« Ce que je pense, c’est qu’au stade où vous en êtes, vous allez toucher le dur. Tous autant que vous êtes mais surtout toi, avec le domaine que tu as choisi. Tant que vous vous amusiez à cartographier le monde ou à créer des applis pour reconnaître les plantes ou trouver l’original d’un meuble, vous ne gêniez personne. Je caricature évidemment. Mais tu comprends ce que je veux dire. Aujourd’hui, vous vous attaquez à l’essentiel : l’humain et ses limites. D’après ce que je sais, vous travaillez sur l’allongement de la vie, sur l’interface entre le biologique et la machine, vous développez des outils d’intelligence artificielle qui pulvérisent le savoir humain.
Alors, vous allez avoir tout le monde sur le dos. L’Etat va se dresser devant vous, avec ses normes, ses limites éthiques et légales, sa volonté de tout contrôler ».
Cette discussion, c’est celle entre un entrepreneur de la Tech en Californie et Ronald, qui vient proposer une idée et ses services pour résoudre ce dilemme : Pour éviter les bâtons dans les roues, il faut créer, ou plutôt prendre le contrôle, d’un Etat où il pourra faire la loi comme il veut, dans un esprit libertarien, loin des normes et des contrôles. Le but est de faire un coup d’Etat dans un pays propice à ce genre d’action, et d’y prendre le pouvoir.
Ainsi démarre le roman de Jean-Christophe Rufin, « D’or et de jungle » (2024).
Comme l’auteur le précise en note de première page, il s’agit d’une œuvre de fiction, mais les éléments géographiques sur le pays, réel, sont très documentés.
Le contexte, lui non plus, n’est pas complètement absurde, et cette envie des champions de la Tech d’échapper aux législations et pouvoirs des Etats est aussi souvent visible et revendiquée.
Un thriller géopolitique au cœur de la démesure technologique
Ancien diplomate et ambassadeur, Jean-Christophe Rufin met dans D’or et de jungle son érudition géopolitique au service d’une mécanique romanesque redoutablement efficace. Le choix du décor, un sultanat d’Asie du Sud-Est richissime mais institutionnellement fragile, témoigne d’une connaissance fine des vulnérabilités propres aux micro-États. La grande force de l’ouvrage réside dans la minutie avec laquelle est décrite la privatisation d’une opération d’influence et d’un coup d’État à l’ère numérique : guerre psychologique, manipulation des réseaux sociaux, cyberattaques ciblées et mercenariat moderne.
Au-delà de l’action, le roman vaut pour la confrontation stylisée entre deux mondes : d’un côté, le pragmatisme cynique des barbouzes et professionnels du terrain ; de l’autre, l’idéalisme messianique et hors-sol des tycoons de la Silicon Valley, convaincus que le progrès technologique valide leur affranchissement de toutes les contraintes morales.
On pourra certes regretter une caractérisation parfois schématique des figures d’entrepreneurs ou de mercenaires, frôlant le type sociologique pour mieux servir la démonstration. De même, la fluidité du récit souffre par moments de la juxtaposition entre les séquences de pur thriller et les digressions théoriques. Il n’en reste pas moins que Rufin signe une satire féroce et captivante de la hubris contemporaine.
Le piège normatif : la régulation comme accélérateur d’émancipation
Mais réduire D’or et de jungle à un pur récit d’aventure sous les tropiques serait passer à côté de son véritable sujet. En filigrane, Rufin pointe le véritable moteur de cette hubris technologique : le rejet viscéral de la contrainte publique.
Face à une Europe perçue par la Silicon Valley comme un continent-bureaucrate, prompt à réguler avant d’innover, armé de son AI Act et de sanctions record, la réglementation ne joue plus le rôle de garde-fou. Elle devient le détonateur. Plus l’État encadre, taxe et interdit, plus l’idée d’une échappatoire territoriale devient séduisante pour ces barons du numérique.
En France, des observateurs de la révolution numérique comme Laurent Alexandre pointent régulièrement ce paradoxe : en cherchant à réguler des technologies majeures qu’elle ne maîtrise plus industriellement, l’Europe s’expose au risque de devenir une simple « colonie numérique ». Ce sentiment d’impuissance publique nourrit en retour le mépris des entrepreneurs pour le régulateur : pourquoi se soumettre à des contraintes imposées par des États jugés dépassés et incapables de produire leurs propres champions ? La fiction de Rufin anticipe-t-elle le coup d’État de demain, ou ne fait-elle que devancer de quelques années l’inévitable sécession de ceux qui se pensent désormais au-dessus des lois républicaines ?
Du roman au réel : la tentation libertarienne des seigneurs de la Tech
Ce scénario n’a rien d’une élucubration. Dans le monde réel, l’obsession d’échapper au contrôle étatique structure la pensée d’une frange majeure de la Tech californienne depuis plus de deux décennies.
L’échappée maritime et les territoires autonomes
Dès 2008, Peter Thiel, cofondateur de PayPal et de Palantir, finançait le Seasteading Institute avec une ambition explicite : construire des cités flottantes autonomes dans les eaux internationales pour tester de nouveaux modes de gouvernance, libres d’impôts et de lois étatiques. Si le seasteading s’est heurté à des obstacles techniques, l’idée s’est incarnée plus récemment sur la terre ferme. Au Honduras, le projet Próspera sur l’île de Roatán a matérialisé la création d’une zone privée semi-autonome gérée par des investisseurs américains, dotée de ses propres règles juridiques et fiscales pour attirer l’innovation biomédicale et les crypto-actifs sans la tutelle des régulateurs nationaux.
Les « Network States » et la souveraineté privée
Cette philosophie a trouvé son manifeste théorique dans le concept de Network State forgé par Balaji Srinivasan (ancien associé du fonds Andreessen Horowitz). L’idée ? Former d’abord une communauté numérique idéologiquement alignée, accumuler du capital, puis acheter progressivement des territoires physiques à travers le globe pour se faire reconnaître comme un État souverain de plein droit. C’est la trajectoire exacte que théorise le personnage de Ronald dans le roman de Rufin.
L’extraterritorialité de facto et l’effacement du politique
Sans même acheter un pays, des figures comme Elon Musk exercent déjà une forme de souveraineté parallèle. En gérant de manière unilatérale le réseau satellitaire Starlink sur des théâtres géopolitiques majeurs, Musk démontre qu’un acteur privé peut arbitrer la conduite de conflits internationaux sans en référer à un gouvernement.
Cette prise de main met en lumière un décalage d’autorité structurel : le personnel politique traditionnel, contraint par les calendriers électoraux et des cadres réglementaires rigides, peine à conserver le rythme face à des géants technologiques disposant d’un capital quasi-illimité et d’une maîtrise exclusive des infrastructures critiques. Dès lors, lorsque la capacité décisionnelle bascule chez les capitaines d’industrie, l’autorité étatique s’efface progressivement. La tentative de prise de contrôle territoriale décrite dans le livre n’est que la suite logique d’une souveraineté politique déjà largement érodée.
En mettant en scène la rencontre explosive entre l’ingénierie financière, le mercenariat et le messianisme technologique, D’or et de jungle dépasse le simple cadre de la fiction spéculative. Le roman décrit l’aboutissement logique d’un basculement de puissance : celui où la concentration de capital et la maîtrise des technologies critiques dépassent l’autorité des structures étatiques traditionnelles.
Reste une question ouverte que Rufin nous oblige à poser : face à des acteurs capables de financer leurs propres infrastructures, leurs satellites et leurs intelligences artificielles, la régulation étatique gardera-t-elle sa force coercitive, ou ne fera-t-elle qu’accélérer l’émergence d’entités souveraines privées hors de portée du droit ?

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