut Rosa appelle « axe de résonance ».

    Cet intermédiaire peut être une autre personne (je vibre dans ma relation à l’autre, avec ma famille, mes amis), c’est l’axe de résonance horizontal. Cela peut être aussi une inspiration (par exemple la religion), c’est l’axe de résonance vertical. Quant à « l’axe diagonal », c’est celui qui passe par les objets : ce sont des objets avec lesquels nous avons une relation de résonance : ce pullover que nous portons souvent, notre ordinateur, notre mobylette. Ce sont ces objets qui entrent en nous et nous transforment.

    Mais cette relation aux objets peut aussi faire l’objet d’un dérèglement, caractéristique de l’époque moderne : « Un monde marqué par le remplacement incessant et accéléré des surfaces matérielles (sols et papiers peints, cuisines et salles de bain, vêtements et outils, véhicules et médias) nous contraint véritablement à nous rendre étrangers aux choses : les choses ne doivent pas nous toucher, sans quoi nous ne pourrions plus les jeter ni les changer, et elles ne parviennent plus à nous toucher, car nous n’avons plus suffisamment de temps pour les assimiler – surtout quand ces « objets aimés » sont des appareils de haute technologie que nous n’arrivons pas à maîtriser tout à fait ».

    Ces remarques résonnent particulièrement, c’est le cas de le dire, en constatant aujourd’hui la furie des achats de vêtements de la « fast fashion » : Une étude récente a montré que les achats neufs de vêtements, chaussures, linges de maison, ont atteint un record en France en 2024, avec en moyenne 42 articles d’habillement par personne.

    L’Assemblée Nationale a même consacré un rapport à ce phénomène, pour apporter des réponses législatives afin de freiner ce qui est appelé « l’obsolescence émotionnelle » (on estime qu’un tiers seulement des vêtements en fin de vie le sont compte tenu de leur usure ou de leur détérioration).

    Ce phénomène, c’est aussi ce qui distingue l’achat de la consommation en tant que telle. Ce qui résonne pour moi avec un objet, une paire de skis, ou une planche de surf, c’est de m’en servir, de sentir la neige, de vivre la vitesse sur la planche de surf. Mais l’acte d’achat tout seul, ce n’est pas exactement la même chose. Or, on constate que, dans nos sociétés d’abondance, on achète chaque année toujours plus de livres, de supports musicaux, de raquettes de tennis et de pianos, mais on les lit, les écoute, s’en sert et en joue de moins en mois.

    Alors que l’acquisition de marchandises peut nous griser, en promettant une amélioration de notre qualité de vie par la perspective d’étendre notre accès au monde (explorer la mer par la planche de surf, de braver la neige et les montagnes avec les skis), elle est aussi le signe d’une relation muette au monde : « Cette volonté de disposer des choses et de les dominer finit, lorsqu’elle devient un absolu, par ruiner la possibilité même de leur donner la parole. Certes, nous disposons des marchandises et des possibilités qu’elles nous ouvrent, mais elles ne nous répondent pas ».

    Il y a dans l’achat une « promesse de résonance », qui nous fait espérer nous approprier un fragment du monde, et une forme intense de relation au monde. Mais cette promesse est déçue, car elle ne garantit aucune « assimilation ». C’est seulement la vague, et non l’achat de la planche de surf elle-même, qui procurera (et pas toujours) cette « assimilation ».

    C’est le contact qui fait la résonance.

    Pourrons nous sortir du monde muet en achetant moins et en consommant plus ?

    Où seront nos madeleines de Proust demain ?

  • CordeNotre relation au monde varie d’un individu à l’autre. Pour certains, le monde est un fleuve d’opportunités où l’on a envie de se baigner ; pour d’autres, c’est un univers menaçant qui nous fait peur.

    C’est ce que Hartmut Rosa appelle le degré de résonance, auquel il consacre son livre « Résonance – Une sociologie de la relation au monde », dont j’ai déjà parlé ICI.

    Une des caractéristiques qui influence cette relation au monde, c’est le degré de confiance accordé à notre capacité à effectuer des tâches, à relever des défis et à réaliser des objectifs, ce que Hartmut Rosa appelle « le sentiment d’efficacité personnelle ».

    Bien sûr, on doit distinguer le sentiment d’efficacité personnelle général, qui porte sur la relation au monde en général, du sentiment d’efficacité personnelle spécifique qui s’applique à des domaines d’action particuliers (je me sens efficace en mathématiques, mais pas pour être joueur de football). Mais, globalement, une personne qui éprouvera un sentiment d’efficacité personnelle élevé aura davantage confiance en elle, déploiera plus d’énergie pour affronter les difficultés, pourra se fixer des objectifs ambitieux, et persévèrera davantage quand les obstacles se dresseront sur sa route.

    Une discussion avec une dirigeante récemment nommée me fait repenser à cette notion : Elle s’est fixé des ambitions nouvelles pour l’entreprise dont elle vient de prendre les commandes. Et elle a déjà changé la moitié des membres de son Comex. Ceux qu’elle a remplacés, ce sont ceux qui lui semblaient renâcler et ne pas se sentir capables d’y réussir. Elle veut des gagnants et des combattants, prêts à la suivre.

    Pour Hartmut Rosa, ce sentiment d’efficacité personnelle peut se comprendre comme une recherche de résonance, comme l’espérance de pouvoir atteindre le monde et de le faire parler par sa propre action. Plus il est prononcé, plus grands sont l’intérêt, l’énergie et l’envie portés aux choses du monde.          

    Cette dirigeante, et son équipe reconstituée, ne manque pas d’énergie, ni d’envie.

    Car il y a aussi une dimension collective à ce sentiment d’efficacité personnelle. Toujours selon Hartmut Rosa, c’est par l’action collective, et la capacité de mise en forme commune, que l’on peut vraiment faire bouger les choses. Car une somme d’options individuelles d’efficacité personnelle n’est pas suffisante s’il n’y a pas aussi un sentiment d’auto efficacité individuelle, mais aussi collective.

    C’est pourquoi ce sentiment d’efficacité personnelle a une importance essentielle pour l’analyse des relations (individuelles comme collectives) au monde. Il répond à la question : Que sommes nous capables de faire dans le monde ? Et le cas échéant, contre le monde ?

    Car il y a une différence que met en évidence Hartmut Rosa, et qui change la perception, entre ceux qui vont considérer que leur efficacité personnelle est celle qui exerce une domination sur le monde, que l’on veut maîtriser à tout prix, sans tolérer l’incertitude, et ceux qui vont avoir une relation d’acceptation et d’accueil de ce que le monde (ou le destin) a décidé pour lui.

    Dans le premier cas, la relation au monde est muette ; Le monde est fait pour durer et être dominé. Dans le second cas, le monde est accepté comme changeant, et apporteur des surprises non prévues.

    Le risque existe alors de tellement croire en l’efficacité collective de son équipe derrière ses ambitions, que l’imprévu, le différent, devient une menace qui alimente les peurs du dirigeant, et des membres de l’équipe, perdant ainsi toute résonance avec le monde.

    Dans le monde moderne, ce risque s’accroît. Guidés par une logique de résultat et de domination, où le monde est mis à disposition de la technique et des technologies pour le rendre le plus conforme à nos objectifs, nous nous éloignons d’une efficacité résonante, cassant ce que Hartmut Rosa appelle la « corde vibrante » entre le sujet et le monde. Cette « corde vibrante », c’est celle qui nous permet de développer un intérêt vers l’extérieur auquel nous nous ouvrons, et sur lequel nous pouvons agir. C’est aussi celle qui, inversement, nous affecte de l’extérieur, et nous fait nous-mêmes « vibrer ». La vibration marche bien dans les deux sens.

    Ce qui empêche la corde de vibrer, c’est en général la peur et le stress, ces moments aussi où nous nous préparons à affronter des menaces devant lesquelles nous craignons de ne pas être à la hauteur (à cause d’un faible sentiment d’efficacité personnelle à ce moment), et où l’anxiété nous gagne, notre pouls s’accélère, notre pression artérielle augmente, nous libérons des hormones de stress, et notre système immunitaire s’affaiblit. C’est aussi le moment où le dirigeant peut devenir autoritaire et agressif, reportant cette peur sur ses collaborateurs.

    Un sentiment d’efficacité personnelle, oui, mais sans casser la « corde vibrante » avec le monde.

    Leçon de résonance.

  • AssociationsOn se croise par hasard ; cela fait quelques années que nous ne sommes pas revus.

    Oui, il est responsable de transformation et d’organisation dans une grande entreprise. Ça a l’ai sérieux. Il y est depuis huit ans. Je ne sais pas si il y est si heureux que ça ; je n’insiste pas.

    Et puis il me parle d’une association qu’il a créée, et dont il s’occupe. Ses yeux s’illuminent ; son sourire apparaît. Il me montre les photos d’un festival qu’il a organisé ; des spectacles de danse, des musiciens, plein de monde. Et des fonds récoltés pour la recherche d’une maladie génétique qu’il connaît bien, c’est celle dont est atteint son fils.

    A l’heure où certains croient encore que pour résoudre les problèmes de la société il faut plus d’Etat, plus d’impôts, plus de services publics et de fonctionnaires, combien sont-ils, ces salariés qui ont une deuxième vie bénévole dans les associations ? Et peut-on imaginer qu’il puisse exister une société dans laquelle il n’y aurait aucune association ? Et aimerait on vivre dans une telle société ?

    C’est Jeremy Rifkin qui prévoyait, déjà en 2014, que le capitalisme allait se transformer en une société du partage et des biens communs (dans son livre « La nouvelle société au coût marginal zéro ») :

    « Les communaux contemporains offrent un espace où des milliards de personnes vivent les aspects profondément sociaux de leur vie. Cet espace est fait de millions (littéralement) d’organisations autogérées, la plupart démocratiquement : associations caritatives, ordres religieux, ateliers artistiques et culturels, fondations pédagogiques, clubs sportifs amateurs, coopératives de production et de consommation, banques coopératives, organisations de santé, groupe de défense d’une cause, associations de résidents et tant d’autres institutions déclarées ou informelles – la liste est presque interminable – qui créent le capital social de la société. C’est sur ces communaux que naît la bonne volonté qui permet à une société de s’unir en tant qu’entité culturelle. Le marché et l’Etat ne sont que des prolongements de l’identité sociale d’un peuple. Sans reconstitution permanente du capital social, la confiance serait insuffisante pour permettre aux marchés et aux Etats de fonctionner ».

    Et tout cela est aussi le fruit de l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle et sociale de millions de personnes.

    Quand on voit ces employés tellement à fond dans leur travail qu’ils en oublient, et ne peuvent plus trouver le temps de cette vie personnelle et sociale, pensent ils, et les dirigeants de leurs entreprises avec eux, qu’ils contribuent en fait à cette maladie du capital social de la société ?

    C’est pourquoi cet équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle et sociale est aussi un sujet pour les entreprises et les dirigeants.

    Contribuer à ces réseaux associatifs c’est aussi ce qui fait naître les sourires.

  • FacialeLors de la dernière conférence de 4ème Révolution, avec Monique Canto-Sperber et Carlo d’Asaro Biondo, sur le thème « L’intelligence artificielle nous rendra-t-elle libres ? », nous avons forcément parlé de la reconnaissance faciale et de ses risques et avantages.

    Aujourd’hui en France, contrairement à la Chine, aucun lieu public n’est équipé de caméras permettant la reconnaissance faciale dite « à la volée », c’est-à-dire la possibilité d’identifier et de reconnaître à leur insu, à leur insu et en temps réel, des personnes dans la rue ou dans un lieu public ouvert à tous, comme le rappelle Monique Canto-Sperber dans son livre « La liberté cherchant son peuple ».

    Elle est néanmoins soucieuse d’en prévenir les risques et les dérives possibles. On connaît cette loi du 19 mai 2023, censée être provisoire, mais toujours en vigueur, votée en prévision des Jeux Olympiques, et qui a autorisé pour la première fois la mise en œuvre de solutions d’intelligence artificielle dans la vidéoprotection. Concrètement cette loi permet d’équiper les caméras d’algorithmes permettant de détecter des comportements suspects ou des faits inhabituels (bagages abandonnés, mouvements de foule), sans toutefois autoriser que ces caméras puissent être utilisées pour identifier des personnes.

    Mais, en dehors des lieux publics, la reconnaissance faciale est déjà une réalité et est utilisée. C’est le cas dans les zones d’embarquement des aéroports, ou pour entrer dans des lieux sécurisés à l’accès restreint limité aux personnes autorisées. Mais l’utilisation de ces technologies de reconnaissance faciale est encore souvent évoquée, face aux problèmes de sécurité, par les services de police ou de renseignement. Des expérimentations ont même déjà été autorisées et réalisées. Comme le souligne Monique Canto-Sperber, « Expérimenter la reconnaissance faciale, c’est déjà l’utiliser ».

    Si on veut aller plus loin, il y a un risque évident lié à la fiabilité de ces technologies, car, si on utilisait la reconnaissance faciale pour identifier des personnes qui n’ont pas envie d’être reconnues (personnes recherchées ou en infraction). Ces personnes pourraient alors trouver des parades pour ne pas être reconnues en modifiant l’apparence de leur visage (l’auteur Alain Damasio évoque dans un de ses romans de science-fiction – « Les furtifs « – des maquillages spécifiques qui brouillent la reconnaissance par les caméras, et que de nombreuses personnes utilisent pour ne pas être identifiées). Pire, on pourrait se tromper, des clichés mal cadrés ou imparfaits entraînant des identifications erronées, pouvant entraîner des conséquences dramatiques pour les personnes concernées.

    Car la relation entre les visages et la machine, le visage étant lui-même une production machinique, est plus complexe qu’il n’y paraît. Mathieu Corteel, dans son ouvrage « Ni dieu ni IA – Une philosophie sceptique de l’intelligence artificielle », dont j’ai déjà parlé ICI, analyse ce concept de visagéité.

    Le mot est repris de Gilles Deleuze et Félix Guattari dans « Milles plateaux » (1980) : « Le visage ne se produit que lorsque la tête cesse de faire partie du corps, lorsqu’elle cesse d’être codée par le corps, lorsqu’elle cesse elle-même d’avoir un code corporel polyvoque multidimensionnel – lorsque le corps, tête comprise, se trouve décodé et doit être surcodé par quelque chose que l’on appelle le Visage ». Pour Deleuze et Guattari, le visage, en tant que production machinique, est un agencement de signes et de subjectivités qui se projette et se constitue par-delà le corps. Il passe ainsi par un processus de décodage et de surcodage. En 1980, quand Deleuze et Guattari publiaient leur ouvrage, on ne parlait pas d’intelligence artificielle ni de reconnaissance faciale.

    Mathieu Corteel prolonge la réflexion. Il y a dans le visage un premier niveau de reconnaissance, celui que la machine et l’IA peut identifier, parfois avec des erreurs aussi, mais aussi un deuxième niveau de connaissance, de niveau 2, qui relève du langage des émotions, que la machine n’interprète pas, contrairement à l’être humain. Car le visage humain est une forme de vie qui se manifeste au contact des autres. Alors que la forme basique du visage, celle qu’analyse la machine, le visage numérisé, passe par tout un processus de décodage ou de séparation vis-à-vis du corps et de son milieu naturel. Lorsque ce visage civil apparaît, c’est le corps qui disparaît.

    Mathieu Corteel évoque une expérience personnelle que nous connaissons tous à propos des photos d’identité. Il faut toute une mise en scène pour que la machine puisse nous identifier : « Je me rappelle quel mal j’ai eu à prendre ma photo d’identité pour mon visa. Lorsque je me suis présenté dans le photomaton, aucune prise ne convenait. Je tentais de modifier l’angle, ma position, mon col, etc, rien à faire ». Il réessaye directement au consulat et a l’idée qui fait que ça marche, « Ouvrir grand les yeux ». C’était la bonne.

    Le visage décodé et surcodé est en fait « une fonction servie par l’IA ». Devenir ce visage, c’est un corps brut, « la chose du pouvoir ».

    Alors que le visage perçu par l’être humain est celui où l’on reconnaît les émotions, l’humeur, et tant d’autres choses. Dans ce rapport humain à l’autre, on se libère de l’état civil, on sort de l’espace de la machine et du pouvoir de contrôle, pour une relation simplement…humaine.

    Voilà une belle démonstration de la puissance de l’homme sur la machine quand on parle du visage.