Dans un entretien accordé début juillet au Figaro Magazine, Éric Zemmour déclarait :
« La guerre civile me hante. Mais je ne la provoque pas, je la vois venir. Je pense même qu’elle a déjà commencé. »
L’affirmation est tranchée, mais elle fait écho aux propos tenus par Gérard Collomb lorsqu’il quittait le ministère de l’Intérieur le 3 octobre 2018 : « On vit côte à côte… je crains que demain on ne vive face à face. »
Au-delà des postures et de la scène politique, ces avertissements touchent à une dynamique humaine universelle. Qu’il s’agisse de la France du XVIᵉ siècle, de la Guerre d’Espagne ou des entreprises modernes, la guerre civile désigne ce moment critique où des individus partageant un même espace cessent de reconnaître l’existence d’un cadre commun.
La guerre civile, voilà une menace pour l’unité.
Cela me rappelle aussi des formes de guerre civile, en moins violentes heureusement, que l’on rencontre dans nos entreprises et organisations, et où l’on cherche un sauveur pour apporter des solutions et « calmer le jeu ».
L’Histoire offre alors une grille de lecture utile pour diagnostiquer le mal et esquisser des solutions.
Comprendre la stasis : l’infection du corps social
Pour penser ce phénomène, il faut remonter aux origines de la philosophie politique et au concept grec de stasis.
Dans la Grèce antique, la stasis ne désigne pas seulement la guerre civile armée ou la bataille rangée, mais un état de crise intestine, de paralysie et de crise morale où la Cité (polis) se déchire de l’intérieur.
La stasis, c’est le moment où la politique cesse d’être un espace de délibération pour devenir une arène de factions irréconciliables. La nuance y devient une trahison, et l’intermédiaire un ennemi.
L’essence du conflit : le rejet conscient et l’ennemi intime
Cette mécanique d’effondrement du lien social trouve une illustration saisissante dans l’Histoire moderne. Dans l’éditorial du numéro d’août septembre 2026 du Figaro Histoire consacré à la Guerre d’Espagne, Michel de Jaeghere en fait une description générale qui en montre la nature singulière :
« Les guerres civiles ont une âpreté que n’ont pas les guerres étrangères. […] On n’y appartient pas à son camp par le hasard de la naissance ; on le choisit par rejet conscient de ce qu’incarne l’adversaire ; on se bat pour l’idéal qu’il voudrait piétiner. On ne peut repousser l’ennemi au-delà des frontières ; on veut l’éliminer. […] Il n’a pas pour vous un visage anonyme : il a celui de quelqu’un qui vous hait. »
Cette analyse met à nu la différence fondamentale entre la guerre classique et la stasis :
- La guerre extérieure oppose deux ensembles distincts qui se battent par fatalité géographique ou politique.
- La guerre civile oppose des proches qui choisissent leur camp non par adhésion absolue à une cause, mais par rejet conscient de l’autre.
C’est ce que scandait déjà le Chœur de la tragédie « La Guerre civile » d’Henry de Montherlant (1965) :
« Je suis la Guerre civile, je suis la bonne guerre, celle où l’on sait pourquoi l’on tue et qui l’on tue : le loup dévore l’agneau, mais il ne le hait pas ; tandis que le loup hait le loup. »
On pense bien sûr aux Guerres de Religion du XVIᵉ siècle, où cette haine du voisin poussait chaque camp à des accès de violence rituelle : les uns pour prouver que les prêtres n’étaient que des hommes ordinaires, les autres pour défigurer chez « l’hérétique » l’image du Créateur. Dans tous les cas, l’autre n’était plus un contradicteur, mais une incarnation du Mal dont il fallait purifier le sol.
La dérive managériale : de la Voice au piège de la rivalité mimétique
Transposée dans le monde du travail, la stasis prend rarement la forme de violences physiques. Elle n’en demeure pas moins destructrice : guerre de clans, rétention d’information stratégique, paralysie des décisions, querelles de personnes déguisées en débats d’idées.
Comment une organisation bascule-t-elle dans cette logique de blocs ?
La corruption de la Voice
Dans une grille de lecture classique développée par Albert Hirschman, que j’évoquais dans un précédent article consacré au triptyque Exit, Voice, Loyalty, la prise de parole (Voice) constitue le mécanisme de régulation par excellence. Elle permet d’exprimer un désaccord pour corriger une trajectoire.
Dans une guerre civile d’entreprise, la Voice est dévoyée. Elle ne cherche plus à améliorer l’organisation, mais à disqualifier la faction adverse. La Loyalty (la loyauté envers la mission globale de l’entreprise) disparaît au profit d’une loyauté exclusive envers son clan ou sa direction. Ne reste alors pour les profils pragmatiques ou modérés que l’Exit (le départ), abandonnant le terrain aux seuls doctrinaires.
Le piège du mimétisme (René Girard)
Cette dynamique s’explique par ce que le philosophe René Girard a théorisé sous le nom de rivalité mimétique. La violence la plus féroce ne vient pas de ce que nous sommes profondément différents, mais de ce que nous désirons la même chose (la légitimité, le pouvoir, le contrôle du récit interne).
En se battant, les belligérants deviennent des « jumeaux d’affrontement ». Chaque camp adopte exactement les mêmes comportements toxiques en se dédouanant par l’attitude de l’autre (« Je suis obligé de manœuvrer ainsi parce qu’en face, ils font pire »). Et lorsque la tension devient insupportable, l’organisation cherche souvent à se soulager en désignant un bouc émissaire, un responsable sacrifié pour l’exemple, sans jamais traiter le conflit culturel sous-jacent.
Le rôle du dirigeant
Face à cette menace , quelle doit être la posture du leadership ? Ce que nous apprend l’expérience tient en quatre points simples mais essentiels.
- Refuser la tentation du « Divide et impera » (Diviser pour régner) : Le leader qui instrumentalise les querelles internes pour consolider son pouvoir finit toujours emporté par le chaos qu’il a laissé grandir.
- Reconstituer le Tiers d’Arbitrage : La guerre civile s’installe quand il n’y a plus de juge neutre. Le dirigeant doit s’imposer non comme la partie prenante d’une faction, mais comme le garant impartial de la règle du jeu et de la mission commune.
- Assainir le langage : Comme le notait Thucydide, le premier symptôme de la stasis est la corruption du sens des mots. Le manager doit proscrire la rhétorique des procès d’intention et exiger des faits, des chiffres et des arguments mesurables.
- Instaurer la sécurité psychologique : L’opposé de la guerre civile n’est pas le silence ou le consensus mou, mais le désaccord fécond. Autoriser la contradiction ouverte sur les idées empêche la frustration de fermenter en subversion clandestine.
Conclusion : Garder le cap du bien commun
De la grande Histoire aux réunions de direction, la leçon des guerres civiles est toujours la même : elles ne commencent pas dans la fureur, mais au moment où l’on cesse de partager une réalité commune.
Le rôle de celui qui dirige n’est ni de nier les divergences, ni d’excommunier les opposants. Il est de rappeler sans relâche la raison d’être du collectif, de maintenir l’espace du dialogue et de veiller à ce que la haine du voisin ne vienne jamais remplacer la passion du projet partagé.
C’est aussi ce qui manque parfois (souvent?), dans les débats un peu trop violents de la société.

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