« Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. » On connaît cette célèbre formule de William Shakespeare. Elle m’est revenue en lisant le roman, L’Heure de gloire de François-Olivier Rousseau.
C’est en effet un roman qui prend le microcosme du théâtre comme décor pour mieux ausculter la gigantesque comédie humaine et le grand théâtre des vanités sociales.
En 1995, avec ce récit, à travers les souvenirs d’un narrateur au soir de sa vie, Rousseau ressuscite avec une précision chirurgicale les fastes, les travers et les bouleversements profonds du monde des lettres et des arts sur près d’un demi-siècle.
Le roman s’articule autour de la figure de Bertrand Noval, un dramaturge bourgeois qui a connu son « heure de gloire » (c’est le titre) à la Belle Époque grâce au triomphe de sa pièce Le Connétable. Noval traverse les salons littéraires et les coulisses des théâtres parisiens de la fin du XIXe siècle, avant que le séisme de la Grande Guerre ne vienne balayer ce monde frivole. Échoué dans le tourbillon des Années Folles, confronté à l’avènement du surréalisme et du jazz, le dramaturge assiste impuissant à son propre déclassement. C’est cette trajectoire descendante, de la lumière des projecteurs à l’ombre de l’oubli, que le roman dépeint.
Le cœur dramatique de cette chute se cristallise lors de la générale de sa nouvelle pièce, Plantefol. François-Olivier Rousseau y déploie un grand morceau de bravoure littéraire en disséquant l’anatomie d’un fiasco. Sur scène, le texte s’enlise et Noval subit la solitude absolue du créateur face au silence glacial de la salle. Le naufrage n’est pas qu’artistique, il est social.
C’est l’occasion pour l’auteur de dresser une satire féroce de la presse théâtrale et des journalistes de l’époque. Dépeints comme une meute versatile et cynique, ces « faiseurs de rois » ne cherchent pas l’art, mais le mot d’esprit assassin qui brillera dans les salons le lendemain. Ceux qui encensaient Noval hier s’acharnent aujourd’hui sur son cadavre scriptural, illustrant la cruauté d’un milieu où la malveillance fait office de discernement.
Au cœur de ce naufrage, la trahison la plus douloureuse vient de la scène elle-même : sentant le désastre imminent, l’acteur vedette Larsonnier choisit de sauver sa propre peau. Sur scène, le comportement de la troupe est crucial, mais c’est Larsonnier, l’acteur principal, qui signe l’arrêt de mort de la pièce. Sentant le vent du désastre tourner dans la salle, il choisit délibérément de rompre le pacte avec l’auteur. Plutôt que de défendre le texte de Noval avec le sérieux requis, il insuffle à son jeu un détachement comique, une ironie feinte. Par ce cabotinage désinvolte, Larsonnier envoie un signal clair au public et aux critiques : « Je sais que cette pièce est mauvaise, je ne suis pas dupe, je joue cela au second degré ». C’est une stratégie de survie individuelle particulièrement cruelle : pour sauver sa réputation de comédien et s’attirer la complicité de la salle, il sacrifie délibérément l’auteur et précipite le naufrage de l’œuvre.
Par ce cabotinage désinvolte, il sacrifie l’auteur pour préserver sa propre réputation, transformant le drame en une bouffonnerie dont Noval reste la seule victime hébétée.
Si cette déchéance est ancrée dans le Paris des Années Folles, elle résonne avec une universalité frappante qui dépasse le cadre théâtral. Les vicissitudes de Bertrand Noval préfigurent de manière saisissante les affres des dirigeants d’entreprises contemporains. Comme ces capitaines d’industrie portés aux nues par leurs succès passés, Noval commet l’erreur fatale de se laisser bercer par les compliments d’une cour de « béni-oui-oui », familiers des salons.
Ce comportement trouve un écho saisissant dans les dynamiques de pouvoir au sein des comités de direction et des Comex. Le personnage de Larsonnier est la figure archétypale du top manager ou du bras droit opportuniste.
Tant que le dirigeant enchaîne les succès, ce cadre exécute la stratégie avec zèle. Mais dès que le projet phare de l’entreprise (le Plantefol industriel) commence à battre de l’aile et que la crise menace, ce profil change radicalement de posture. Pour préserver son employabilité et sa réputation sur le marché, il commence à se désolidariser subtilement ,puis plus ouvertement, du patron. Dans les réunions cruciales ou les déjeuners feutrés avec les actionnaires, il adopte ce même « détachement ironique », laissant entendre à qui veut l’entendre qu’il n’adhère pas aux choix de la direction : « C’est le projet du PDG, j’applique les ordres mais je n’en pense pas moins ». En se désolidarisant du capitaine alors que le navire prend l’eau, le « Larsonnier de bureau » cherche à apparaître comme le recours lucide et épargné par le désastre, quitte à pousser le dirigeant vers la sortie.
Prisonnier de sa réputation et du triomphe ancien du Le Connétable, le héros s’enferme dans un déni stratégique. Il n’écoute plus les signaux faibles d’un monde qui change et continue d’appliquer de vieilles recettes à un marché en pleine disruption. Le fiasco de Plantefol est le pendant artistique de la déchéance d’un grand patron : c’est le moment de vérité où l’ego s’effondre face à la réalité d’un public (ou de clients) qui a déjà tourné la page.
Et dans ce naufrage managérial, le dirigeant voit surgir des figures semblables à l’acteur Larsonnier : ces cadres dirigeants et bras droits opportunistes qui, flairant la fin d’un règne, se désolidarisent subtilement du patron. Par un détachement calculé et des confidences feutrées aux actionnaires ou aux médias, ils lâchent le capitaine en plein vol pour préserver leur propre image de marque, prouvant que sur les planches comme dans les conseils d’administration et les Comex, la survie individuelle l’emporte toujours sur la loyauté.
Les romans sont parfois, sans le savoir, des révélateurs de comportements universels, et des leçons de management.

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