Dans l’entreprise, c’est un sujet qui revient souvent dans les préoccupations : l’engagement des collaborateurs. Il s’agit de débusquer ce qui permet de créer cet engagement dans les entreprises, c’est-à-dire à l’initiative de la direction, pour enrôler l’enthousiasme des salariés.

Alors les réponses convenues, on les connaît : il faut écouter, respecter et encourager la diversité, mieux communiquer sur le « sens », le vrai, instaurer un climat de confiance, de respect, d’inclusion.

Alors, certaines entreprises croient trouver la réponse avec des baby-foot à la cafétaria, ou, plus subtil, des discours et des chartes de la raison d’être en tous genres.

Mais c’est quoi, après, « être engagé » ? Faire le petit plus qui nous fait rester le soir pour servir l’entreprise ? Il y en a qui n’en ont aucune envie. Aider les autres, même si ce n’est pas écrit dans la fiche de poste ? On le fait sans réfléchir. Adhérer et croire aux promesses de l’entreprise ? Mais lesquelles ?

En fait, cette notion d’engagement a, à l’origine, un sens que l’on pourrait qualifier de plus noble. C’est l’engagement, au sens plus politique, pour une cause qui dépasse nos intérêts personnels, ou celle de l’entreprise où nous travaillons.

C’était le sujet du dossier d’octobre de « Philosophie magazine » : A quel moment je m’engage ?

C’est ainsi qu’il évoque une réflexion de Vaclav Havel, signataire de la charte 77 qui s’opposait à la soviétisation du régime tchécoslovaque, et qui, pendant son séjour en prison, en 1978, a rédigé « Le pouvoir des sans-pouvoir ». Il y compare ce que le pouvoir appelle « l’engagement » à une idéologie : l’idéologie est ce qui permet de se référer à « une instance supérieure » qui masque aux individus leur propre lâcheté, leur propre soumission.

Cette observation résonne justement à ce qu’on appelle un peu trop facilement « l’engagement » dans nos entreprises, comme le souligne Alexandre Lacroix dans ce dossier : « Non seulement les cadres sont soumis au quotidien à une pression accrue, mais en plus on leur demande de souscrire à des valeurs vagues comme le développement durable, le respect, ou l’inclusion. Evidemment, ils ne sont pas dupes. Mais l’idéologie fonctionne sans requérir une adhésion du cœur. Elle sert à autre chose : elle offre à l’individu un alibi qui lui permet de se cacher à lui-même les ressorts de sa propre obéissance et lui donne l’impression de servir une noble cause. C’est pourquoi Havel affirme que l’idéologie permet « la gravitation du système ». De même que la force de gravité attire les objets vers le sol, l’idéologie indique le sens dans lequel on est censé aller. Si le cadre ironise sur les valeurs Corporate, les ennuis commencent – à terme, il est menacé de perdre son travail ».

C’est pourquoi, dans les sujets politiques comme dans les entreprises, l’engagement authentique ne se confond pas avec l’idéologie, c’est même l’inverse.

« Souscrire à une idéologie, c’est se satisfaire d’un langage faux, qui nous masque à nous-mêmes notre petitesse et nous donne l’illusion de participer à un élan vers l’amélioration du monde ».

On comprend que pour Vaclav Havel, s’engager, c’est précisément se séparer du langage de l’idéologie, s’opposer à la « gravitation du système », et choisir « sa vie dans la vérité ».

Il y a un coût pour vivre dans la vérité, surtout dans les environnements où l’idéologie est prégnante, comme dans des sociétés plus autoritaires, mais aussi, on le sait, dans certaines organisations.

Là où l’idéologie peut créer un monde d’apparences trompeuses, l’engagement véritable commence par la volonté de sortir du mensonge.

S’engager, au sens de Vaclav Havel, c’est finalement défendre les « intérêts de la vie », contre les idéologies. C’est avoir un environnement de liberté.

Un peu plus compliqué que les baby-foot et les chartes de la raison d’être…

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