Dans un précédent article consacré aux combattants de la 2ᵉ DB, j’explorais ce que l’Histoire enseigne sur le « jour d’après » : ce moment critique où, l’objectif suprême ayant été atteint, une équipe bascule dans le vide stratégique et la perte de repères.
Ma lecture récente des « Réprouvés » (écrit en 1930 en prison) d’Ernst von Salomon offre une tout autre perspective sur la dynamique des groupes sous tension. Là où la 2ᵉ DB incarnait la victoire triomphante suivie du spleen de la démobilisation, les Corps francs de 1919-1920 nous plongent dans le vertige inverse : celui de la défaite non digérée, du rejet populaire et de l’activisme désespéré.
Un épisode de l’Histoire parfois oublié, que nous restitue Ernst von Salomon, témoin et acteur des évènements.
La première partie de ce récit de première main raconte cette impression d’être des « réprouvés », déconsidérés, avant de devenir des conjurés et des criminels (Ernst von Salomon sera impliqué dans l’assassinat de Walther Rathenau, ministre des Affaires étrangères, le 24 juin 1922).
La genèse des Corps francs et l’enfer des Provinces baltes (1919)
Pour comprendre les états d’âme d’Ernst von Salomon, il faut revenir au chaos de l’Allemagne de la fin 1918. L’Empire s’est effondré, l’armée régulière est en décomposition et le pays menace de basculer dans la révolution. Le nouveau gouvernement social-démocrate (SPD), incapable de maintenir l’ordre et bloqué par une armée officielle qui refuse d’intervenir, fait appel à des volontaires pour former des unités paramilitaires : les Corps francs (Freikorps).
Ces troupes regroupent des vétérans incapables de se réadapter à la vie civile, mais aussi une extrême jeunesse : des adolescents de 17 ou 18 ans issus des écoles de cadets, comme Salomon (né en 1902). Trop jeunes pour avoir combattu entre 1914 et 1918, ils sont nourris d’un idéal romantique du devoir patriotique.
Lorsque la menace bolchevique se précise à l’Est au début de l’année 1919, l’état-major et le gouvernement de Berlin refusent une nouvelle fois d’y engager officiellement l’armée régulière afin d’éviter toute confrontation directe avec les Alliés vainqueurs. Ce sont donc les Corps francs que l’on envoie en première ligne dans les provinces baltes (Lettonie, Estonie). Pour le pouvoir politique, ces troupes privées offrent un avantage cynique : pouvoir mener la guerre tout en niant toute responsabilité officielle.
L’expédition répond alors à un triple enjeu :
- Un écran de fumée diplomatique : Utiliser ces mercenaires non officiels avec la tolérance tacite des Alliés pour faire barrage à la poussée de l’Armée rouge soviétique vers l’Europe de l’Ouest.
- La défense des barons baltes : Protéger les grands domaines fonciers de l’aristocratie germano-balte locale.
- Le mirage de la colonisation (Land) : On promet aux volontaires des terres à cultiver à l’Est à la fin des combats. Pour ces adolescents de 17 ou 18 ans sans avenir dans une Allemagne ruinée, c’est un puissant moteur d’engagement.
Sur le terrain, l’expédition bascule dans la barbarie. Privés de lignes de front claires et de tout cadre juridique, les affrontements opposent les Corps francs non seulement aux bolcheviques, mais aussi aux nationalistes lettons. Salomon y découvre la cruauté brute, participant à des nettoyages de villages et assistant à des tortures terrifiantes, à l’image de son compagnon de section Kleinschroth, retrouvé le corps mutilé et le visage supplicié au sel, déclenchant une spirale de vengeances sanguinaires. La guerre perd tout sens politique pour devenir une expérience d’anéantissement pur. Salomon résumera cette fascination nihiliste par cette formule :
« Nous étions des traqueurs de chimères, des hommes ivres de guerre et de carnage. »
C’est en plein milieu de cette campagne sauvage qu’intervient le couperet : la signature du traité de Versailles, le 28 juin 1919. Pour respecter les exigences des Alliés, le gouvernement républicain de Berlin ordonne la dissolution des Corps francs et l’évacuation immédiate de la Baltique.
Pour Salomon et ses camarades, le choc est immense : ils se sentent poignardés dans le dos par leur propre gouvernement. Refusant d’abord d’obéir, arrachant leurs insignes officiels pour poursuivre un combat clandestin, ils basculent dans l’insoumission. Lorsqu’ils sont finalement rapatriés de force à la fin de l’année 1919, dépouillés de leurs armes et déclarés hors-la-loi par la jeune République, ces jeunes de 17 ans deviennent définitivement des « réprouvés » (Geächteten).
Salomon résume cette errance existentielle et le vide idéologique qui en découle par cette formule célèbre :
« Ce que nous voulions, nous ne le savions pas ; et ce que nous savions, nous ne le voulions pas. »
Déconnectés de la société civile, sans métiers, sans repères et ivres d’amertume, ils se transforment en mercenaires errants, prêts à se retourner contre la République de Weimar.
Le basculement : le Putsch de Kapp et le drame d’Harburg (1920)
C’est dans ce climat de ressentiment accumulé qu’éclate, en mars 1920, le Putsch de Kapp, baptisé du nom de son instigateur civil, Wolfgang Kapp, un haut fonctionnaire ultra-nationaliste et prussien qui s’était proclamé chancelier avec l’appui des généraux révolté. Refusant la dissolution de leurs unités exigée par le traité de Versailles, ces militaires et milices tentent ainsi un coup d’État pour renverser le gouvernement républicain.
Kapp ne voulait pas seulement faire une émeute de rue, mais installer un nouveau gouvernement de facto à Berlin (ce qui échouera en 5 jours face à la grève générale déclenchée par la population et les syndicats).
Envoyées pour prendre le contrôle des centres ouvriers du Nord, les unités des Corps francs, notamment « les Bavarois » (surnom donné aux combattants du corps franc bavare du général von Epp, ultra-nationalistes et aguerris aux luttes anti-bolcheviques), se heurtent à une résistance inattendue à Harburg.
Face aux soldats se dressent non seulement les « gardes rouges » (les milices armées des conseils d’ouvriers et de soldats), mais la population tout entière. Salomon décrit avec stupeur la présence des femmes des quartiers populaires en première ligne : des ménagères et des ouvrières qui huent, crachent et frappent les soldats, brisant net leur code d’honneur patriarcal. Traqués dans les rues et à court de munitions, les Bavarois se retranchent dans une école avant de capituler. Lors de leur sortie désarmée, plusieurs d’entre eux sont lynchés par la foule furieuse.
Pour le jeune Salomon, le choc est total. Voir ces soldats aguerris vaincus par une foule d’ouvriers et de ménagères marque la fin du mythe de leur supériorité. Surtout, cela révèle une vérité cruelle : ils ne sont pas perçus comme des héros restaurateurs de l’ordre, mais comme des oppresseurs haïs par le peuple.
La rupture : la « révolution de l’esprit »
C’est au terme de cet épisode fratricide que Salomon tire le bilan de l’échec de la violence brute. Dans une tirade lucide, il retranscrit la fin du temps des armes et le besoin d’une refondation intellectuelle :
« J’ai idée que la révolution est encore à faire. La démocratie parlementaire ? – allons donc, c’était moderne en 1848 […]. Et le marxisme ? C’est un programme ferme et solide […]. Mais quoi qu’il en soit, la révolution n’est pas venue. Le résultat de 1918 ce n’est qu’une mixture de 48, de Guillaume II et de Marx. Et ça se voit ! Tout l’ancien stock a été repris par la nouvelle firme. Et c’est en face d’elle que nous sommes. Et nous avons lutté « pour la paix et pour l’ordre ». Hélas ! […]
Je crois que c’est à nous de faire la révolution. […] Nous avons commencé par l’assaut des barricades, et nous avons échoué. La révolution de l’esprit, c’est à elle que je pense lorsque je dis qu’il nous reste à faire la révolution. C’est à cela qu’il faut se mettre maintenant. […] Il faut que nous fassions la révolution pour la nation […]. Et pour cela il faut d’abord savoir ce que c’est au juste que la nation. Je veux dire savoir, non pas deviner. […] Apprendre cela, voilà, il me semble, la tâche. »
En quelques mots, Salomon ferme le chapitre du terrorisme de rue pour ouvrir celui du travail doctrinal et de l’apprentissage.
Ce que ce récit inspire aux dirigeants d’aujourd’hui
Une citation célèbre, attribuée au philosophe George Santayana, dit : « Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le répéter ».
Les réflexions et le récit d’Ernst von Salomon sont un rappel puissant des enjeux de management face aux jeunes générations qui s’éloignent et rejettent les règles établies par leurs aînés ou leurs dirigeants… au point de vouloir prendre le pouvoir à leur place. En livrant ce témoignage sur le vif, Salomon se fait le porte-parole de cette réaction épidermique : celle d’une jeunesse enthousiaste et idéale, confrontée à une gouvernance à laquelle elle n’adhère plus.
On peut retenir :
- La rupture générationnelle et la dérive des énergies : Cette histoire illustre la trajectoire d’une nouvelle génération qui refuse le modèle proposé par ses dirigeants. Lorsqu’une jeunesse en quête de souffle, d’impact et de passion se heurte au pragmatisme gestionnaire de sa gouvernance (comme le SPD en 1919), un vide émotionnel s’installe. Faute de trouver une cause ou une ambition fédératrice dans le cadre officiel, cette énergie très motivée s’éloigne du projet commun, basculant dans une sous-culture autonome qui finit par couper définitivement les ponts avec l’organisation.
- Le risque ultime de la déception : la bascule dans la contestation radicale : L’histoire de Salomon rappelle aussi que la désillusion prolongée, lorsqu’elle s’accompagne du sentiment d’être incompris ou trahi par le système, ne mène pas seulement au désengagement passif. Elle peut pousser vers une forme de guérilla interne, de cynisme destructeur, voire de contestation ouverte contre la gouvernance et les méthodes établies.
- Les effets de la rupture d’engagement (« l’effet lâchage ») : L’épisode du retrait imposé par le traité de Versailles montre la violence psychologique ressentie par le terrain lorsque la hiérarchie modifie brutalement les règles du jeu ou abandonne un projet sur lequel les équipes se sont fortement investies sous la pression de contraintes extérieures.
- Le mirage des réorganisations cosmétiques (« Tout l’ancien stock a été repris par la nouvelle firme ») : Le constat amer de Salomon face à la réorganisation de l’État offre une leçon saisissante. Rebaptiser des structures, modifier des organigrammes ou plaquer de nouvelles étiquettes sans faire évoluer les postures managériales profondes engendre la réaction immédiate d’équipes du terrain qui identifient rapidement l’absence de transformation réelle.
- Le piège de l’activisme sans vision (« Commencer par l’assaut des barricades ») : L’aveu de Salomon (« Ce que nous voulions, nous ne le savions pas ») résume les dérives de l’hyper-activisme opérationnel. Vouloir agir aux forceps et privilégier l’exécution à tout prix sans avoir défini le cap au préalable expose l’organisation à un déploiement d’énergie stérile et à un risque d’épuisement collectif.
- L’exigence d’acculturation (« La révolution de l’esprit ») : En concluant qu’il faut « d’abord savoir » et « apprendre », Salomon rappelle une règle fondamentale du leadership : toute transformation pérenne commence par un travail de fond sur la culture, le sens et l’alignement des esprits avant même de chercher à basculer dans l’action.
En définitive, le récit de Salomon nous met en garde. Car l’Histoire montre que cette désillusion ne reste jamais stérile : le vide politique et l’amertume de Salomon et de ses compagnons déçus formeront, une décennie plus tard, le terreau le plus fertile à l’essor du national-socialisme et à la conquête du pouvoir par Hitler en 1933. Faute d’avoir su offrir un cap républicain et une ambition légitime à cette jeunesse en quête d’absolu, la société weimarienne a laissé le fanatisme capter son énergie dévoyée.
Face aux tensions d’aujourd’hui, la question s’impose à tout dirigeant : comment répondons nous à ces jeunes générations qui s’éloignent des standards de leurs aînés et cherchent leur propre « révolution de l’esprit » ? Saurons-nous leur offrir une vision et un cadre inspirants avant que le désenchantement ne fasse son œuvre ?
Quel cap et quelle ambition répondront à leurs attentes avant que le désenchantement ne les pousse vers l’affrontement ou le retrait ?

Laisser un commentaire