Pour comprendre et réfléchir aux conséquences de l’envahissement de l’intelligence artificielle sur nos vies, rien de tel que d’aller chercher sinon des réponses, du moins des questionnements, dans les essais parus cette année.

Je me suis plongé dans « Le ministère du futur » de Kim Stanley Robinson, « Le péril IA » de Gilles Babinet, « Sanctuaires » de Abel Quentin, mais aussi dans la nouvelle d’Edgar Poe « Le masque de la mort rouge », et aussi l’encyclique du Pape.

Quel rapport entre une fiction climatique, deux essais sur les algorithmes, un classique de la littérature fantastique, et l’encyclique du Pape ? Un point commun fondamental : la tentation de la citadelle et le bal masqué de nos dirigeants face aux réalités dérangeantes.

À l’heure où les Comex oscillent entre l’optimisme béat et la paralysie bureaucratique, comment retrouver une véritable excellence décisionnelle ?

Un bon exercice de prise de recul estival.

La fiction est parfois le plus efficace des miroirs pour ausculter nos dynamiques décisionnelles. Dans le chapitre 61 de son roman Le Ministère du Futur, Kim Stanley Robinson utilise une métaphore frappante inspirée du Masque de la Mort Rouge d’Edgar Allan Poe pour illustrer l’aveuglement de nos élites économiques.

Chez Poe, le prince Prospéro et ses courtisans se barricadent dans une abbaye fortifiée aux portes soudées à la forge pour fuir une épidémie mortelle. Ils s’y enferment pour s’étourdir dans un bal masqué fastueux pendant que le peuple agonise dehors. Pour Robinson, cette citadelle intouchable symbolise l’illusion selon laquelle la richesse ou des modèles théoriques abstraits (comme le marché des droits à polluer) pourraient servir de bouclier contre les lois biophysiques de la Terre. La réalité, tout comme la Mort Rouge, finit toujours par traverser les murs, rappelant que personne n’échappe aux crises écosystémiques.

Cependant, réduire cette grille de lecture à une simple posture technophobe ou écologiste serait une erreur de jugement. Ce mécanisme de la « citadelle étanche » se manifeste de façon bien plus subtile dans le monde des affaires et de la technologie, à travers des positions antagonistes qui cherchent toutes, à leur manière, à s’affranchir de la complexité humaine.

La « Décennie Fabuleuse »

Cette tentation de s’affranchir des contraintes par le récit n’est pas nouvelle, et l’actualité récente nous en offre un exemple saisissant. Fin juillet 2026, le campus « Laissez-nous faire » d’Alain Madelin, avec ses fidèles et son optimisme assumé sur la « décennie fabuleuse », a pu faire penser à une forme de danse du masque.

Il y avait dans ce rassemblement une volonté claire, et joyeusement provocatrice, de se libérer des normes et des injonctions étatistes qui brident la créativité et l’inventivité des acteurs économiques. C’est l’expression d’une foi profonde dans l’énergie humaine. Mais le risque de ce bal doctrinal est de glisser vers un huis clos hermétique : à force de célébrer la pureté d’un modèle de dérégulation totale, on s’expose au retour brutal des réalités biophysiques et des fractures systémiques. Préférer le confort du modèle abstrait à la rugosité des faits macroéconomiques : c’est le premier piège de l’aveuglement managérial.

L’hypnocratie technologique et la solitude des fiches de données

Aujourd’hui, l’abbaye de Prospéro a trouvé de nouvelles parures. Les masques en soie ont été remplacés par les écrans de l’Intelligence Artificielle Générative. Mais là où le regard superficiel ne voit qu’un débat sur la productivité, Gilles Babinet pose un diagnostic bien plus profond dans son ouvrage « Le Péril IA« . Il y dénonce ce qu’il nomme l’hypnocratie technologique : un modèle de « post-raison » où la personnalisation algorithmique opère une « fragmentation égoïste massivement orchestrée ».

Pour le dirigeant, le véritable péril n’est pas le grand remplacement de l’homme par la machine, mais la réduction de l’individu à un profil optimisable, une simple « fiche de données » vidée de sa singularité. Cet œil froid de l’IA, qui croit cerner l’humain à travers ses préférences, engendre au sein des organisations une solitude radicale.

Pour sortir de ce bal masqué binaire, Babinet nous invite à un détour par Carl Gustav Jung : l’IA, en prenant sa place légitime dans l’ordre utilitaire du monde pour nous décharger de la pure logique, doit libérer l’énergie nécessaire à notre quête intérieure. Le management moderne doit accepter de réinvestir des espaces « inefficaces », lents, contemplatifs, pour préserver la substance de ses équipes.

C’est ici que se noue le dialogue avec un autre auteur de cette année, Abel Quentin, romancier qui s’est lancé dans cet essai, « Sanctuaires« , dans une réflexion très personnelle sur ce qu’il appelle « l’invasion de l’IA générative » pour y « résister ». C’est un essai, non pas technique, mais littéraire, assez ironique, et politique.

Dans cet essai assez provocateur, Abel Quentin refuse de baisser les yeux face au discours dominant du fait accompli, ce fameux « C’est comme ça ! Elle est là ! » répété en boucle par les technofatalistes qu’il caricature sous les traits du personnage qu’il imagine en « Michel Super ». L’originalité d’ Abel Quentin est de dynamiter le mythe : non, toute innovation n’est pas un progrès.

En analysant les mécanismes de la sous-traitance cognitive, Abel Quentin veut démontrer comment l’abandon de l’effort intellectuel au profit des machines uniformise la création et appauvrit l’esprit critique. Sa sentence est sans appel : « l’homme augmenté est un homme diminué en devenir ». Face à cette régression civilisationnelle, il ne propose pas un rapport d’experts, mais un appel citoyen à la légitime défense : la création de « sanctuaires ». Qu’il s’agisse de l’école, d’une maison d’édition ou d’un espace de travail, les sanctuaires de Abel Quentin sont comme une une citadelle transgressive où l’on tire une fierté joyeuse de la lenteur, de la rugosité et de l’imprévisibilité du 100 % humain.

C’est ici que la passerelle avec la métaphore de Poe prend tout son sens : le technofatalisme est le véritable bal masqué moderne. On s’y étourdit de slogans creux en croyant avancer, alors que l’on organise à huis clos notre propre dépossession politique et intellectuelle.

Dans cet appel à sanctuariser des espaces de résistance purement humains, Abel Quentin rejoint, par un autre chemin, les conclusions de Gilles Babinet sur la crise du collectif. Car le besoin de faire communauté ne disparaît jamais vraiment. Lorsque la technologie l’en prive, en remplaçant nos rites sociaux et nos symboles par le froid verdict d’algorithmes de performance, ce monde de “règles physiques rigoureuses”, ce besoin de collectif ne s’éteint pas : il s’atrophie et devient pathologique (dixit Gilles Babinet). Le « Sanctuaire » de Quentin n’est donc pas une fuite solitaire, mais un acte de légitime défense collective, un espace pour reconstruire un collectif vivant, plus imprévisible, et ritualisé.

La « boussole humaniste » ou le « refus de l’ordinaire »

Pour soigner cette perte de repères collectifs, les institutions traditionnelles tentent de proposer des cadres de référence globaux. C’est le sens profond de l’encyclique Magnifica humanitas du Pape Léon XIV, publiée en mai 2026. Comme le souligne très justement Philippe Dewost, ce texte magistériel surprend par sa maturité technique et son indépendance politique absolue. Le Souverain Pontife ne rejette pas la technologie ; il oppose le modèle centralisateur de la Tour de Babel à la reconstruction décentralisée et collective de Jérusalem. Surtout, le Pape met le doigt sur un danger managérial majeur : lorsque l’on délègue le pouvoir de sélectionner et d’exclure à un algorithme, « l’injustice devient silencieuse ». L’encyclique offre ainsi une boussole humaniste indispensable en appelant à « désarmer » l’IA pour la rendre discutable et habitable.

L’intention est d’une grande noblesse, mais elle doit être confrontée aux réalités de l’action. Comme le rappelle mon ami Philippe Silberzahn, la volonté de sur-réglementer la machine par le haut ou de la soumettre à des comités d’experts moraux peut glisser vers ce qu’il nomme le « refus de l’ordinaire ».

Vouloir enfermer l’IA dans un grand récit de vigilance centralisée commet, paradoxalement, la même erreur que le prince Prospéro : croire que le salut vient d’une autorité supérieure. Les progrès d’une organisation ne naissent jamais de la seule clairvoyance d’un clergé d’experts, mais de la liberté laissée à des gens ordinaires d’essayer, d’échouer et de s’approprier l’outil sur le terrain. L’élan émancipateur de Alain Madelin et le pragmatisme de Philippe Silberzahn se rejoignent ici : une prudence excessive crée un coût d’opportunité colossal, privant les équipes de leviers d’inventivité immédiats.

La vision managériale : choisir la divergence

Qu’ils s’appellent Prospéro chez Poe, prêtres de la tech ou gardiens de la régulation, le travers reste identique : la volonté de piloter le monde d’en haut par des modèles purement théoriques ou des interdits absolus.

Pour un dirigeant, l’excellence décisionnelle ne consiste pas à choisir entre l’optimisme béat et le pessimisme bureaucratique. Elle réside dans la capacité à utiliser la machine pour ce qu’elle est, un outil utilitaire performant, afin de libérer du temps pour ce qui compte vraiment : refonder le lien communautaire authentique et préserver la singularité humaine.

L’IA n’a pas besoin de prêtres pour éditer des dogmes, ni de capitaines d’industrie bunkérisés. A la lecture de ces ouvrages, on pressent que le rôle du leader moderne est sûrement de refuser ces différents enfermements pour réinvestir la cité des hommes : un espace d’expérimentation décentralisé, exigeant et pragmatique, fondé sur la confiance envers l’intelligence collective des équipes. C’est à cette seule condition que l’on pourra retire les masques, bien avant que l’horloge ne sonne minuit.

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