Dans nos souvenirs d’école, le XVIIᵉ siècle français a les traits nets d’un portrait officiel : la majesté de Louis XIV, la rigueur des jardins à la française, l’éclat futur de Versailles et l’autorité de la monarchie absolue. Une image d’Épinal gravée dans le marbre du « Grand Siècle ». Mais derrière la dorure des galeries et l’étiquette étouffante de la Cour se cache une réalité bien plus agitée, faite d’ambition, de jeux de séduction, de scandales et de politique charnelle.
C’est cette coulisse tumultueuse que réanime Pierre Combescot dans son formidable récit aux allures de roman « Les Petites Mazarines »(1999).
Des cageots de Rome à la Cour de France
Nous sommes dans les années 1650-1660. La France sort à peine des convulsions de la Fronde, cette guerre civile qui a failli emporter la monarchie. Au sommet du pouvoir, le Premier ministre du royaume, le richissime et astucieux cardinal Mazarin, veille sur le jeune Louis XIV et la régente Anne d’Autriche.
Pour consolider son emprise sur la haute noblesse française et verrouiller l’échiquier politique, Mazarin a une idée de génie : faire venir de Rome ses sept nièces — les Mancini et les Martinozzi. Débarquées à la Cour comme de précieux et exotiques « cageots de primeurs », ces jeunes filles vont devenir les plus redoutables pions de la diplomatie européenne.
Sept nièces, sept destinées au sommet de l’Europe
Pierre Combescot nous plonge avec délectation dans la trajectoire singulière de chacune de ces « Mazarineti », que le Cardinal marie aux plus grands noms du royaume et du continent :
- Laura Martinozzi devient duchesse de Modène (sa fille Marie de Modène deviendra même reine d’Angleterre !).
- Anne-Marie Martinozzi épouse le prince de Conti, cousin germain du Roi, faisant entrer le sang de Mazarin chez les princes du sang.
- Laure Mancini, l’aînée des Mancini, devient duchesse de Mercœur en épousant le petit-fils d’Henri IV.
- Olympe Mancini, la première favorite amoureuse du jeune Louis XIV, devient comtesse de Soissons et surintendante de la maison de la Reine (avant d’être compromise dans la sombre Affaire des Poisons ; elle sera aussi la mère du célèbre prince Eugène de Savoie).
- Hortense Mancini, la plus belle et la plus romanesque, épouse le richissime duc de La Meilleraye (qui prend le titre de duc de Mazarin) avant d’élever la fuite et la liberté au rang d’art à travers toute l’Europe.
- Marianne Mancini, la benjamine spirituelle et poétique, devient duchesse de Bouillon et protectrice de La Fontaine.
Toutes incarnent cette alliance détonante entre le faste baroque italien et la haute politique française. Mais au milieu de cette fratrie sulfureuse, l’une d’elles va frôler le destin suprême.
Marie Mancini : L’amour secret qui faillit changer l’Histoire
Parmi ces sept nièces, Marie Mancini détache son ombre et sa lumière.
Elle n’a ni la beauté classique de sa sœur Olympe, ni l’excentricité d’Hortense, mais elle possède une intelligence aiguë et un esprit profondément romanesque. C’est elle qui séduit véritablement le jeune Louis XIV. Entre le futur Roi-Soleil et la nièce du Cardinal se noue une passion dévorante. Marie éveille le jeune monarque aux arts, à la poésie, à l’amour vrai. Louis est si épris qu’il est prêt à braver sa mère et toute l’Europe pour faire d’elle sa reine.
La ruse de Savoie : La comédie du pouvoir
C’est dans le cadre du voyage à Lyon (retracé au chapitre 23) que se déploie tout le génie machiavélique de Mazarin, illustrant à la perfection la frontière poreuse entre la politique et les jeux de séduction.
Alors que les négociations de paix avec l’Espagne piétinent, Mazarin orchestre une véritable comédie diplomatique. Il fait feindre au jeune roi une cour assidue à la princesse Marguerite de Savoie. Il organise les rencontres avec un faste théâtral, fait miroiter un mariage imminent et manipule les apparences.
Le coup de maître réussit au-delà de toute espérance : piquées au vif et redoutant une alliance franco-savoyarde qui modifierait l’équilibre des forces en Italie, les autorités espagnoles envoient en urgence un émissaire à Lyon pour proposer enfin la main de l’Infante Marie-Thérèse d’Autriche.
« Vous êtes Roi, vous pleurez, et je pars ! »
Dans cette vaste pièce de théâtre où la séduction est instrumentalisée comme une arme géopolitique, Marie Mancini devient la victime tragique du jeu de son oncle. Complice involontaire de la manœuvre qui a appâté l’Espagne, elle voit la raison d’État refermer brutalement le piège sur ses propres amours.
Lors de leur séparation inéluctable, Combescot remet en scène ce trait d’esprit devenu légendaire, lancé par Marie à un souverain effondré :
« Vous êtes Roi, vous pleurez, et je pars ! »
Sacrifiée sur l’autel de la paix des Pyrénées (1659), Marie est mariée plus tard au prince italien Lorenzo Onofrio Colonna. En renonçant à son amour de jeunesse, le jeune Louis accomplit son premier véritable acte souverain : il apprend que le cœur d’un monarque appartient d’abord à la Couronne.
Venise, Milan et la comédie des jalousies
Mais la vie de Marie Mancini ne s’arrête pas aux larmes du départ. Mariée au prince Colonna, elle poursuit une existence romanesque digne des plus grands opéras baroques. C’est notamment dans le décor flamboyant de Venise puis de Milan que Pierre Combescot déploie toute la gourmandise de sa plume.
Alors que Laurent Colonna s’éprend de la comtesse Paleotti, Marie refuse de jouer les pigeonnées. Lors du voyage à Milan, elle exige la présence de sa rivale. Contre toute attente, « les deux femmes se sont prises d’amitié » jusqu’à devenir inséparables. La nuit venue, complices, elles s’échappent en cachette pour « courir les bals publics des faubourgs, par-delà le Canal, derrière le château Sforza ».
Quand le mari découvre le manège, sa jalousie s’enflamme : il craint avant tout « le rôle risible du cocu » et imagine les pires scandales. Mais la plume fine de Combescot saisit l’ironie de la scène : aveuglé par son orgueil, Colonna ne comprend pas que Marie est simplement « de ces femmes qui ont plus d’imagination que de sens et de passion que de tempérament ». Une leçon d’audace où l’esprit et la provocation deviennent des armes d’émancipation féminine.
Un brin d’Italie dans le fracas du siècle
Au regard de la « grande misère du royaume », des provinces ravagées et des morts par milliers sur les champs de bataille, de quel poids pèse le destin de ces sept jeunes Italiennes ? D’un poids bien léger, sans doute. Pourtant, Pierre Combescot termine son roman sur une note poétique remarquable : ces aventurières furent « l’ultime caprice italien » venu bousculer la Cour cérémonieuse et rigide de France.
Fières, libres et spirituelles, elles n’auront fait que « traverser l’Histoire tel un vol d’éphémères un soir d’été ». Ces Mazarines ont secoué le Grand Siècle par leur insolence et leurs coups d’éclat avant de s’évanouir. Il ne reste aujourd’hui de leur passage que « cendres et poussières » dispersées à tous vents, un parfum de scandale et, au détour d’un salon, « une froissure dans la soie, un vieil air de Baptiste » pour nous en restituer la grâce.
Le XVIIᵉ siècle par la porte des alcôves
À travers la plume alerte et truculente de Pierre Combescot, Les Petites Mazarines nous rappelle une chose essentielle : le Grand Siècle n’était pas un manuel d’Histoire figé. C’était un théâtre vivant, vibrant de trahisons, de calculs cyniques et de stratégies d’influence. En suivant les frasques, les intrigues et les destinées de ces nièces venues d’Italie, on comprend comment la Grande Histoire s’est forgée, à la frontière exacte entre la politique officielle et les réseaux de l’ombre.
Qui comparera aux aventures politiques de notre XXIᵉ siècle ? Les décors ont changé, mais les ressorts humains et stratégiques demeurent les mêmes.
Ces jeux de pouvoir et d’alliances perdurent aujourd’hui dans la parole publique . Alliances de circonstance scellées puis reniées, petites phrases calculées pour tester l’opinion, postures d’autorité feintes pour forcer un rival au retrait ou sacrifiées sur l’autel de la stratégie électorale… Les prétendants au pouvoir contemporains ne font souvent que rejouer, devant les caméras et sur les réseaux sociaux, la grande comédie politique orchestrée trois siècles plus tôt par Mazarin et ses nièces.
Le pouvoir n’a jamais changé de nature : il se négocie toujours au croisement exact de la stratégie, de l’ambition et des passions.

Laisser un commentaire