Voici un mot que j’ai entendu deux fois récemment.

Un dirigeant d’un groupe public : « Nous lançons un exercice de construction d’un récit pour le futur de notre environnement et de notre entreprise. Nous allons répartir en quatre chantiers : économie et démographie, décarbonation, souveraineté, transparence et ouverture ».

Un organisateur d’un forum du futur : « Nous allons faire un spectacle qui sera un récit du futur ».

Dans les deux démarches, il y aura probablement des documents écrits, mais pour moi, cette notion de récit fait référence à l’oral, car les récits sont d’abord écoutés avant d’être lus. Le récit, c’est ce que l’on raconte, comme l’odyssée d’Homère, ou les leçons de Socrate (qui n’a jamais écrit une seule ligne).

Je lis ICI un texte du philosophe Walter Benjamin qui fait la différence entre l’information et le récit, ou ce qu’il appelle narration.  L’information, c’est l’immédiat directement consommable ; c’est court, et cela est aussi suivi d’explications. Le récit, au contraire, c’est ce qui exige du temps, il se déroule sur le temps long, il nous transforme progressivement. Il se déroule et n’a pas besoin d’explication. Il nous amène à réfléchir et à assimiler doucement le message qu’il transporte.

Citons Walter Benjamin :

« Chaque matin, on nous renseigne sur tout ce qui s’est passé à la surface du globe. Et cependant nous sommes pauvres en histoires surprenantes. Cela tient à ce qu’aucun événement n’arrive plus jusqu’à nous sans être accompagné d’explications. Autrement dit, à peu près rien de ce qui advient ne profite à la narration, presque tout sert à l’information. Pour une bonne part, l’art du narrateur tient à ce que l’histoire qu’il nous rapporte se passe de toute explication. A cet égard on peut considérer Leskov comme un maître du genre (qu’on songe à des récits comme la Fraude et l’Aigle blanc). L’extraordinaire, le merveilleux, est conté au lecteur avec la plus grande précision, mais l’événement ne lui est pas imposé dans ses connexions logiques. C’est à lui d’interpréter la chose comme il l’entend. Le récit acquiert de la sorte un champ d’oscillation qui manque à l’information. »

Peut-être est on dans un temps où nous avons besoin de ce temps long pour mieux comprendre et décrypter le monde d’aujourd’hui et imaginer les possibles de celui qui nous attend. Pour sortir des notifications, des statistiques et des data, des flux continus et des contenus instantanés que nous scrollons sans toujours y faire la différence entre l’important et l’accessoire, nous avons le besoin d’histoires longues et qui mettent en perspectives tous les signaux qui nous impactent.

Peut-être allons-nous voir renaître cette habitude du récit en 2026, dans nos entreprises et lieux de réflexion, pour aller chercher ce « champ d’oscillation ».

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