Dans son ouvrage « La 2e D.B. », Erwan Bergot met en lumière une tactique militaire emblématique : « faire de l’exploitation ». C’est lors de la célèbre manœuvre des Vosges, en novembre 1944, que cette méthode révèle toute sa puissance. Le général Leclerc, tacticien hors pair et véritable inspirateur du mouvement, cherche à percer la ligne défensive allemande pour ouvrir la route de Strasbourg. Pour contourner les verrous ennemis, Leclerc conçoit plusieurs axes d’attaque et choisit d’en engager un particulièrement audacieux et inattendu : la route de Dabo, un chemin de montagne étroit et sinueux, réputé impraticable pour des blindés et obstrué par l’ennemi.

Le 19 novembre, l’offensive est lancée. Sous l’impulsion de Leclerc, les éléments de la 2e DB s’engagent dans le combat. Sur l’axe sud, le lieutenant-colonel Massu, à la tête de son sous-groupement, fait sauter le verrou ennemi de Lafrimbolle grâce à un appui feu percutant. Fidèle à l’esprit de sa division, Massu n’attend pas : il exploite immédiatement et à outrance, fonçant vers le carrefour stratégique de Rethal. Voyant la brèche s’ouvrir, Leclerc saisit l’opportunité et engouffre le reste du Groupement Tactique derrière Massu. Dans la nuit, les colonnes blindées de la 2e DB progressent « tous phares allumés » sur cet itinéraire escarpé. Le 21 au matin, après de brefs combats, Massu atteint Dabo et débouche sur la plaine d’Alsace. En deux jours d’une avancée fulgurante, la 2e DB transforme un succès local en une percée décisive qui conduira à la libération de Strasbourg le 23 novembre.

Dans le langage militaire, « faire de l’exploitation » désigne précisément cette capacité à convertir une fissure dans le dispositif adverse en une victoire majeure. Cette tactique repose sur des principes forts : détecter la faille sans s’obstiner sur l’axe bloqué, concentrer massivement les moyens sur ce qui fonctionne, et maintenir une vitesse d’avance maximale pour interdire tout rétablissement à l’adversaire. Elle exige également de décentraliser le commandement : fixer une intention claire tout en accordant une confiance totale à l’autonomie des chefs de terrain, comme Massu, pour manœuvrer et décider dans l’instant.

Cette approche offre des enseignements majeurs pour le monde des affaires. En entreprise, les opportunités stratégiques se présentent souvent comme des brèches soudaines : un concurrent qui vacille, une faille sur un marché ou une innovation qui trouve brutalement son public. Trop souvent, le réflexe managérial consiste à temporiser, sécuriser les arrières et attendre que tous les voyants soient au vert. Pendant ce temps, la fenêtre de tir se referme.

« Faire de l’exploitation » , transposé en management implique d’adopter la posture de Leclerc et Massu :

  • Identifier la brèche et y allouer immédiatement l’effort maximal (budgets, talents, attention) sans s’éparpiller.
  • Privilégier la vitesse d’exécution et l’effet de choc en acceptant une part de désordre temporaire.
  • Responsabiliser les équipes de terrain en fixant le cap stratégique tout en leur laissant la liberté de manœuvre nécessaire pour saisir l’opportunité.

Bien entendu, l’exploitation pure comporte ses risques s’il n’y a pas, à terme, de consolidation pour sécuriser les positions acquises. Tout l’art du dirigeant consiste à savoir quand basculer de la poussée fulgurante à la structuration.

Les succès militaires de la 2e DB nous offrent une source d’inspiration précieuse pour les dirigeants et managers de tous horizon. C’est également vrai pour les startups qui peinent à trouver leur rythme ou qui n’avancent pas assez vite dans leur développement : plutôt que de s’épuiser à vouloir tout structurer trop tôt, elles gagnent à adopter cette culture de la percée. Dans un environnement économique saturé de processus et d’hésitations, cette capacité à « faire de l’exploitation » au moment opportun reste une qualité rare et un puissant levier de croissance.

Posted in , , ,

Laisser un commentaire