Lors d’une récente discussion avec un jeune diplômé qui démarre ses premières expériences dans le monde de l’entreprise nous parlons de ce qu’il venait y chercher, pourquoi ici plutôt que là.
Forcément on pense aux attributs classiques du confort moderne : une bonne ambiance, des missions stimulantes, un équilibre de vie, quelques avantages, acquérir de l’expertise. En somme, ce qui fait plaisir.
Mais si l’on demande : « Quel est ton désir ? », un silence s’installe parfois. On ne sait pas trop. On a un peu oublié ce qu’était le désir.
On confond facilement le plaisir et le désir. Le plaisir appartient à l’ordre de la consommation, du court terme et de la satisfaction immédiate. Il comble, rassure et endort. Le désir, lui, appartient à l’ordre de l’aventure : il met en mouvement, bouscule, exige et élève.
Ce dialogue me rappelle un texte court et incandescent de Yannick Haenel, « Le désir comme aventure » (2021). L’écrivain y raconte un choc fondateur : à l’âge de 19 ans, arpentant les salles du musée du Louvre, il se retrouve foudroyé par un tableau d’Eugène Delacroix, « La Mort de Sardanapale ». Ce n’est pas une simple admiration esthétique ; c’est une déflagration intérieure où le jeune homme prend conscience de la force incandescente qui sommeille en lui. C’est le réveil brutal du désir comme expérience absolue. Et c’est ce désir et ce tableau qui ont guidé son envie d’écrire.
La métamorphose plutôt que la consommation
Dans un monde professionnel qui réduit trop souvent l’individu à un consommateur de tâches ou à un exécutant de processus, le désir réintroduit une dimension existentielle. Là où le plaisir cherche à combler un manque de manière sécurisée, le désir accepte la prise de risque et la métamorphose.
Ce principe rappelle que le véritable désir ne cherche pas le confort, mais une forme d’accomplissement créateur. Chercher ce qui fait plaisir, pour le jeune diplômé comme pour tout candidat ou collaborateur, c’est vouloir consommer l’entreprise ; y porter son désir, c’est chercher à s’y transformer et à y bâtir une œuvre.
Le piège de l’anesthésie contemporaine
Pourquoi est-il devenu si difficile pour un jeune professionnel, comme pour chacun d’entre nous, de formuler son désir ? Parce que notre environnement tend à l’éteindre méthodiquement au profit de la prévisibilité et du contrôle.
Yannick Haenel pose un diagnostic sans concession sur cette anesthésie moderne :
« Tout est fait pour que le désir ne nous arrive plus, pour qu’il n’y arrive pas. La pesanteur d’un monde où le désir s’absente nous assigne à ne plus être que la proie du contrôle, à pourrir à l’étroit en nous-mêmes, dans l’infernalité d’un langage dévitalisé offert à la goule des réseaux de communication. »
Le jargon managérial, le langage dévitalisé des organisations et le flux ininterrompu de contenus consommables agissent comme des éteignoirs. En offrant un confort tiède et du plaisir sur commande, la société moderne protège du risque, mais asphyxie la flamme.
3. Rentrer en soi-même : la leçon de Rilke
Cette interrogation sur la source profonde de nos engagements n’est pas nouvelle. Elle rappelle la démarche de Rainer Maria Rilke dans la première de ses « Lettres à un jeune poète ». Répondant au jeune Franz Xaver Kappus qui lui demandait si ses vers étaient bons, Rilke refuse les critères extérieurs et l’envoie chercher la seule vérité qui compte :
« Vous regardez au-dehors, et c’est cela surtout que vous ne devriez pas faire maintenant. Personne ne peut vous conseiller ni vous aider, personne. Il n’est qu’un seul moyen : rentrez en vous-même. Cherchez la raison qui vous commande d’écrire ; examinez si elle étend ses racines au plus profond de votre cœur… »
Appliquée au jeune actif qui débute son parcours, la question de Rilke devient : « Mourriez vous s’il vous était interdit de faire ce que vous faites ? » Remplacer la recherche d’approbation extérieure ou d’agrément immédiat par une auscultation de ses motivations intérieures, c’est précisément basculer du plaisir vers le désir.
Le désir comme « territoire ardent »
Qu’est-ce donc que ce désir qu’il faut réveiller ? Ce n’est ni une simple ambition de carrière ni un plan quinquennal. C’est un principe de vie, une poussée poétique et vitale.
Haenel le définit magnifiquement :
« Le désir est un territoire ardent, la région où il ne cesse de fleurir. C’est déjà dans le Cantique des cantiques : le jardin est l’image de la floraison de l’amour, où le vin, la parole et la rose y « sont assis en désir ». »
Revenant à l’ébranlement vécu à 19 ans devant le chef-d’œuvre de Delacroix, l’auteur décrit ce que provoque la grande peinture, et par extension, toute rencontre avec ce qui nous dépasse :
« La peinture creuse un trou dans le réel, et en creusant ce trou, elle vous comble. C’est l’aventure du désir, son ouverture à l’abîme. »
S’engager dans sa vie professionnelle avec désir, c’est accepter d’ouvrir ce « trou dans le réel » : refuser les voies toutes tracées pour embrasser une aventure qui nous transforme.
Composer son propre royaume
À ce jeune interlocuteur, comme à chacun d’entre nous au moment de faire des choix d’engagement, l’écrivain offre une boussole exigeante mais libératrice :
« Voilà, le rapport de chacun avec ses propres feux compose un étrange royaume. Il fait de nous un sacrificateur masqué, timide ou véhément, toujours obscur, rarement assumé ; il nous fait participer à ce trouble récit enchanté, aussi lumineux que ténébreux, et sans cesse recommencé, où nos désirs sont plus grands que nous, où leurs couleurs enflamment d’autres désirs, plus grands encore, qui composent une peinture désirable, un livre désirable, et finalement une étreinte, plus secrète encore, plus poétique que toute peinture et que tout livre, qui contient en chacune de ses caresses la clef de l’amour. »
Conclusion
Le plaisir dans l’entreprise est un horizon bien trop étroit. Il s’épuise dès que la nouveauté s’estompe ou que le confort s’installe.
À la question « Que viens-tu chercher ? », la réponse ne peut pas être uniquement matérielle ou organisationnelle. Comme Rilke conseillant le jeune poète ou Haenel face à la toile de Delacroix à 19 ans, la seule question qui vaille est : quels sont les feux que tu portes en toi, et quel royaume entends-tu composer avec eux ?

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