La formule est célèbre. On l’attribue souvent à Isaac Newton, mais elle remonte en réalité au XIIe siècle, sous la plume de l’érudit Bernard de Chartres :

« Nous sommes comme des nains assis sur des épaules de géants. Si nous voyons plus de choses et plus lointaines qu’eux, ce n’est pas à cause de la perspicacité de notre vue, ni de notre grandeur, c’est parce que nous sommes élevés par eux. »

Cette métaphore pose les bases d’une saine relation intergénérationnelle en entreprise. Avant de vouloir révolutionner les processus ou contester la culture d’une organisation, encore faut-il en maîtriser les fondamentaux. On ne se hisse pas sur les épaules d’un géant d’un simple bond ; cela demande de l’effort, de l’écoute, et le respect du savoir-faire accumulé par les anciens.

Mais l’inverse est tout aussi vrai.

Reconnaître la stature de ceux qui nous ont précédés ne doit pas nous écraser. Être un « nain » dans un métier que l’on démarre n’est pas une condamnation à la soumission ou à l’effacement. C’est, au contraire, une formidable invitation à l’excitation de grandir. S’appuyer sur l’expérience des aînés doit servir de tremplin pour oser la créativité, pour aller voir là où leur regard ne pouvait pas encore porter.

Je retrouve cette réflexion dans le roman La gare de Wannsee, où François-Olivier Rousseau fait tenir à son personnage de peintre, Sven Oxelhom, des propos sur la création et la transmission :

« Mon talent s’est nourri des formes nouvelles que je voyais naître autour de moi. J’ai emprunté le génie de mes contemporains alors qu’il n’était encore qu’une étincelle, et j’en ai fait mon feu. […] De [mes dons], j’aurai fait le meilleur usage en devenant le suiveur hors pair dont le pas ne marque qu’un retard presque imperceptible sur le pas de celui qu’il imite, au point qu’à les voir cheminer ensemble, si proches, on peut se demander un instant lequel conduit l’autre… »

Les organisations ont cruellement besoin de ces « suiveurs hors pair » : des collaborateurs capables de capter les signaux faibles, de s’approprier les meilleures pratiques des anciens, de les brasser, de les perfectionner et de les diffuser.

François-Olivier Rousseau, à travers son personnage, invoque l’inspiration de maîtres multiples, source d’inspirations à mélanger et à brasser.

« A défaut d’un maître unique, je m’en suis donné plusieurs. Je leur prodiguais les marques de mon enthousiasme juvénile et ils payaient l’hommage que je leur rendais par des conseils dont s’enrichissait mon savoir-faire ; sans se douter qu’ils étaient déjà engagés avec moi dans une compétition secrète et que je ne les admirais qu’en attendant de les dépasser. […] Suiveur, imitateur ou opportuniste visionnaire plutôt, trafiquant sans scrupule des inspirations que j’attrapais autour de moi, encore informes pour les façonner, les échanger, les brasser, j’en aurai perfectionné l’expression et je les aurai répandues. J’aurai servi l’art plus sûrement que bien des créateurs absolus qui le dévastent autant qu’ils le renouvellent… »

Ce passage peut être lu comme une leçon de management déguisée en réflexion artistique. Le bon leader ou le jeune talent ne se contente pas d’imiter servilement. Il absorbe, brasse et transcende. Il choisit plusieurs maîtres et s’en nourrit sans complexe. L’admiration n’est pas soumission : c’est le carburant d’une compétition secrète et féconde.

On peut aussi en tirer, en extrapolant, quelques règles pour devenir ce « suiveur hors pair » :

– Lire :  les classiques du management, mais aussi le plus de diversité possible pour créer l’inspiration, sortir des certitudes. Et pas seulement demander à ChatGPT ou autre. Non pas pour appliquer des recettes, mais pour enrichir son regard.

– Trouver des mentors multiples, comme le peintre de Rousseau, multiplier les sources d’inspiration évite la dépendance à un seul modèle.

Pratiquer l’imitation créative : copier d’abord consciemment les meilleures pratiques, puis les tordre, les hybrider, les adapter au contexte nouveau. C’est ainsi que naissent les avancées durables.  

De quoi réfléchir pour identifier les épaules des géants, et il y a des géants de toutes sortes, qui nous ont fait et qui nous font grandir (car cela ne s’arrête jamais finalement).

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