Le Haut Conseil pour le Climat (HCC) vient de publier son huitième rapport. Lecture intéressante et les conclusions toujours un peu les mêmes que dans les rapports précédents : Les risques s’intensifient, les baisses d’émissions de gaz à effet de serre sont insuffisantes, et les politiques publiques ne vont pas assez vite dans les actions. Suivent plus de 80 recommandations, assez générales, pour faire mieux. Recommandations, car ce Haut Conseil n’a aucun pouvoir pour imposer quoi que ce soit.

Ce Haut Conseil a été créé en 2018 par Emmanuel Macron, rappelons-nous, pour calmer ou répondre à une crise sociale agitée, celle des gilets jaunes, causée justement par une mesure écologique pas très bien acceptée (la taxe carbone). L’idée était de déléguer à un organisme scientifique indépendant l’expertise pour proposer et donner de la crédibilité et de la méthode à la transition écologique.

Mais en pointant encore dans ce huitième rapport le « retard structurel » et la « prudence excessive » des politiques publiques, on peut se demander si l’Etat, en voulant canaliser la colère par la science, n’a pas plutôt créé une instance qui documente année après année l’échec et la lenteur des voies légales.

C’est ce constat d’impuissance institutionnelle qui désespère, de plus en plus, une partie des militants les plus acharnés sur l’écologie et le changement climatique, mais aussi de plus en plus de citoyens frappés de plein fouet par la multiplication des canicules, des mégafeux et des événements extrêmes.

Quand la démocratie participative et l’expertise scientifique échouent à accélérer la cadence, la tentation de la rupture devient plus forte.

Un roman que je suis en train de lire imagine bien le genre de phénomène qui pourrait devenir, de plus en plus, une réalité. C’est « Le ministère du futur » de Kim Stanley Robinson, paru en 2020 (2023 pour la traduction française) et qui a connu un grand succès.

Dans ce roman de Kim Stanley Robinson, après une canicule mortelle en Inde, un groupe activiste, les Enfants de Kali conclue que les diplomates et les rapports d’experts ne sauveront personne. Ils emploient des méthodes clandestines violemment coercitives : destruction par drones de jets privés, ciblages individuels de dirigeants de multinationales de l’énergie fossile, sabotage systématique des infrastructures polluantes.

Bien que la DGSI et le gouvernement n’aient pas signalé encore d’attentats visant directement des personnes au sens du terrorisme classique, on a pu observer ces dernières années des évènements que l’on croirait sortis de ce roman de moins en moins de science-fiction, avec des modes d’action qui ont franchi un cap inédit vers la destruction matérielle assumée, comme par exemple :

  1. Le sabotage de la cimenterie Lafarge de Bouc-Bel-Air (2022) : Environ 200 activistes vêtus de combinaisons blanches se sont introduits sur le site pour détruire des infrastructures à coups de masse, couper les câbles et incendier des véhicules.
  2. Sainte-Soline et la bataille des « méga-bassines » (2023) : Des affrontements violents ont opposé des milliers de manifestants aux forces de l’ordre, accompagnés du sabotage de tuyaux de pompage et d’infrastructures d’irrigation. C’est à ce moment que le gouvernement a théorisé la notion controversée d’ « éco-terrorisme ».
  3. Actions ciblées contre les transports d’élite et les pipelines : Attaques de jets privés sur des tarmacs, coupures de pipelines industriels ou sciage de pylônes, directement inspirés des écrits théoriques d’Andreas Malm (voir son ouvrage consacré à ce mode d’action, « Comment saboter un pipeline »).

On peut se demander, dans ce contexte, si les rapports du Haut Conseil pour le Climat ne préparent pas, malgré eux, le terrain des violences de demain. Plus le décalage entre la vitesse du changement climatique et la vitesse des lois grandit, plus le risque sociétal et sécuritaire semble augmenter.

En traitant les alertes scientifiques du Haut Conseil pour le Climat comme de simples suggestions, les gouvernements n’ont-ils pas tué la voie pacifique ? Si le système légal est jugé incapable d’arrêter les « criminels climatiques », la fiction de Kim Stanley Robinson risque de ne plus être un avertissement, mais un manuel d’instruction.

La question va se poser concrètement pour les dirigeants qui émergeront de l’élection présidentielle et des élections législatives de 2027.

Avec l’objectif d’éviter l’écologie punitive par le haut, celle qui avait déclenché les gilets jaunes. Mais aussi d’éviter de trop reculer face à la contestation en créant des instances d’expertise comme des boîtes à idées écoutées d’une oreille distraite (ce HCC y ressemble quand même un peu).

Pour éviter que le roman de Kim Stanley Robinson ne devienne une réalité quotidienne, le prochain président ne pourra plus se contenter de ce genre de « greenwashing institutionnel ».

Ecoutons les propositions des candidats avec attention.

Les candidats à l’élection présidentielle de 2027 vont se retrouver face à une équation explosive : comment mettre en œuvre une transformation plus radicale sans réveiller la colère sociale, tout en évitant que certains plus militants ne basculent dans les actions clandestines ?

Ce qui est certain, c’est qu’ignorer le Haut Conseil pour le Climat aujourd’hui (ou ne pas donner à ses avis un caractère juridiquement ou politiquement plus contraignants sur les grands projets de loi, comme un droit de veto climatique ou une obligation de mise en conformité des budgets publics, ce que demande d’ailleurs le Haut Conseil du Climat dans ses recommandations), c’est donner les clés de la transition au Ministère du Futur demain. Gare aux dégâts.

Le roman de Kim Stanley Robinson est un bon lanceur d’alerte.

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