Dans mon précédent article du 4 septembre, je revenais sur l’ambivalence fondamentale qui traverse notre histoire politique, ravivée par les récits d’Ernst von Salomon : l’État doit-il agir POUR le peuple (posture technocratique, paternaliste ou protectrice) ou PAR le peuple (posture démocratique, populiste ou assembléiste) ?
« Mais tu n’as pas parlé de David Lisnard ! « m’ont commenté certains.
Alors je m’y mets, à la lumière de ses écrits (son livre « Ainsi va la France », compilation d’articles parus dans L’Opinion et Les Echos), et ses récentes déclarations.
Le maire de Cannes et président de l’Association des Maires de France (AMF) cherche à imposer une troisième voie : celle d’un « désarmement bureaucratique », d’un libéralisme décentralisateur et d’un retour aux libertés locales.
Dans sa tribune publiée dans L’Opinion le 24 novembre 2022, reprise dans son ouvrage « Ainsi va la France« , David Lisnard lance une interpellation directe : une « lettre à ceux de mes amis libéraux qui ne comprennent rien aux communes ». Le maire de Cannes y brandit la célèbre formule d’Alexis de Tocqueville :
« Ne voient-ils pas, ces libéraux de papier, que « c’est dans les communes que réside la force des peuples libres », et qu’elles n’ont jamais été aussi modernes et utiles, pourvu qu’on les laisse travailler, qu’on cesse de les priver de leur pouvoir d’aménagement et d’urbanisme, de leur ingénierie juridico-administrative, de leurs finances ? »
Et d’ajouter un constat empreint de pragmatisme :
« S’il n’y a plus les maires pour s’occuper des communes, qui sont autant de réalités géographiques, humaines et historiques, correspondant à un ordre spontané et non à une décision parisianiste verticale, qui s’occupera du local ? Qui s’occupera de la voirie, de l’éclairage public, des cimetières, des cantines scolaires (…) de délivrer les actes de naissance, de mariage, de décès, c’est-à-dire d’accompagner toute la vie des habitants ? Des commissaires de gouvernement ? »
Ce réquisitoire contre la technocratie centrale impressionne par sa cohérence. Mais lorsqu’on passe cette doctrine au crible de notre grille d’analyse, l’État doit-il agir POUR ou PAR le peuple ? le modèle révélé s’avère bien plus complexe qu’une simple apologie de la liberté.
Si l’on cherche à situer David Lisnard dans ce débat :
- Il rejette l’État « POUR le peuple » au sens du paternalisme parisien. Pour lui, l’État-providence centralisé infantilise les citoyens, neutralise les maires et étouffe la société sous un maquis de normes et d’agences administratives.
- Il refuse l’État « PAR le peuple » au sens du démocratisme direct ou populiste. Il ne croit ni aux Assemblées constituantes tirées au sort, ni à la démocratie de la rue ou au référendum permanent.
- Il propose un « PAR le peuple » territorialisé : la subsidiarité ascendante. Son « peuple » n’est ni la masse sociale des précaires, ni une abstraction identitaire pure. C’est la communauté des citoyens-contribuables ancrés dans leur territoire.
En empruntant au concept d’ordre spontané cher à l’économiste Friedrich Hayek, Lisnard soutient que la commune n’est pas une création bureaucratique, mais le produit naturel de l’Histoire et de la géographie. Pour lui, le peuple s’exprime légitimement là où il vit : à l’échelle municipale, autour des services du quotidien.
Le retour du régalien
Cette vision d’un État modeste et modéré à la base se heurte pourtant à la posture régalienne que tient le candidat à la présidentielle. Lors de son passage sur CNews le 3 septembre 2026, relayé par Le Figaro, David Lisnard tenait des propos sans ambiguïté :
« Il est une évidence qu’on doit rétablir le délit de séjour illégal en France. Ce délit a été abrogé en 2012. C’est absurde (…) Il est évident qu’il faut revoir la Constitution pour sortir de l’étau des jurisprudences européennes pour pouvoir déterminer, comme plein de démocraties, des quotas, pour savoir qui on accueille. Le droit au peuplement est fondamental dans une nation. »
Ainsi, à l’instar de ses concurrents, Lisnard n’hésite plus à proposer de toucher au texte fondamental. Cela met en lumière une fracture théorique : il réclame un désarmement absolu de l’État sur le plan économique et local, mais exige un réarmement massif de l’État sur le plan pénal, policier et frontalier.
Féodalité municipale ?
C’est ici que surgissent les limites de l’argument tocquevillien de David Lisnard. Vouloir remplacer le centralisme étatique par la « République des maires » soulève plusieurs interrogations :
La dérive du maire-seigneur
Alexis de Tocqueville admirait les communes de la Nouvelle-Angleterre parce qu’elles reposaient sur de petites assemblées citoyennes directes. La commune française contemporaine, en revanche, est souvent une structure très présidentialisée. Le maire y concentre un pouvoir considérable : urbanisme, attribution des logements, commande publique, police municipale, subventions aux associations. En retirant le contrôle des agences d’État, ne risque-t-on pas de transformer la ville en une baronnie locale, où le clientélisme et l’allégeance au maire remplacent la neutralité du service public ?
Le « lien fiscal universel » : un suffrage censitaire déguisé ?
Lisnard regrette la fin de la taxe d’habitation, estimant qu’elle a rompu le « lien fiscal universel » qui incitait chaque citoyen à contrôler l’action des élus. L’intention de responsabiliser le citoyen est compréhensible. Mais dans une société traversée par les inégalités, lier trop étroitement la légitimité démocratique à la contribution fiscale directe peut glisser vers une forme de cens indirect : seuls ceux qui payent auraient voix au chapitre sur la gestion de la cité.
La compétition des territoires vs l’égalité républicaine
Permettre à chaque commune de fixer ses règles et ses impôts favorise naturellement les villes déjà dotées de ressources financières ou touristiques importantes, à l’instar de Cannes. Mais qu’en est-il des petites communes désindustrialisées ou des banlieues paupérisées ? Sans péréquation nationale fortifiée par un État régulateur, l’autonomie communale absolue risque de creuser l’écart entre des Cités-États prospères et hyper-sécurisées d’un côté, et des périphéries abandonnées de l’autre.
Un néo-gaullisme municipal plutôt qu’un libéralisme pur
En définitive, David Lisnard n’est pas tout à fait un libéral au sens philosophique de Tocqueville. Sa pensée se rapproche davantage d’un néo-gaullisme municipal : une alliance entre la liberté de gestion pour les notables locaux et la fermeté régalienne pour l’État central.
Son projet ne consiste pas à supprimer l’État, mais à le découper : laisser la vie quotidienne aux maires, et confier les frontières à la police.
Contrairement aux mouvements autoritaires du XXe siècle ou aux partis de masse qui ont utilisé des cellules locales comme réseaux de transmission et de surveillance d’un pouvoir centralisé (à l’image des Orstgruppen du NSDAP dans les années 1920, aussi évoqués par Ernst von Salomon dans son livre), le localisme de David Lisnard repose sur une logique inverse : la méfiance envers le centre. Il ne s’agit pas d’installer des relais de l’État dans les territoires, mais de dresser le rempart des libertés communales face aux empiétements de l’État-providence
Reste à savoir si les Français, historiquement attachés à l’égalité républicaine et à la protection de l’État central, seront prêts à troquer le paternalisme parisien contre l’autorité de leur conseil municipal.
Car la véritable leçon du libéralisme classique, celui de Tocqueville, réside dans une méfiance égale envers toutes les concentrations de pouvoir. Le véritable libéralisme ne consiste pas simplement à déplacer le curseur de l’autorité du préfet vers le maire, ni à remplacer la bureaucratie d’État par une féodalité locale, fût-elle animée des meilleures intentions pragmatiques.
Si la commune doit être le berceau de la liberté, ce n’est pas parce qu’elle confère un pouvoir d’aménagement ou de régulation accru aux édiles, mais parce qu’elle offre aux citoyens le cadre le plus direct pour exercer leur libre arbitre, limiter l’arbitraire administratif et contester les abus d’autorité, d’où qu’ils viennent. Le « désarmement bureaucratique » ne sera authentiquement libéral que s’il s’accompagne d’un désarmement du pouvoir local lui-même, en remettant l’individu, et non l’institution municipale, au centre du jeu politique.
David Lisnard nous invite à trancher le nœud gordien de nos institutions : plutôt que d’attendre de l’État qu’il fasse notre bonheur ou qu’il réinvente la démocratie depuis Paris, ne devrions-nous pas redevenir les artisans directs de notre quotidien au cœur de nos communes ?
La promesse est séduisante, mais l’équilibre reste fragile. Entre le risque de succomber au paternalisme d’un État-providence et celui de glisser vers une France des baronnies locales et des Cités-États inégales, le chemin de la liberté politique est étroit.

Laisser un commentaire