La 2eme D.B c’est l’unité de combattants français, sous le commandement du Général Leclerc, qui traverse la Normandie en août 1944, participe à la Libération de Paris le 25 août, et continuera vers l’Est pour poursuivre la Libération de la France.
L’ouvrage d’Erwan Bergot, historien et combattant en Indochine, « La 2ème D.B », rédigé en 1980 à partir de témoignages et récits des acteurs, est une référence qui nous permet de suivre tout leur périple, comme si on y était, et de découvrir, ou redécouvrir, tous les noms de ceux qui ont marqué ces évènements et ces victoires. Un livre qui constitue un vrai hommage à tous ces hommes.
Bien sûr, de nombreux récits et films ou documentaires racontent ces évènements ; mais celui-ci présente chapitre après chapitre la suite des batailles, ville après ville, pour nous en rappeler tout l’héroïsme.
On vit avec les protagonistes cette course vers la victoire, semée de risques, de dangers et de morts. Les noms des soldats morts au combat sont encore sur les plaques commémoratives apposées sur les lieux des batailles, mais ces noms sont aussi oubliés, et l’on passe devant ces plaques sans les lire ni même les remarquer.
Une anecdote rapportée par Erwan Bergot concerne un échange le soir du 11 septembre 1944 entre le lieutenant Paul Gauffre (34 ans) , vétéran des campagnes du Tchad, et le lieutenant Roger Guigon (23 ans), autre officier d’élite du RMT (Régiment de Marche du Tchad), lui aussi vétéran d’Afrique, comme de nombreux volontaires de la 2ème D.B. Le lieutenant Ernest Maret (30 ans), chef de la 2ème section de la 7ème compagnie du Régiment de Marche du Tchad participe aussi à la discussion.
C’est ce soir là que le Groupement Tactique (GT) L (pour Langlade, son commandant) bivouaque dans le secteur de Contrexéville avant d’attaquer le lendemain sur Vittel.
Gauffre s’adresse à Guigon, évoquant toutes les joies du combat qu’ils viennent de connaître depuis Paris :
« – Tu as pensé à ce que sera le lendemain de cette victoire ? Rappelles toi Paris. Ça s’use vite, la joie.
– Gauffre a raison, ajoute Maret : je pense souvent avec angoisse au jour où tout cela sera terminé. Nous nous retrouverons, bras ballants, sans but. Finies les chevauchées glorieuses et exaltantes à travers villes et campagnes…On rapprendra les gestes du civil, et on ira, tous les matins, pointer au bureau…Pouah ! Quelle horreur. Tu me vois, ça me flanque le cafard.
Guigon daigne sourire.
-Vous avez peut-être raison. Jusqu’ici, je ne pensais qu’à me battre, chasser le Boche de chez nous, effacer la défaite de 40. Libérer notre pays. Mais c’est vrai qu’on est bien entre nous. Au fond, j’aimerais mourir le soir de la Victoire, histoire de partir avec un bon souvenir…
Gauffre se lève :
-Je vais ma ronde. Je ne sais pas ce que demain me réserve. Mais je suis prêt. Et je ne regrette rien. J’ai assez de bons souvenirs pour le reste de ma vie. Si je vis ».
Cette scène est prémonitoire, puisque le lendemain, le 12 septembre, lors du combat, Gauffre sera tué d’une balle en plein cœur à l’entrée de Vittel, tandis que Guigon trouvera la mort quelques heures plus tard lors de la violente bataille de chars de Dompaire (victorieuse pour les combattants français qui abattront 45 chars Panther de l’ennemi). Ils seront morts tous les deux le même jour, à quelques kilomètres d’intervalle, bien avant ce « soir de la Victoire ». Une stèle commémorative honore la mémoire de Paul Gauffre à Vittel.
Le lieutenant Ernest Maret survivra à ces terribles journées, et participera à la destruction des chars Panther à Dompaire. Il restera dans l’armée d’active après la guerre, et sera déployé en Indochine, où il mourra pour la France à 38 ans, le 9 février 1952 à Dantieng (Cochinchine).
Cette discussion nocturne entre Gauffre, Guigon et Maret met en lumière une réalité humaine profonde et souvent ignorée : la difficulté du « jour d’après », qui m’inspire aussi dans un contexte plus managérial.
Dans le combat comme dans le monde moderne, l’intensité des moments d’exception, où le danger, le sentiment d’urgence et la clarté de la mission soudent les hommes et libèrent une énergie colossale, laisse place, une fois le but atteint, à un vide déroutant. C’est l’ivresse de l’action collective, suivie du choc de la redescente.
En management et en leadership, ce phénomène est bien connu : c’est le syndrome de l’après projet, le malaise du succès accompli, ou ce qu’on pourrait appeler le « spleen du conquérant ».
Sur le champ de bataille de 1944, l’objectif était limpide : chasser l’occupant, libérer le pays. Rien n’était plus urgent, plus noble, ni plus viscéral.
Dans l’entreprise moderne, on retrouve des moments de grâce similaires :
- La gestion d’une crise majeure où toute l’organisation se mobilise nuit et jour.
- Le lancement ultra tendu d’un produit stratégique ou la création d’une start-up en phase de survie.
- Le sauvetage d’un contrat historique ou une restructuration réussie contre toute attente.
Durant ces périodes d’hyper-intensité, le sentiment d’appartenance est poussé à son paroxysme (« c’est vrai qu’on est bien entre nous », disait Guigon). Les collaborateurs ne comptent plus leurs heures, les barrières hiérarchiques volent en éclats, et la fatigue est anesthésiée par l’urgence. Mais une fois la tempête passée ou l’objectif atteint, le retour aux tâches de routine (« retourner pointer au bureau ») apparaît presque comme une déchéance.
L’histoire et la littérature foisonnent d’exemples illustrant cette angoisse de la vacuité après la victoire. Quelques exemples :
- La mélancolie d’Alexandre le Grand : La légende raconte qu’arrivé aux confins de l’Inde, ayant conquis tout le monde connu, Alexandre pleura parce qu’il n’y avait plus de mondes à conquérir. Sans nouvel horizon, l’énergie du conquérant se transforme en amertume ou en inertie.
- Le cas Steve Jobs et le lancement du Macintosh (1984) : Après des mois de travail acharné au sein d’une équipe soudée comme un commando (avec le fameux drapeau pirate flottant sur leur bâtiment), l’après-lancement fut d’une grande brutalité psychologique. Privée de cette « cause sacrée », l’équipe s’est fracturée, subissant une phase de dépression post-succès et de démobilisation massive.
- Les astronautes du programme Apollo : De nombreux astronautes ayant marché sur la Lune (comme Buzz Aldrin ou Charlie Duke) ont traversé de graves dépressions à leur retour sur Terre. Ayant touché le sommet absolu de leur existence à 30 ou 40 ans, la vie quotidienne leur semblait soudainement dénuée de sens et de grandeur.
Pour un manager ou un dirigeant, conduire une équipe vers une grande victoire n’est que la première moitié du travail. La seconde moitié consiste à gérer la transition et le contrecoup du succès.
Comment éviter que l’enthousiasme ne se transforme en amertume ? L’expérience nous enseigne quelques comportements utiles et efficaces :
- Reconnaître et célébrer la fin d’un cycle : On ne passe pas d’un marathon héroïque au travail quotidien du jour au lendemain sans marquer le coup. Il faut formaliser la réussite, ritualiser la fin de l’aventure et accorder du temps de décompression aux équipes.
- Redonner du sens à la phase de stabilisation : L’héroïsme n’est pas seulement dans la conquête, il est aussi dans la durée et la consolidation. Le leader doit réussir à valoriser les « bâtisseurs » et le travail de fond, tout aussi essentiels que la bravoure des « commando ».
- Proposer le nouvel horizon : Pour éviter que les collaborateurs ne se retrouvent « bras ballants, sans but », le dirigeant doit être capable de fixer rapidement le cap suivant. Quel est le nouveau défi ? Quelle est la prochaine étape de l’histoire à écrire ensemble ?
Ernest Maret, Paul Gauffre et Roger Guigon ont connu cette fraternité d’armes unique et cette exaltation des grands moments de l’Histoire. Si la mort a tragiquement épargné aux deux premiers la désillusion du « jour d’après », leur échange nous rappelle une vérité fondamentale : la valeur d’une aventure humaine réside autant dans la ferveur du combat mené ensemble que dans les souvenirs impérissables qu’elle laisse en nous.
En entreprise comme dans la vie, nous devons à la fois vivre pleinement l’intensité des grands projets, tout en préparant avec lucidité et bienveillance le retour à la normale… pour mieux repartir vers de nouveaux défis. L’Histoire, la grande, peut aussi nous l’inspirer.
ça s’use vite, la gloire…

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