À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement militaire américain (GMA) administre l’occupation de sa zone en Allemagne et met en place un processus de dénazification (Entnazifizierung).
Pour trier la population (évaluer le niveau de responsabilité et de soutien au régime nazi), les autorités alliées imposent le passage d’un formulaire obligatoire : le Fragebogen. Ce questionnaire comporte 131 questions extrêmement détaillées, portant sur :
- Le parcours politique, les adhésions aux organisations nazies (NSDAP, SS, SA, Hitlerjugend…).
- Le patrimoine, les finances, les voyages et l’historique d’emploi.
- La généalogie et les opinions personnelles.
L’administration américaine exige la distribution de ce document à plusieurs millions d’Allemands. L’initiative devient un fardeau bureaucrate monumental : la plupart des gens mentent, omettent des faits ou caricaturent leurs réponses pour éviter des sanctions (perte d’emploi, arrestation, confiscation de biens).
L’écrivain allemand Ernst von Salomon utilise ce formulaire d’occupation comme fil conducteur de son œuvre, « Le questionnaire », que je lis en ce moment (916 pages quand même !), publiée en 1951, et qui devient un phénomène de librairie en Allemagne après-guerre. Il réapparaît ainsi avec succès dans l’édition, après son livre « Les réprouvés », paru en 1930, lu aussi et dont j’ai parlé ICI, relatant son histoire dans les cadets puis les corps francs après 1918, son implication dans l’assassinat de Walter Rathenau, ministre des affaires étrangères, et sa période de six ans en prison.
C’est dans ce livre qu’il raconte les épisodes de sa vie, en suivant la trame du questionnaire Fragebogen.
La question 40 (Appartenance à des organisations) est le prétexte au récit de son engagement et à ses réflexions sur le régime instauré par les nationaux-socialistes et Hitler à partir de 1933.
Pour expliquer son engagement dans les cadets, puis les corps francs, il indique : « Jusqu’à la révolution de 1918, j’avais sans doute vécu dans un monde tracé à l’avance. Je sortais d’une famille de fonctionnaires et d’officiers et, destiné à la carrière militaire, j’avais été élevé au corps royal des cadets de Prusse. Je grandissais donc dans un état d’esprit généralement admis et dans un milieu où le seul intérêt qu’on prenait à l’Etat consistait dans l’obligation de le servir ».
C’est l’occasion pour lui de commenter une question prégnante dans l’Allemagne des années 20, et qui reste d’actualité aujourd’hui : L’Etat est-il pour le peuple ou par le peuple ?
Cette expression trouve son origine dans le célèbre discours de Gettysburg prononcé par le président américain Abraham Lincoln en 1863, qui définit la démocratie comme le « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».
Pourtant ce deux notions ne sont pas de simples synonymes et divisent la philosophie politique et les positions des partis politiques depuis l’Antiquité.
Dans la vision « POUR le peuple », on est dans vision paternaliste ou technocratique de l’Etat. Elle considère que l’Etat doit agir dans l’intérêt supérieur de la population, mais que les citoyens n’ont pas nécessairement les compétences pour diriger. Le pouvoir est donc confié à des experts ou à une élite qui sait ce qu’il faut faire. Cela recoupe la conception de Platon et son « Roi-philosophe », qui considère que la politique est un métier qui demande un savoir que la masse ne possède pas. C’est aussi l’argument de ceux qui soutenaient le « despotisme éclairé » de Frédéric II de Prusse : « Tout le peuple, rien par le peuple » (voir Voltaire).
Aujourd’hui, c’est la vision que défendent les hauts fonctionnaires, les experts économiques, les institutions non élues, les banques centrales, qui veulent décider sur la base de critères scientifiques et techniques.
Inversement, dans la vision « PAR le peuple », on va stipuler que la légitimité du pouvoir n’existe que si les citoyens participent directement à la création des lois et aux décisions politiques. Le peuple est l’unique souverain. C’est le fondement des théories de Jean-Jacques Rousseau (le contrat social), pour qui la souveraineté ne peut jamais être déléguée ou représentée sans être perdue.
C’est la posture de tous les démocrates radicaux, partisans de la démocratie directe, de la désignation de représentants par tirage au sort, ou ceux partisans de l’autogestion. Ce sont tous les mouvements divers qui réclament de redonner la parole aux « vrais gens » contre les élites confiscatrices. On parle aujourd’hui des mouvements populistes. Ce sont les mêmes qui vont soutenir et réclamer des RIC (référendums d’initiative citoyenne) pour mieux intégrer les citoyens dans le processus législatif quotidien.
L’objectif principal est clair : la liberté politique, l’égalité des citoyens, et l’autonomie.
Ernst von Salomon, lui, dans ce « Questionnaire », rejette simultanément ces deux visions, qu’il considère comme des illusions bourgeoises ou plébéiennes. C’est aussi pourquoi il n’adhèrera pas au NSDAP et à la politique d’Hitler.
Sa position est :
Le rejet de l’Etat « PAR le peuple », le peuple, au sens d’une somme d’électeurs, est jugé incapable de grandeur politique. Le vote ne produit que le compromis bourgeois, la tiédeur et la décadence.
Le rejet de l’Etat « POUR le peuple », par rejet de l’idée d’un Etat providence ou paternaliste : « Nous ne luttons pas pour que le peuple devienne heureux. Nous luttons pour lui imposer une destinée ». C’est ce refus d’un « bonheur de masse », qui nie à l’Etat d’avoir la charge du « confort du peuple », qui lui fait refuser radicalement ce qu’il considère comme la dérive « populaire » que prendra le nazisme. A ses yeux, il l’écrit clairement, le nazisme est une tyrannie de la plèbe, un mouvement de masse qui a remplacé l’Etat de droit par le règne de la brutalité.
Si l’on résume la position de l’auteur, l’Etat ne doit être ni pour ni par le peuple, mais au-dessus de lui. C’est un Etat-Destin, comme une entité mystique et historique supérieure, à l’image de la tradition prussienne, et une élite de « type nouveau ».
C’est aussi une communauté de combat, où le peuple ne doit être ni le décideur, ni le bénéficiaire passif, mais la matière première d’une communauté de destin unie dans le sacrifice et la grandeur de la Nation.
Ce débat sur l’Etat et le peuple, éclairé par l’Histoire et le témoignage d’Ernst von Salomon est toujours présent, surtout en cette période préparant l’élection présidentielle de l’année prochaine.
Qu’en est-il de ce débat aujourd’hui ?
C’est Bruno Retailleau qui affirmait dans son entretien pour Le Figaro du 3 septembre, « En France, la seule cour suprême, c’est le peuple. Je lui donnerai le dernier mot ».
C’est l’occasion d’aller lire les déclarations et les programmes des candidats déclarés pour la prochaine élection présidentielle de 2027, à l’aune de ce débat, pour identifier, si possible, les conceptions de l’Etat qui s’y révèlent.
J’ai essayé de conduire l’exercice. J’ai repris les déclarations et les programmes de quelques-uns, l’IA (Merci Gemini) m’a un peu aidé à tout retrouver.
Voilà le résultat.
Les partis et candidats : POUR ou PAR le peuple ?
La plupart des partis aujourd’hui font de leur programme un mélange de « PAR le peuple » et de « POUR le peuple », avec des nuances et écarts quand même significatifs.
La France Insoumise (LFI)
Le parti de La France Insoumise (LFI) est le plus proche de la vision « PAR le peuple », sur laquelle insiste son programme « L’avenir en commun ». Il se déclare à la fois pour et par le peuple à travers un concept original, la « souveraineté populaire permanente ».
En gros, pour LFI, notre Vème République est une « monarchie présidentielle » qui a confisqué le pouvoir au profit d’une oligarchie financière et politique. Sa mesure phare est de passer à une VIème République en convoquant une Assemblée constituante composée de citoyens élus ou tirés au sort (j’ai pas tout compris) pour rédiger une nouvelle Constitution, en excluant, ça c’est sûr, les parlementaires actuels du processus de rédaction.
Ce parti soutient aussi le RIC (Référendum d’initiative citoyenne) sous toutes ses formes.
Autre mesure pour garantir un Etat « PAR le peuple », le droit de révocation des élus : Pour que le peuple garde le contrôle permanent, les citoyens doivent pouvoir démettre un élu en cours de mandat par référendum s’il ne respecte pas ses engagements.
Mais pour LFI, il y a quand même dans le programme un peu de l’Etat « POUR le peuple ».
Cela correspond à un Etat fort et planificateur, en charge d’une planification écologique et la reprise en main de la gestion directe de secteurs clés (l’énergie, l’eau, les transports, la santé). Pour lui, on arrête toute gestion « managériale » des services publics et on revient à l’Etat protecteur, qui redistribue les richesses grâce à une fiscalité fortement progressive et importante.
On retrouve dans ce programme quelques similitudes de forme avec le programme du NSDAP et du nazisme des années 20 évoqué par Ernsr von Salomon : une rhétorique opposant la masse saine ‘ » le peuple ») à une élite corrompue (« l’oligarchie ») ou la finance pour LFI, le système parlementaire pour le NSDAP.
On retrouve aussi ce besoin d’une forte personnalisation du parti par le leader et le mouvement, et la contestation radicale du système (la Vème République pour LFI et la République de Weimar pour le NSDAP).
Cependant, sur le fond, les deux programmes divergent totalement.
Déjà sur la définition du « peuple » : Pour LFI, le peuple est défini sur des critères sociaux (les précaires, les travailleurs, les citoyens). Il en a une vision très inclusive, toute personne résidant sur le territoire et respectant les lois fait partie du peuple, sans distinction d’origine ou de religion (on parle de « Nouvelle France »).
Alors que le NSDAP et le nazisme avaient défini le peuple comme reposant sur la race et le sang, dans une vision biologique qui n’a rien à voir.
Même opposition sur la démocratie, LFI prônant ce qu’il appelle une « démocratie radicale et continue », alors que le NSDAP était pour un régime totalitaire, pour abolir le vote et supprimer le pluralisme politique.
Sur le modèle économique, LFI est plutôt dans la tradition de la gauche sociale, avec l’idée d’une planification et de la redistribution massive des richesses, là où le nazisme, qui a utilisé le terme « socialiste » dans les années 1920, a abandonné cette référence ensuite pour nouer une alliance forte avec les grands patrons allemands pour militariser le pays.
Cette comparaison entre LFI et le NSDAP, fréquemment utilisé à des fins de dénigrement, par ses détracteurs, n’a donc pas vraiment lieu d’être (pour le moment, diront les méchantes langues qui n’aiment pas LFI…).
Le Rassemblement National (RN)
Comme LFI, le Rassemblement National (RN) veut dépasser le clivage entre PAR et POUR le peuple en proposant sa propre synthèse : Un Etat extrêmement fort agissant « pour le peuple », mais dont la légitimité repose sur un recours direct et sans intermédiaire au vote, c’est-à-dire « par le peuple ».
Mais, à la différence de La France Insoumise, la définition du « peuple » n’est pas du tout la même. Pour le Rassemblement National, la définition du « peuple » n’est pas purement citoyenne ou sociale, mais repose sur des critères stricts de nationalité, d’identité et de souveraineté nationale.
Cette distinction est importante, mais une fois cette définition posée, les programmes se ressemblent.
Dans la vision de l’Etat « PAR le peuple » on retrouve le recours massif au référendum, l’instauration du RIC, et, concernant les institutions, non pas une VIème République, mais l’instauration de la proportionnelle intégrale.
Dans la vision de l’Etat « POUR le peuple », il s’agit de protéger le peuple contre des menaces extérieures (mondialisation, immigration, insécurité). Pour cela la doctrine instaure des principes forts sur la priorité nationale, l’Etat souverainiste et sécuritaire (justice et police renforcées), la primauté des lois nationales sur le droit européen ou les traités internationaux.
Là encore, les détracteurs essayent de comparer ces programmes avec ceux du NSDAP et du nazisme des années 1920.
Alors que la différence fondamentale, comme pour LFI, réside dans la définition du « peuple », la principale similitude est dans une vision d’un Etat exclusif : L’Etat ne doit pas agir pour « tous les êtres humains présents sur le territoire » (référence LFI), mais exclusivement pour ceux qu’il considère comme les membres légitimes de la communauté politique. Autre similitude, le rejet de l’universalisme : les deux mouvements rejettent une vision libérale classique selon laquelle toute personne vivant et travaillant dans un pays acquiert progressivement les mêmes droits qu’un national.
En revanche la notion de « préférence nationale » du RN reste un système de discrimination légale et sociale, mais les étrangers en situation régulière conservent le droit de vivre sur le territoire, mais sont placés en second rang pour l’accès à l’emploi, au logements sociaux, ou à certaines allocations (comme les prestations familiales). Alors que le NSDAP des années 1920 prévoyait l’expulsion des non-allemands, et a même mené, à terme, comme on le sait, l’extermination physique des minorités qu’il jugeait « nuisibles » (terme repris malencontreusement par LFI à propos des milliardaires « nuisibles » récemment).
Autre différence forte : Alors que le NSDAP avait pour projet de détruire la République de Weimar pour instaurer un régime totalitaire, le RN s’inscrit dans les institutions de la Vème République, qu’il souhaite modifier par référendum.
Cette comparaison entre le RN et le NSDAP, fréquemment utilisé à des fins de dénigrement, par ses détracteurs, n’a donc pas vraiment lieu d’être (pour le moment, diront les méchantes langues qui n’aiment pas le RN…).
Edouard Philippe et « Horizons »
Edouard Philippe, dans ses déclarations récentes, se positionne clairement dans un Etat « pour le peuple » d’inspiration technocratique et il rejette la vision d’un Etat « par le peuple », au sens de la démocratie directe.
Dans la vision « POUR le peuple », il parle de rationalité, de vérité et d’efficacité. Son credo est « l’autorité et le sérieux budgétaire », avec une vision de l’Etat reposant sur l’ordre et la revalorisation des fonctions régaliennes (justice, police, armée), et une gestion rigoureuse des finances publiques. Il défend une gouvernance rationnelle, appuyée sur l’expertise de la haute fonction publique, et voit l’Etat comme un planificateur qu’il veut « solide et pragmatique ».
Dans le rejet de l’Etat « PAR le peuple », il inclue l’opposition résolue à une idée que le peuple doive participer directement ou indirectement à la création des lois ou au contrôle des institutions.
D’où toute opposition au RIC, et pour un usage très cadré du référendum (dans la campagne il affirme que le référendum doit être utilisé de manière descendante, proposé par le Président, et sur des sujets précis et techniques, mais uniquement pour valider une stratégie d’en-haut, et non comme un outil de participation populaire).
Pour Edouard Philippe, le pouvoir est exercé au nom du peuple et pour son bien, mais par l’intermédiaire strict des institutions et des élites qui sont rationnelles.
La vision d’Edouard Philippe correspond donc à la tradition du réformisme, de la démocratie représentative et de l’attachement à l’Etat de droit, managé par les élites et les experts, en antithèse absolue avec la vision du NSDAP des années 1920 (pour le moment, diront les méchantes langues qui n’aiment pas Edouard Philippe…).
Bruno Retailleau et LR
Si l’on lit ses déclarations, on peut constater que Bruno Retailleau propose une doctrine originale qui mêle un Etat régalien fort d’en haut (le souverainisme) et un recours radical au peuple (par le référendum), pour s’opposer à ce qu’il nomme « le gouvernement des juges ».
Il parle de « pacte constitutionnel » pour redonner le dernier mot à la souveraineté populaire pour sortir l’Etat de son impuissance.
Une position sur l’Etat « PAR le peuple » avec le peuple comme cour suprême
Contrairement à Edouard Philippe, il adopte un discours beaucoup plus « populiste » au sens institutionnel. La légitimité du nombre doit briser les blocages des élites juridiques.
Dans son entretien que je citais plus haut, la déclaration « La seule cour suprême, c’est le peuple » fixe bien la doctrine : la démocratie est confisquée par les cours de justice. Si le Conseil constitutionnel ou la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) censure une loi votée par les représentants, il veut introduire une procédure permettant au Président de donner la parole aux Français pour « censurer la censure » par référendum. Cette proposition a l’air de faire mouche. Le Figaro publie un sondage le 4 septembre qui indique que huit français sur dix, tous partis confondus, veulent avoir le dernier mot en cas de censure d’une loi par le Conseil constitutionnel.
Autre proposition radicale, l’élargissement massif du référendum, en modifiant la Constitution pour que le peuple puisse décider par vote direct de toute question législative, y compris sur des sujets de société, la politique pénale ou l’immigration.
Lui aussi est pour le RIP, dont il veut abaisser le seuil à 2,5 millions contre 5 millions aujourd’hui, pour que le peuple puisse initier des lois plus facilement.
Tout en étant « POUR le peuple », Bruno Retailleau garde un but précis : Restaurer l’autorité et défendre l’identité culturelle de la communauté nationale. Pour lui, la définition du « peuple » a deux dimensions, d’une part une dimension institutionnelle (le peuple comme pouvoir politique ultime) et d’autre part une dimension culturelle (le peuple comme communauté historique). Cette vision s’oppose complètement à celle de la gauche universaliste (comme LFI) et la vision managériale ou technocratique (celle d’Edouard Philippe).
Pour Bruno Retailleau, pour faire partie du « peuple français » il ne suffit pas de respecter les lois ou d’avoir des papiers, il faut le partage d’une histoire commune, de mœurs spécifiques et de racines culturelles chrétiennes et laïques. Il exige donc une assimilation des populations immigrées à cette identité nationale préexistante. C’est ce qu’il appelle « La France des honnêtes gens ».
Dans cette vision, l’Etat, pour Bruno Retailleau, doit agir pour préserver la souveraineté des Français face à l’extérieur. Il propose donc de modifier la Constitution, lui aussi (comme le RN) pour affirmer la supériorité absolue du droit français sur les traités ou jurisprudences de l’Union européenne dans certains cas.
Il veut aussi protéger le peuple face à la « submersion migratoire » ou à « l’ensauvagement ». Pour cela il veut utiliser le peuple par référendum comme moyen de valider des mesures de rupture que le droit actuel interdit comme la fin des aides sociales automatiques pour les étrangers.
Que conclure ?
On comprend bien que dans cette question de « PAR » ou « POUR » le peuple vue par les candidats politiques à la Présidence de la République en 2027 tout est aussi dans la définition que chacun donne au « peuple », et dans un équilibre entre un peu de chaque, avec quand même des visions assez différentes.
Mais si l’on est attaché à la liberté, et à une vision libérale de la société, quelle position peut-on prôner ? C’est là que l’on parlera plutôt de l’Etat arbitre.
Une vision libérale : l’Etat arbitre
Dans une vision libérale, qui n’est celle d’aucun des candidats analysés ci-dessus, ce clivage entre l’Etat « pour » ou « par » le peuple est dépassé par un principe supérieur, la méfiance absolue envers l’Etat et la primauté des libertés individuelles.
On y inclue trois piliers fondamentaux :
- Le refus d’un Etat « POUR le peuple » paternaliste
Pour un libéral, l’Etat n’a pas à définir le bonheur ou l’intérêt supérieur des citoyens à leur place. Un Etat qui prétend « agir pour le bien » du peuple glisse souvent inévitablement vers la technocratie ou le dirigisme. Le peuple est composé d’abord d’individus autonomes, responsables, capables de savoir eux-mêmes ce qui est bon pour eux.
- La limitation des pouvoirs (contre la tyrannie de l’Etat « PAR le peuple »
Être libéral, c’est aussi se méfier de la démocratie directe ou absolue. Si le peuple souverain peut tout décider à la majorité (51%) il peut aussi voter des lois liberticides pour la minorité (49%). L’Etat « par le peuple » est donc à encadrer par des contre-pouvoirs, une Constitution et le respect des droits fondamentaux (comme la propriété privée et la liberté d’expression).
- L’Etat minimum ou arbitre
Le rôle de l’Etat n’est ni de guider le peuple, ni d’être l’outil de sa volonté permanente. L’Etat doit être un arbitre neutre qui garantit les règles du jeu (la justice, la sécurité, le respect des contrats) pour permettre aux individus, au marché, et à la société civile de s’auto-organiser librement.
Pour approfondir ces notions rien de tel que de remonter aux sources et de relire Alexis de Tocqueville qui, dans son ouvrage « De la démocratie en Amérique » tranche le débat.
Dans sa hantise de l’Etat « pour » le peuple, qu’il appelle le despotisme doux, il redoute un Etat qui se chargerait seul d’assurer la jouissance des citoyens, et de veiller sur leur sort, réduisant le peuple à n’être plus « qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger ».
Dans sa hantise d’un Etat « par » le peuple il voit la tyrannie de la majorité, comprenant que le suffrage universel sans contre-pouvoir peut mener à l’écrasement des minorités et de la pensée originale par la masse.
La solution ne réside ni dans la soumission à un Etat bienveillant, ni dans le vote permanent, mais plutôt dans la vitalité des associations locales, la décentralisation et l’indépendance de la justice.
Qui seront les Alexis de Tocqueville d’aujourd’hui pour aider les candidats et nos dirigeants politiques à sortir du dilemme entre par et pour le peuple ?
Serons-nous un troupeau d’animaux timides dirigés par un Etat berger ? Ou avons-nous envie d’autre chose ?
On a encore huit mois pour y réfléchir…

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