Dans mon précédent post , j’ explorais l’élégance théorique du Carboncoin. L’idée semblait imparable : réorienter la création monétaire mondiale vers la sauvegarde du vivant en rémunérant massivement la non extraction des ressources fossiles et le stockage du carbone.
Mais que se passe-t-il lorsque cette utopie comptable se heurte aux dures réalités économiques et géopolitiques ? C’est précisément l’exercice auquel se livre Kim Stanley Robinson dans le chapitre 69 de son roman Le Ministère du Futur. En simulant la mise en pratique du Carboncoin à l’échelle globale, l’auteur dépeint un tableau bien éloigné des épures théoriques, révélant des effets pervers majeurs et d’inattendus mécanismes d’effet rebond.
1. La rente de l’inaction et la flambée des cours
Dès lors que le système récompense les pays qui acceptent de laisser leurs hydrocarbures dans le sol, en les réservant exclusivement à des usages non combustibles comme la chimie des plastiques, les pétro Etats saisissent l’opportunité. Ils exigent et obtiennent des compensations colossales en Carboncoins. Ironie du sort : ces pays finissent par engranger encore plus d’argent en ne vendant pas leur pétrole qu’en l’exploitant brut. La valorisation de leurs réserves sous terre les propulse instantanément au sommet de la richesse mondiale.
Mais ce retrait forcé d’une grande partie des fossiles provoque un deuxième effet systémique : la raréfaction artificielle de l’offre sur les marchés restants. Les cours du pétrole brut s’envolent. D’autres nations productrices, comme le Brésil, tirent immédiatement parti de cette hausse spectaculaire des prix pour maximiser leurs revenus sur les volumes restants.
Pendant ce temps, les banques centrales font tourner la planche à billets à un rythme inédit pour alimenter le dispositif. L’économie mondiale bascule alors dans une zone de turbulences inédite, résumée par Robinson :
« Avec pour résultat que personne ne savait vers où voguait l’économie mondiale, ni ce qui se passerait si les banques centrales continuaient à injecter massivement leur nouvelle monnaie dans le circuit. »
On ne résout pas la crise climatique par un simple tour de passe-passe comptable.
2. Chine et Russie : Le double jeu géopolitique
L’illusion de la théorie monétaire est de croire qu’elle efface les rivalités stratégiques. Le chapitre 69 montre au contraire comment les grandes puissances adaptent leurs manœuvres à ce nouveau marché.
D’un côté, la Chine s’impose en maître absolu du jeu de la transition en verrouillant la production mondiale de panneaux solaires. Mais cette vitrine verte n’empêche pas le pragmatisme industriel : la Chine continue d’exporter massivement du charbon vers ses voisins, notamment le Japon. L’Australie et la Russie font de même partout où subsiste une demande. La transition des uns finance ainsi les exportations fossiles des autres.
De l’autre côté, la Russie transforme la crise énergétique en instrument de pression. Profitant de la dépendance de l’Europe, dont le chauffage hivernal repose largement sur le gaz russe, elle maintient ses flux jusqu’au moment tragique où les pipelines explosent en plein cœur de la mauvaise saison. Ce roman, on le comprend, a été écrit avant que l’on connaisse la guerre en Ukraine et l’embargo sur le gaz russe (une nouvelle péripétie que l’on pourrait injecter).
La spéculation géopolitique atteint son paroxysme lorsqu’une rumeur se propage : la Russie serait impliquée dans le coup d’État contre la famille royale saoudienne. La logique financière derrière cette manœuvre supposée est implacable : en retirant le pétrole arabien (car après ce coup d’Etat imaginé, l’Arabie saoudite est devenue l’Arabie) du marché mondial (qui s’ajoute au retrait brésilien), le pétrole restant entre les mains des Russes prend une valeur astronomique. La monnaie climat n’a pas étouffé la guerre des cours ; elle en a démultiplié les enjeux.
3. Le piège du Sud global et le maintien de la machine thermique
Pendant que les grandes puissances manœuvrent et que les pays riches accélèrent leur transition, le solaire devenant moins cher et les technologies de stockage (batteries, réservoirs de sels fondus, volants d’inertie, hydro-pompage ; l’auteur Kim Stanley Robinson nous donne une bonne liste des technologies possibles ou plausibles) gagnant en efficacité, que deviennent les pays en développement ?
Ne disposant pas de réserves pétrolières à monnayer pour obtenir des Carboncoins, ni des capitaux nécessaires pour investir massivement dans le stockage ou les renouvelables, ils se retrouvent pris au piège. Désertés par les marchés solvables, les hydrocarbures devenus très chers trouvent en eux leurs derniers acquéreurs par pure nécessité :
« Par conséquent, les nations en voie de développement sans réserves pétrolières devinrent les derniers gros brûleurs de carbone, ce qui représentait quand même une belle quantité. »
Malgré l’injection de milliards de Carboncoins et le déploiement accéléré des technologies vertes, la machine thermique globale ne s’est pas arrêtée.
Conclusion : La leçon de l’intelligence collective face aux mirages de la solution unique
Ce détour par la fiction de Kim Stanley Robinson, vient utilement calmer l’enthousiasme naïf que pourrait susciter la « bonne idée » du Carboncoin.
En réalité, cette mise en récit illustre à merveille ce qu’Edgar Morin n’a cessé de nous répéter : la réalité est systémique, tissée d’interdépendances, de rétroactions et d’effets pervers impondérables. Comprendre et gérer la complexité ne se réduira jamais à la recherche d’une idée magique ou d’un levier unique, fût-il aussi séduisant que le Carboncoin.
Chercher à résoudre la crise écologique par un seul mécanisme monétaire relève encore d’une pensée mutilante qui isole un outil du reste du tissu social, politique et géopolitique. Sans prise en compte de cette complexité, toute « solution simple » injectée dans un système complexe ne fait que créer de nouveaux désordres. Le Carboncoin ne nous dispensera jamais de l’effort le plus difficile : apprendre à penser et agir dans la complexité.
Mon ami expert en excellence décisionnelle Olivier Zara, nous met lui aussi en garde dans ses ouvrages et son blog contre cette confusion tenace entre le « compliqué » et le « complexe ».
Le dérèglement climatique et la géopolitique de l’énergie ne sont pas des problèmes compliqués qu’une expertise financière unilatérale pourrait résoudre de manière définitive. Ce sont des problèmes complexes qui requièrent plusieurs expertises, une adaptation continue et, surtout, l’hybridation des intelligences et des savoirs pour atteindre une véritable intelligence collective. Sans cette architecture systémique de la décision, la « bonne idée », même celle du Carboncoin, risque de n’être qu’un coup de chance… ou une source de nouveaux désordres.
Le Carboncoin ne nous dispensera jamais de l’effort le plus difficile : apprendre à penser et agir dans la complexité.

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