Il y a des décisions qui conduisent à l’échec parce qu’elles sont mal conçues. D’autres parce qu’on s’y accroche trop longtemps. Et il y a celles qui cumulent les deux.

La superbe idée d’Edouard Philippe, sous l’inspiration de Nicolas Hulot, ministre de l’Écologie, sur la taxe carbone en 2018 est un cas d’école qui appartient à cette dernière catégorie.

Ce n’est pas seulement l’histoire d’une taxe. Cela montre aussi comment une idée technocratique, présentée comme courageuse, devient un piège politique dès lors que l’on refuse de voir ce qu’elle produit réellement.

Pour revivre cette tragi-comédie politique, il suffit de parcourir la presse de l’époque, les faits, les déclarations oubliées, les commentaires. Tout y est : depuis l’hubris dans la démesure et l’orgueil du héros, jusqu’au coup de théâtre final du renoncement.

Acte I : L’idée élégante

Fin 2017, le gouvernement d’Édouard Philippe décide d’accélérer nettement la composante carbone de la TICPE. On passe de 30,5 € la tonne de CO₂ en 2017 à 44,6 € en 2018, avec une perspective claire : 86 € en 2022 et 100 € en 2030. Philippe l’assume sans détour : « pour mettre en place la transition et prendre en compte l’économie décarbonée, il faut envoyer un signal prix », une trajectoire « visible, prévisible et irréversible ».

Sur le plan théorique, l’intention est classique. Taxer l’externalité négative pour orienter les comportements. Rendre le pétrole « moins simple ». C’est cohérent, lisible, presque pédagogique. Le problème commence dès qu’on descend du modèle à la réalité française de 2018.

Pour un litre de gazole à 1,53 €, l’automobiliste verse déjà 59 centimes de TICPE. Entre 2013 et 2018, la taxe a déjà grimpé de 16 centimes. Pour un conducteur moyen (4 l/100 km, 15 000 km/an), la facture annuelle de TICPE devait passer de 356 € en 2018 à 469 € en 2022. Or des millions de Français n’ont pas d’alternative crédible. Pas de RER, pas de bus fréquent, pas de télétravail généralisé. La voiture n’est pas un choix de confort, c’est une contrainte. Dans ces conditions, le signal prix ne change pas les comportements : il confisque du pouvoir d’achat.

Ajoutez que la manne fiscale n’était pas anodine (la TICPE devait passer de 10,4 à 13,3 milliards d’euros entre 2017 et 2018) et que le « green tax shift » promis (hausse verte compensée par la baisse d’autres impôts) n’a pas eu lieu. L’idée, déjà fragile, devient clairement punitive pour une partie de la population.

Acte II : L’obstination

Une mauvaise idée peut encore être corrigée. Ce qui la transforme en échec, c’est le refus de la regarder en face. Tout au long de l’automne 2018, face à la montée des prix et aux premières pétitions, le gouvernement tient. « On ne change pas de pied. » On multiplie les mesures d’accompagnement (chèque énergie, primes à la conversion), mais trop tard, trop modestes, trop technocratiques. On continue de parler de « signal prix » et de « transition » alors que le pays commence à parler de « ras-le-bol ».

L’obstination n’est pas seulement politique. Elle est cognitive. On a construit un récit (le courage écologique face aux résistances) et on refuse de le remettre en question, même quand les faits le contredisent. Certains, pour contredire, citent le cas de l’Allemagne, qui taxe plus, et pourtant pollue plus : l’efficacité purement environnementale de la mesure était déjà contestable. Le caractère régressif de la taxe était évident. Pourtant on tient. Jusqu’au moment où la colère trouve son symbole, le gilet jaune en soutien sur le tableau de bord de la voiture en évidence sous le pare-brise, et déborde.

Acte III : L’effondrement

Le 17 novembre 2018, les ronds-points se remplissent. Le 1er décembre, Paris brûle un peu. Plusieurs morts, des centaines de blessés. La colère n’est plus seulement fiscale : elle est devenue existentielle.

C’est à ce moment précis que l’obstination et le recul se télescopent de façon théâtrale. Le 4 décembre, Édouard Philippe annonce un moratoire de six mois sur la hausse de la taxe carbone, la convergence diesel-essence et le GNR. Il justifie encore la logique d’ensemble et insiste sur la nécessité de trouver des mesures d’accompagnement « justes et efficaces ». « Aucune taxe ne mérite de mettre en danger l’unité de la nation », déclare-t-il, tout en maintenant le cap conceptuel.

Mais le lendemain, 5 décembre, l’Élysée change de ligne sans prévenir son Premier ministre. Alors que Philippe est encore à la tribune de l’Assemblée pour défendre les mesures du gouvernement, la présidence annonce que « le président de la République et le Premier ministre ont souhaité de concert que la hausse de la taxe carbone prévue dans le PLF 2019 soit supprimée ». François de Rugy, nouveau ministre de l’écologie, nommé le 4 septembre après la démission de Nicolas Hulot le 28 août, confirmera peu après que la hausse est « annulée pour l’année 2019 ». Plusieurs sources indiquent que Macron a voulu aller plus loin que le simple moratoire, estimant que les Français avaient « l’impression d’une entourloupe » avec une simple suspension.

La trajectoire « irréversible » vient de s’effondrer. Non pas parce que l’écologie aurait soudain cessé d’être importante, mais parce que l’exécutif a découvert, un peu tard, que l’on ne gouverne pas longtemps contre une colère large, diffuse et légitime dans sa dimension sociale. Et que, dans la panique, le Président et son Premier ministre n’étaient plus exactement sur la même longueur d’onde.

Epilogue : Leçon d’un échec

Ce cas montre trois mécanismes classiques d’échec de décision.

Premier : confondre la pureté du modèle avec la complexité du terrain. Un signal prix fonctionne si les agents ont des alternatives. Sinon, ce n’est plus un signal, c’est une confiscation.

Deuxième : sous-estimer le coût politique de l’obstination. Tenir un « cap » est valorisé dans les cabinets. Mais tenir un cap qui produit une jacquerie n’est plus du courage : c’est de l’aveuglement. Et quand, au moment critique, le sommet de l’État commence à diverger (Philippe qui justifie encore, Macron qui décide de supprimer), l’image de maîtrise s’effondre complètement.

Troisième : mélanger les objectifs. La taxe carbone avait une ambition écologique affichée et un rendement budgétaire bien réel. Quand les deux se confondent, la légitimité s’érode rapidement. Les Français ont senti que l’on leur demandait de financer à la fois la planète et le budget de l’État, sans compensation réelle.

Au final, la planète n’a pas été sauvée ce jour-là. Les caisses non plus. Et le gouvernement a appris, à ses dépens, qu’un signal prix trop fort ne change pas seulement les comportements des citoyens. Il change parfois le gouvernement lui-même… et révèle ses propres fissures internes.

C’est la leçon, un peu cruelle, de cette superbe idée.

Sera-ce une leçon pour les suivants ?

A suivre.

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