C’est le propre des grands romans de science-fiction : ils ne prédisent pas l’avenir, ils l’éclairent. Dans son best-seller « Le Ministère du futur », paru en 2020 (2023 en français), Kim Stanley Robinson imagine une humanité au pied du mur après une canicule apocalyptique en Inde. Pour s’en sortir, la directrice de ce ministère fictif, Mary Murphy, mène une longue bataille diplomatique et économique. Son arme ? Le Carboncoin, une monnaie mondiale inédite conçue pour rémunérer directement chaque tonne de carbone évitée ou séquestrée. Ce que le roman décrit comme une utopie de papier est pourtant une théorie économique bien réelle.
L’architecte du monde réel : la thèse de Delton Chen
Derrière la fiction de Robinson se cachent les travaux du Dr Delton Chen, ingénieur et chercheur à l’origine du concept de Global Carbon Reward (Récompense Carbone Globale). Le constat de Chen est pragmatique : les taxes (« le bâton ») braquent les populations et freinent l’économie. Il faut donc une « carotte » gigantesque.
Delton Chen propose un mécanisme de Carbon Quantitative Easing (Assouplissement Quantitatif Carbone). Les banques centrales s’associeraient pour créer une nouvelle monnaie de réserve mondiale dédiée. Contrairement à la finance traditionnelle, cette monnaie injecterait des liquidités sans créer de dette publique supplémentaire, car elle reposerait sur un actif universel : la sauvegarde de la biosphère. L’objectif est colossal : mobiliser plus de 3 000 milliards de dollars par an pour subventionner la transition des industries lourdes et financer massivement la reforestation ou les technologies de capture directe du carbone.
Concrètement, comment fonctionnerait cette machine à décarboner ?
Pour comprendre l’infrastructure du Carboncoin, il faut imaginer un circuit fermé géré par une autorité internationale indépendante, adossée aux banques centrales.
1. Qui stocke le carbone et qui touche la monnaie ?
La rémunération ne se fait pas sur de vagues promesses, mais sur des résultats mesurés et certifiés scientifiquement. Deux grands profils d’acteurs reçoivent ces Carboncoins :
- Les industriels de la transition : Une entreprise d’énergie fossile qui ferme un gisement de charbon pour le remplacer par un champ d’éoliennes, ou une cimenterie qui déploie des technologies de capture directe du CO₂ à la sortie de ses usines.
- Les gardiens de la nature : Des coopératives agricoles, des nations ou des ONG qui s’engagent dans la reforestation massive, la restauration des mangroves ou la protection stricte de forêts existantes pour éviter qu’elles ne soient rasées.
Chaque tonne de carbone prouvée comme étant séquestrée ou évitée donne droit à un montant fixe de Carboncoins émis par la Banque Centrale.
2. Comment le citoyen lambda y participe-t-il et en profite-t-il ?
Le citoyen n’a pas besoin de posséder une usine de capture de carbone pour entrer dans la boucle. Il y participe à son échelle à travers deux leviers :
- Par son travail et son épargne : Un artisan qui isole des bâtiments avec des matériaux biosourcés (qui stockent le carbone) ou un agriculteur qui passe au biochar accumulent ces jetons. Mieux encore, le Carboncoin est conçu pour avoir une valeur plancher garantie par les banques centrales, valeur qui augmente chaque année de façon prévisible pour refléter l’urgence climatique. Placer ses économies en Carboncoins devient le placement financier le plus sûr et le plus rentable au monde, captant l’épargne populaire mondiale vers l’effort climatique.
- Un pouvoir d’achat vert et un salaire climatique : Le citoyen peut utiliser ses Carboncoins pour acheter des biens et services de la vie courante auprès d’entreprises vertueuses qui acceptent cette monnaie avec joie. Dans les régions du monde les plus touchées, s’occuper de la terre, planter des arbres ou entretenir des écosystèmes devient un métier à part entière, gracieusement rémunéré par ce canal, créant un filet de sécurité financier direct.
Le mur de l’orthodoxie : pourquoi les banques disent non
Mais dans le roman, comme dans notre réalité, la logique scientifique se heurte immédiatement au conservatisme des institutions financières. Face à Mary Murphy, les banquiers centraux (de la Fed à la BCE) opposent une fin de recevoir implacable, armés de trois arguments majeurs :
- La défense stricte du mandat : Pour les banquiers, leur unique rôle constitutionnel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) et la solidité du système bancaire. Sauver la planète relève de la responsabilité politique des gouvernements, pas de la politique monétaire.
- La peur panique de l’inflation : Créer massivement une nouvelle monnaie non adossée à une production marchande traditionnelle est perçu comme une hérésie. Les banques redoutent que cette injection détruise la confiance globale dans les monnaies fiduciaires (dollar, euro) et déclenche une hyperinflation mondiale.
- Le risque systémique : Garantir le prix plancher d’un actif lié au carbone sur le long terme est jugé trop risqué. Si le mécanisme échoue, les banques centrales se retrouveraient avec des milliards d’actifs sans valeur réelle dans leurs bilans, provoquant un effondrement financier global.
Le Carboncoin : Hérésie étatiste ou accomplissement du libéralisme ?
Face à un tel mécanisme, la pensée libérale se fissure. Pour les libéraux orthodoxes ou libertariens, le Carboncoin est une abomination : il s’agit d’une énième manipulation de la monnaie par une planification centrale, une tentative de tordre les lois du marché par décret. Ils y voient le risque d’une bureaucratie mondiale hypertrophiée, incapable de fixer le « juste » prix d’une tonne de carbone sans créer de bulles spéculatives massives.
Pourtant, une autre école du libéralisme économique, plus pragmatique, peut y voir l’outil ultime de son propre salut. Le grand échec historique du capitalisme moderne est son incapacité à intégrer les « externalités négatives » : la pollution et la destruction du vivant ne coûtent rien aux entreprises sur leur bilan comptable. En créant le Carboncoin, on applique un principe fondamentalement libéral : donner un prix et créer un marché pour ce qui a de la valeur.
Cette « autre école » qui peut valider le concept du Carboncoin se rattache principalement à l’ordolibéralisme, au libéralisme néoclassique de Pigou, et au courant émergent du capitalisme vert (ou éco-capitalisme).
Ces courants partagent une idée centrale : le marché est le meilleur outil pour allouer les ressources, mais il est aveugle aux destructions environnementales qu’il cause. L’intervention publique est donc légitime, non pas pour remplacer le marché, mais pour en corriger les règles du jeu.
Né en Allemagne au milieu du XXe siècle, l’ordolibéralisme soutient que le marché libre ne peut fonctionner de manière juste et stable que si l’État fixe un cadre juridique et institutionnel strict (un « ordre »).
Pour un ordolibéral, la crise climatique est une défaillance systémique du cadre actuel. Que les banques centrales fixent une règle monétaire pour valoriser le carbone n’est pas de l’étatisme, c’est l’instauration d’une règle du jeu claire pour que la concurrence s’exerce de manière saine et vertueuse.
Traditionnellement, les libéraux pigouviens préconisent une taxe (la taxe carbone) pour internaliser ce coût. Le Carboncoin inverse la logique de Pigou en créant une externalité positive rémunérée : au lieu de punir le coût social de la pollution, on subventionne le bénéfice social de la dépollution. Le mécanisme reste fondamentalement le même : utiliser les prix pour orienter le comportement des acteurs privés.
Plutôt que d’interdire, de réglementer chaque secteur ou de punir par l’impôt (l’antithèse du libéralisme), le Carboncoin utilise un des moteurs du capitalisme : l’incitation financière et le profit. En garantissant la valeur de cette monnaie, les banques centrales ne détruisent pas le marché ; elles créent les règles du jeu pour que l’initiative privée, la concurrence et l’innovation technologique se ruent d’elles-mêmes vers la décarbonation. C’est un libéralisme de l’offre, réorienté non plus vers la surproduction de biens matériels, mais vers la production de stabilité climatique.
Conclusion : Repenser les règles du jeu monétaire pour un libéralisme du XXIe siècle ?
Au-delà de son audace technique, le concept de Carboncoin agit comme un puissant catalyseur de réflexion. Il nous force à interroger un angle mort majeur de notre architecture financière : la neutralité supposée de la monnaie face au défi climatique. En liant l’émission monétaire à la préservation de la biosphère, la thèse de Delton Chen ne cherche pas à abattre le capitalisme, mais à corriger sa plus grande défaillance structurelle, celle que les économistes libéraux appellent l’externalité négative. Le marché est un outil d’allocation d’une efficacité redoutable, mais il reste aveugle à ce qui n’a pas de prix. Le Carboncoin offre une réponse pragmatique : plutôt que de contraindre ou d’étatiser l’économie, il utilise le moteur le plus puissant de l’initiative privée, l’incitation financière et la recherche du profit, pour orienter les capitaux là où l’humanité en a le plus besoin.
Cette perspective bouscule toutefois le dogme moderne de l’indépendance absolue des banques centrales. Pensée pour protéger la monnaie des arbitrages politiques à court terme, cette indépendance a fini par couper les institutions émettrices des réalités biophysiques de notre monde. En s’enfermant dans une définition stricte de leur mandat, la seule stabilité des prix, les banques centrales se condamnent au statu quo. Pourtant, dans la pure tradition ordolibérale, le rôle premier des institutions publiques est de fixer un cadre juridique et monétaire sain pour que le marché fonctionne sans s’autodétruire. À quoi bon garantir la stabilité de l’inflation si les fondements mêmes de l’économie globale s’effondrent sous le poids d’un monde à +4°C ?
Le Carboncoin ouvre ainsi une réflexion intéressante sur les institutions de demain. Il ne s’agit pas de subordonner la finance à une planification bureaucratique, mais de réarticuler la souveraineté monétaire avec les limites de la planète. Les banques centrales du futur devraient alors évoluer d’un rôle de simples gardiennes des banques commerciales vers un rôle de garantes du capital naturel mondial. En intégrant des indicateurs scientifiques et écologiques dans les règles d’émission de la monnaie, nous ne détruirions pas le marché : nous redéfinirions les règles du jeu pour lui permettre de survivre. Voilà un défi pour notre siècle : moderniser nos institutions financières pour que la sauvegarde du climat devienne l’investissement le plus rationnel et le plus rentable de l’histoire moderne.
De quoi alimenter les débats entre libéraux et étatistes. Toujours agités.

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