L’âme, c’était un concept de l’Antiquité et du moyen âge, comme une conviction. Aujourd’hui, croire qu’il existerait une âme, comme un souffle hors du corps, qui s’évapore lors de la mort pour faire perdurer dans l’éternité l’être profond de chacun, cela relèverait plutôt de la psychiatrie, au point que plus personne, ou presque, n’ose proférer de telles pensées perçues comme des inepties.

Mais aujourd’hui, parler de l’âme, c’est tout autre chose, et c’est tout l’objet du recueil de textes de C.G Jung, « L’homme à la découverte de son âme », qui traite, c’est le sous-titre, de « la structure et du fonctionnement de l’inconscient ». C’est un recueil de textes de Jung, de 1928 à 1944, rassemblés par le Dr Roland Cahen, et constamment republié, qu’il décrit dans sa préface comme « un document essentiel qui constitue un évènement : la découverte par chaque lecteur, de lui-même, l’ouverture pour chaque lecteur sur ce qu’il y a en lui de plus intime, de plus secret, de plus précieux aussi ».

C’est le genre d’opus que l’on peut constamment relire pour y retrouver des analyses et visions qui datent du début du XXème siècle, mais continuent de nous instruire sur notre part d’inconscient et l’exploration du Soi, notion employée par Jung, et popularisée depuis, pour désigner la totalité de la personnalité dont le moi et la conscience ne sont que des parties constitutives. J’ai dû le conseiller et le faire lire à de nombreuses personnes.

Une récente discussion m’a fait rouvrir et redécouvrir ce qui fait ce secret dont nous parle le Dr Cahen et Jung.

Jung aborde notamment sa vision de l’éducation, trop coupée de ce Soi : « Notre éducation moderne est d’une maladive unilatéralité. Certes, il est judicieux d’ouvrir les yeux et les oreilles de la jeunesse aux perspectives du vaste monde, mais c’est folie de croire avoir ainsi préparé suffisamment les êtres jeunes à la vie ! Cette éducation permet tout juste à l’être jeune une adaptation extérieure aux réalités du monde ; mais personne ne songe à une adaptation au soi, aux puissances de l’âme dont l’omnipotence dépasse de très loin tout ce que le monde extérieur peut recéler de grandes puissances ».

Ce que nous aide à comprendre Jung au travers de ces écrits, c’est que le monde ne se réduit pas à une « psychologie sans âme », sous l’influence du matérialisme scientifique où tout ce qui ne peut être vu avec les yeux ou appréhendé avec les mains serait révoqué en doute, comme si seul ce qui est manifestement matériel ou ce qui peut être déduit de causes accessibles aux sens pouvait être réel.

Avec Jung nous explorons qu’il existe une vie intérieure, et c’est ce qu’il appelle la découverte de son âme, l’inconscient. Et c’est à cette exploration de l’inconscient qu’il nous incite, convaincu que « l’inconscient détient des contenus qui, s’ils pouvaient être rendus conscients, représenteraient un accroissement immense de connaissance ».

C’est ainsi qu’il distingue plusieurs fonctions qui permet à notre conscience de nous orienter dans ce qu’il appelle « l’espace extérieur », précisant que cette conscience est aussi influencée par notre inconscient.

Ces quatre fonctions sont :

  • La sensation : c’est la fonction du réel immédiat, celle qui nous indique par l’intermédiaire de nos cinq sens qu’une chose existe. Elle constate les faits bruts, ici et maintenant.
  • L’intuition : c’est la perception par l’inconscient, qui flaire les possibilités cachées, les potentialités d’une situation ou les origines et issues d’un processus, sans qu’on puisse toujours l’expliquer rationnellement.
  • Le sentiment : loin d’être un simple attendrissement, c’est une fonction d’évaluation et de valuation. Elle nous indique la valeur des choses, ce qui est agréable ou désagréable, acceptable ou inacceptable, en décidant de l’importance affective que nous y accordons.
  • La pensée : c’est la fonction intellectuelle et logique, celle qui cherche à comprendre, à relier les concepts entre eux et à donner un sens intelligible aux choses par le raisonnement.

Toute la subtilité, et la difficulté, mise en lumière par Jung réside dans le fait que nous ne développons pas ces quatre fonctions de la même manière. Chacun de nous se structure autour d’une fonction dominante, plus consciente et sophistiquée, reléguant les autres à des degrés divers d’inconscience.

C’est ainsi que nous sommes tous marqués au coin d’une certaine unilatéralité ; certaines fonctions sont en nous particulièrement développées et différenciées, tandis que d’autres ne dépassent pas le stade embryonnaire de leur développement.

Chacun vit de manière plus ou mois exclusive grâce à sa fonction dominante, qui n’est pas celle de son voisin. Et c’est ce qui rend complexe les relations réciproques entre les hommes, source des malentendus et incompréhensions.

Quand les fonctions s’entrechoquent : les racines de l’incompréhension

Cette unilatéralité psychologique est le grand moteur de nos malentendus relationnels. Face à une même situation, deux individus ne mobilisent tout simplement pas les mêmes outils intérieurs.

Prenons l’exemple classique d’une interaction humaine, qu’elle soit professionnelle ou commerciale. On entame presque toujours un contact par la sensation et l’échange sensoriel ou pragmatique : on pose le décor, on observe les faits, on échange des poignées de main, des sourires, des données tangibles ou des impressions immédiates. C’est le terrain neutre et visible du concret.

Mais les choses se compliquent rapidement lorsque l’on doit progresser vers la pensée ou le sentiment profonds. La pensée, qui exige conceptualisation, analyse froide et mise en perspective, est d’accès plus ardu et s’avère profondément inégale selon les individus. Là où l’un n’y verra qu’une froide abstraction logique, l’autre réagira immédiatement par une évaluation affective (le sentiment) ou par une vision fulgurante mais non démontrée (l’intuition).

Dès lors, le dialogue ressemble souvent à un « dialogue de sourds » : chacun utilise sa fonction reine en s’étonnant, voire en s’irritant, que l’autre ne procède pas de la même manière. L’intellectuel pur s’agace du pragmatisme immédiat du sensitif ; l’intuitif brûle les étapes au grand dam du penseur méthodique.

Jung montre bien comment ces fonctions peuvent s’opposer et opposer les individus. Par exemple la sensation et l’intuition : « Vous percevez leur opposition en observant avec attention la façon dont un être sensoriel, d’une part, et un être intuitif, de l’autre, examinent les choses. Leurs dispositions fondamentales se révèlent dans leurs regards. Celui qui voit les choses comme elles sont les appréhende, les agrippe en quelque sorte entre ses axes optiques : c’est le sensoriel. L’intuitif, lui, englobe, enrobe les choses de son regard qui rayonne et qui luit. Vous pouvez en conclure que l’intuitif, au fond, ne voit pas les choses : il n’en perçoit que l’atmosphère; il regarde par-delà l’objet, ne tient pas à l’observer, celui-ci constituant une donnée qui lui importe peu. Ce qu’il est curieux de connaître, c’est le climat des choses, leur origine et leur destination. C’est pourquoi il s’attache à leur ensemble, attendant des éclaircissements sur leur nature particulière et sur leur vie spécifique, de la façon dont cet ensemble est coulé dans le lit des évènements, dans la trame du devenir ».

C’est ainsi que l’on pourra distinguer un intuitif d’un sensoriel. On repèrera celui qui appartient ou n’appartient pas au type intuitif, « selon que son regard émet ou non cette singulière auréole, cette espèce de rayonnement qui tâte les objets, qui cherche à percer le mystère de leur intrication et qui fait totalement défaut chez le type sensoriel ».

Même opposition entre la pensée et le sentiment : « Si vous désirez penser, et penser juste, selon la sainte logique, vous ne devez pas, en même temps, vous laisser aller à être sentimental, la logique du cœur risquant fort d’entraîner votre pensée hors de ses propres sentiers ».

Ce que Jung nous enseigne : décrypter l’autre, et soi-même, pour mieux décoder le lien

Que nous enseigne finalement Jung sur le décryptage de nos relations ?

D’abord, que l’autre n’est pas nécessairement de mauvaise foi ou obtus lorsqu’il ne nous comprend pas : il est simplement habité par une structure psychologique différente, régi par un autre centre de gravité. Prendre conscience de cette architecture invisible change radicalement notre regard sur autrui.

Dans nos interactions quotidiennes, professionnelles ou sociales, cela invite à une forme d’humilité et de discernement. Décoder une relation, ce n’est plus seulement écouter ce que l’autre dit avec des mots, c’est deviner avec quelle fonction il appréhende le monde à cet instant précis. En élargissant notre propre regard et en acceptant de reconnaître la légitimité des autres fonctions, celles qui « végètent » parfois dans notre propre ombre, nous transformons le frottement stérile des incompréhensions en une véritable rencontre humaine. C’est bien là, au cœur de cette altérité reconnue, que l’exploration de l’âme prend tout son sens.

Combien de nos désaccords quotidiens, qu’ils soient professionnels, amicaux ou intimes, s’enlisent dans des querelles stériles simplement parce que nous exigeons de l’autre qu’il parle notre propre langue psychologique ? Nous assénons nos arguments en pensant la démonstration évidente, oubliant que notre interlocuteur navigue avec une boussole parfois radicalement différente.

La lecture et la relecture de Jung sont à ce titre un formidable remède pour débloquer ces situations. En nous rappelant que notre vision du monde n’est qu’une perspective parmi d’autres, façonnée par notre fonction dominante et aveuglée par ses angles morts, il nous offre la clé pour sortir du piège de l’unilatéralité.

Découvrir son âme au travers de ces textes, ce n’est donc pas seulement s’isoler dans une introspection stérile ; c’est s’armer pour mieux décoder le monde extérieur et pacifier nos interactions. C’est accepter que sous la surface de nos échanges pragmatiques se joue une infinie complexité humaine, où tolérer la différence des fonctions revient tout simplement à apprendre à mieux communiquer.

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