En ces temps de campagnes électorales, de postures calculées et de jeux politiques où l’art du récit semble parfois l’emporter sur le fond, il est instructif d’aller relire les figures qui ont marqué les grandes heures des manœuvres de pouvoir. C’est exactement ce que permet la plongée que je fais dans la biographie que Simone Bertière a consacrée au Cardinal de Retz (La vie du Cardinal de Retz – 1990).
Comme l’écrit l’historienne elle-même en prologue de son ouvrage :
« À ce récit, qui tente d’embrasser une existence dans sa totalité et sa diversité, on a donné, non sans hésitations ni scrupules, le titre le plus simple et le plus exact : la vie du Cardinal de Retz. Avec un v minuscule, pour bien marquer qu’il se voudrait une humble préparation à la lecture, plus ardue, de l’admirable Vie du Cardinal de Retz que sont les Mémoires. »
Car si Retz est resté dans la postérité pour la virtuosité littéraire de ses Mémoires rédigés sur le tard (vers 1675-1677), c’est bien sa vie vécue, sur le vif et dans le feu de l’action, qui offre une grille de lecture saisissante des travers de la politique.
Le tribun, la rue et la tentation de l’impasse
Retz n’est pas un révolutionnaire venu renverser la table ou abolir le régime : il veut simplement la place du chef, ou, à défaut, celle du recours indispensable sans lequel rien ne peut se décider. Cadet de famille frustré, pur produit de cette élite qu’il passe son temps à fustiger, il possède ce mal très contemporain : l’obsession de la visibilité, le culte du verbe et la certitude intime que son génie mérite d’occuper le premier rang.
Ce qui frappe chez Gondi, c’est son art inégalé de haranguer le peuple de la capitale, de faire vibrer la rue et de se poser en tribun indomptable face au pouvoir central. Il excelle dans le bruit et la fureur des passions collectives, préférant la posture du combattant sans concession aux accommodements tièdes de la négociation de couloir.
Son problème ? Il est trop brillant et trop imprévisible pour demeurer un partenaire fiable. Capable de tendre la main aux pires adversaires par pure tactique, puis de rompre avec éclat au nom des principes ou d’un froissement d’amour-propre, il finit par effrayer autant ses alliés que ses ennemis. Il incarne cette figure politique fascinante qui préfère la certitude d’avoir raison seul contre tous à la contrainte d’un compromis de gouvernement.
L’art de la fausse démission et la guerre des réseaux
Un des épisodes savoureux racontés par Simone Bertière se déroule en 1654. Enfermé au château de Vincennes, Retz hérite du siège d’archevêque de Paris à la mort de son oncle. La Cour, prise de panique face à cet ennemi juré devenu le patron spirituel de la capitale, lui propose un marché : sa démission contre de riches abbayes et un transfert dans une détention plus douce à Nantes.
Retz signe. Mais il signe en joueur de poker.
La renonciation est rédigée dans une ambiguïté savamment entretenue. Il sait que la diplomatie mettra des mois à valider l’acte et se jure bien, une fois au grand air, de hurler au consentement extorqué sous la contrainte. C’est le calcul d’un tacticien hors pair : engager solennellement sa parole tout en préparant, en coulisses, les moyens juridiques de la désavouer.
Une manœuvre qui peut rappeler la tactique de certains leaders d’aujourd’hui, passés maîtres dans l’art de la « mise en retrait » médiatique et de l’adieu théâtral pour mieux orchestrer, depuis l’arrière-plan, les conditions de leur éternel retour.
Le mannequin sur le créneau : la com’ avant la lettre
Mais le piège nantais risque de devenir éternel. Le 8 août 1654, Retz tranche la question par une évasion qui tient du vaudeville politique.
Pour tromper ses geôliers, Retz ne se contente pas de s’enfuir : il met en scène sa présence. Simone Bertière rapporte la scène avec une précision savoureuse : il se débarrasse de sa simarre et de sa calotte rouges, qu’on dispose sur un bâton calé entre deux créneaux, juste à côté d’un prie-Dieu apporté exprès. De loin, les gardes saluent la silhouette immobile d’un prélat qu’on croit absorbé par la prière ou la contemplation des promeneurs. Pendant qu’un costume vide fait illusion, l’homme se fait donner l’absolution, tire de sous son manteau une corde grosse comme le pouce et se laisse glisser de quarante pieds, un palonnier (barre de bois servant à fixer le carrosse à l’attelage) de carrosse entre les jambes.
La suite a tout de l’épopée rocambolesque : une chute lourde, une épaule dérompue, une cachette « délicieuse » dans la paille d’une meule de foin parce qu’on y trouve de quoi boire, et une cavale épique vers l’Espagne puis Rome.
Ce mannequin vêtu de pourpre laissé sur le chemin de ronde est la plus belle métaphore de la politique spectacle : l’art d’occuper l’espace visuel avec une coquille vide pour faire croire que tout continue comme avant, pendant que les vraies décisions et les véritables fuites se jouent ailleurs.
Quand la base jubile : l’hystérie des partisans
Mais l’évasion physique ne suffit pas : il faut immédiatement mener la bataille des relais d’opinion. Depuis sa fuite, Retz inonde les chanoines de Notre-Dame et les curés de Paris de lettres passionnées pour faire révoquer sa démission. Il active ses réseaux locaux, ses relais militants et ses cadres de terrain.
La réaction ne se fait pas attendre. Simone Bertière rapporte l’enthousiasme délirant de ses partisans : au moment où sa fuite est connue le 13 août, les cloches sonnent à toute volée dans la capitale, un feu de joie est allumé sur le parvis de Notre-Dame et un Te Deum est chanté avec autant d’allégresse que si le prisonnier se fût sauvé « des fers et de la fureur des barbares ».
C’est la démonstration éclatante d’un mécanisme politique indémodable : la capacité du tribun à faire passer son combat individuel d’ambition pour une cause sacrée auprès de ses militants. Quand le chef s’évade ou refuse de se soumettre au pouvoir central, la base jubile, convaincue d’assister au triomphe du Juste contre l’Arbitraire.
Mazarin, ou le syndrome du bouc émissaire
Si Retz s’agite tant, c’est contre Mazarin. Non pas contre l’institution monarchique, on se garde bien de toucher directement au Roi, mais contre l’« Italien », le ministre tout-puissant, le technocrate adossé au pouvoir souverain et perçu comme un corps étranger.
Le schéma est d’une intemporalité troublante. À toutes les époques, le jeu politique génère ces affrontements où l’opposition (et parfois une partie de la majorité) focalise toute sa bile sur la figure d’un Premier ministre ou d’un conseiller de l’ombre jugé trop puissant, trop opaque ou trop technocratique. Attaquer l’ « intendant » permet de contester la politique menée sans prendre le risque d’ébranler le régime lui-même. Retz y excella, alternant alliances contre nature et revirements foudroyants… jusqu’à épuiser la patience de son propre camp.
L’Histoire comme décodeur du présent
Que reste-t-il de cette existence tumultueuse disséquée par Simone Bertière ? Le portrait clinique d’un homme à l’intelligence dévastatrice, capable d’analyser les faiblesses d’un système avec une lucidité chirurgicale, mais incapable de canaliser ses propres appétits stratégiques à court terme.
En refermant le livre, le lecteur d’aujourd’hui ne peut s’empêcher d’avoir un sourire entendu. Le profil du tribun au verbe étincelant, gourou des foules, stratège brillant mais bâtisseur de sa propre impasse politique, n’appartient pas qu’au XVIIe siècle. Il revient régulièrement hanter la vie politique française sous d’autres formes, d’autres écharpes et sur d’autres tribunes.
Les costumes d’apparat ont changé, les micros ont remplacé les chaires de vérité, mais les ressorts humains et stratégiques demeurent d’une stabilité déconcertante. C’est précisément pour cela que l’Histoire n’est jamais un simple récit du passé : elle offre le décodeur indispensable pour comprendre, décrypter, et parfois rire, des comédies du présent.

Votre commentaire